Edinburgh Festival Fringe 2019

SHINE by THE HIPPANA THEATRE [ZOO VENUES / FRINGE 2019]

http://zoofestival.co.uk/shows/shine/ – To the 26th August at Zoo Southside

Review in french written by Louise Rulh. 

Dans le crâne d’un traumatisé / Inside the head of a traumatized man

Les parents font des enfants. Les parents vieillissent quand les enfants grandissent. Puis les enfants vieillissent et les parents meurent. Et parfois les enfants deviennent des parents. C’est le cycle de la vie, le cycle normal. C’est toujours une gigantesque tragédie quand ce cycle est perturbé, par exemple par la perte d’un enfant. Comment un père ou une mère peuvent-ils supporter une perte aussi anti-naturelle, aussi violente ?

C’est le sujet qu’a choisi d’explorer la compagnie Hippana Theatre dans Shine, présenté à Zoo Southside dans le Fringe d’Edimbourg cette année. Un jeune couple, heureux, amoureux, jeunes parents… d’une petite fille portée disparue un soir où elle était dans sa chambre et que les parents dormaient. Comment se remettre de cette disparition ? Le traumatisme psychologique est tel qu’on assiste à l’effondrement psychique du père, qui tombe peu à peu dans une paranoïa, pleine de cauchemars, visions et voix. Malgré l’aide de sa compagne psychiatre, il est enfermé dans un cercle vicieux violent, dangereux, malsain.

Shine

Photo: Mihaela Bodlovic / Shine / From the Facebook Page of Hippana Theatre.

Si le propos du spectacle n’est pas dénué d’intérêt, c’est aussi et surtout la forme qui retient l’attention. La pièce est à la croisée entre théâtre, danse, et… récit radiophonique. En effet, le public est muni d’un casque individuel dans lequel est diffusé en binaural tout l’environnement sonore du spectacle, préenregistré. Cela provoque un décalage étrange entre ce qu’on voit et ce qu’on entend, les effets sont inversés puisque ce sont les artistes qui suivent le son préenregistré, et cela permet d’avoir un son très « traité » phoniquement, qui sonne donc étrangement. De plus, on est ainsi complètement propulsé dans la tête du père qui perd pied, puisqu’on entend les choses autour de nous depuis son point de vue : nous sommes de manière très littérale « mis à sa place ». On entend également les voix, les souvenirs, les acouphènes ou tout autre élément subjectif qui le hantent, ce qui créé un décalage avec la réalité.

Un autre effet de ces casques est l’utilisation qui est faite des voix et des corps. En effet, les comédiens ne parlent pas, puisqu’on entend tout dans les casques et que cela a été pré-enregistré. Nous assistons à une pantomime, où la communication entre les protagonistes ne passe pas par les voix mais par les corps. Ce spectacle est un nouveau bel exemple de la puissance potentielle du « physical theater » si prisé par nos voisins outre-Manche. Chaque scène est chorégraphiée, mais ultra narrative : tout le propos du spectacle est transmis par l’environnement sonore construit par le concepteur sonore du spectacle, et par les corps dessinant dans l’espace une tragédie douce.

La pièce joue donc sur une croisée de différentes disciplines, mais également une croisée de différents registres, et notamment du film d’horreur. Cet imaginaire est très présent, il apparaît de manière croissante au fur et à mesure que le personnage principal perd pied dans un univers qui lui échappe. Là encore, on est en tant que spectateurs placés dans son univers y compris visuel, et on voit les visions qui lui arrivent. L’utilisation de masque, de marionnette, mais aussi du corps d’une manière étrange (la comédienne joue de dos, un masque gigantesque sur l’arrière du crâne, ce qui lui donne une étrange démarche) permet de faire apparaître très concrètement un monstre très abstrait, ayant grandi dans les profondeurs d’un cerveau traumatisé.

Le spectacle dégage une grande force, une certaine violence également du fait du sujet traité, mais également une grande douceur. En effet, pour ceux d’entre vous qui seraient sensibles à cet effet, l’ASMR, qui provoque une étrange sensation de picotement dans le crâne, le spectacle peut-être une vraie séance de massage et de relaxation. Tout se passe dans une douceur étrange, un décalage entre la vision et l’audition, un entre-deux à la fois très réaliste et très onirique… Et on sort donc particulièrement perturbés par ce puissant duo.

Louise Rulh.

Lovely Girls by the Hiccup Project [ZOO Venues / Fringe 2019]

http://zoofestival.co.uk/shows/lovely-girls/

One last representation is performed tomorow on 17th August / Rewiew written in french by Louise Rulh. 

Lovely Feminism

Lovely, en anglais, c’est charmant. Adorable. Aimable. C’est un compliment, c’est toujours dit d’une manière positive, mais pourtant ça peut laisser un goût amer, étrange. C’était le cas pour les deux comédiennes et danseuses du Hiccup Project, une compagnie basée à Brighton. Après la réussite de leurs deux premiers spectacles, les deux jeunes femmes sont confrontées à la bienveillance mielleuse des gens bien intentionnés qui les présentent comme « the lovely girls from the Hiccup Project », les charmantes jeunes filles du Hiccup Project. Alors quand elles ont décidé de monter un nouveau projet, sur ce thème et en essayant de s’interroger sur les raisons pour lesquelles il leur était désagréable de s’entendre appeler sans cesse « lovely », elles ont été surprises de découvrir un monde plutôt froid et réfractaire à ce projet : mais, ce sera un projet féministe… féminin… auquel une audience masculine ne pourra pas s’identifier… qui ne parlera pas à tout le monde…

Lovely girls

© The Hiccup Project / Lovely Girls – From Facebook Page of the Hiccup Project

Evidemment, cet état de fait les a encouragées à monter le spectacle, et à s’interroger sur toutes ces choses inattendues révélées par un innocent et bienveillant compliment répété à tort et à travers. Avec une énergie exceptionnelle, les deux « filles » parviennent à s’interroger de manière très fine et intelligente sur le sexisme ordinaire, le sexisme bienveillant, le sexisme intériorisé par nous tous et nous toutes qu’il nous faut déconstruire. Elles explorent les différentes facettes des pressions genrées que nous impose notre société, déconstruisent les injonctions à la féminité aussi nombreuses que contradictoire (dans une scène hilarante qui les amène à accumuler progressivement les attributs « féminins » que sont l’intelligence, le sexy, le glam, le courage, l’organisation, le sport et le healthy, l’élégance, les talents domestiques… etc.) et prennent de la place en utilisant leur voix.

Le spectacle appartient à un genre encore largement absent du paysage théâtral français, le « physical theater ». Ce mélange entre danse et théâtre amène ici un rythme très intense au spectacle. Les tableaux s’enchaînent, nourris de textes mais aussi de chorégraphies. C’est un mélange réjouissant, qui permet un réel investissement émotionnel et intellectuel à la croisée des deux disciplines, et quand c’est parfaitement maîtrisé comme c’est le cas ici, c’est un genre qui permet une vraie exigence intellectuelle et artistique.

Un autre outil maîtrisé à la perfection par nos deux comédiennes est l’humour, le fameux humour british, grinçant et cynique mais si drôle. Les tableaux sont inventifs, ils explorent profondément les sujets et évitent (la plupart du temps) l’écueil de la pédagogie simpliste ou simplifiée, et ce bien souvent grâce à l’humour. Le féminisme ne devrait pas être un gros mot et ce spectacle lui rend hommage tout en étant exigeant sur les thèmes militants abordés. Le spectacle est fin, drôle, explosif, c’est un « must-see » du Fringe !

Louise Rulh