Marion Pellissier

Opening Night par le Collectif MxM avec Isabelle Adjani

« Opening Night », portrait en abyme de l’actrice Isabelle Adjani par le metteur
en scène Cyril Teste est à l’affiche au Printemps des Comédiens de Montpellier (Théâtre Jean-Claude Carrière) du mercredi 12 au samedi 15 juin 2019.

« La nuit, où… »

La gageure était de taille : transposer à la scène le chef d’œuvre de John Cassavetes, considéré comme l’un des plus grands films du cinéma : « Opening Night ». Les noms prestigieux de Gena Rowlands, Ben Gazzara et John Cassavetes lui même figurent au casting de ce film intense ayant pour cadre… le monde du théâtre. « Opening Night » : titre ô combien sublime réduit dans la langue française à l’expression « la première » mais signifiant mot pour mot : la nuit où tout va s’ouvrir, où va advenir la rencontre miraculeuse entre les acteurs et le public. « Opening Night » : portrait fractal d’une femme en perdition, d’une actrice en prise avec ses démons : la mort de sa jeunesse et la disparition de sa beauté.

Lorsque le metteur en scène français Cyril Teste annonça créer pour le théâtre « Opening Night », l’attente critique et publique était à son comble. D’autant plus que dans le rôle de Myrtle Gordon – star en pleine crise existentielle et professionnelle, interprétée en 1977 par la déchirante Gena Rowlands – la pièce s’offrait une autre grande actrice à la renommée internationale : Isabelle Adjani. Le film ayant d’abord été une pièce (de John Cromwell), « Opening Night » promettait au metteur en scène adepte d’un théâtre nourri de cinéma, nombre de perspectives, mises en abyme, dialogues et entrelacements entre la scène et l’écran. Le spectacle, après une tournée débutée cet hiver à Namur, est aujourd’hui à l’affiche du Printemps des Comédiens à Montpellier, du 12 au 15 juin.

Isabelle Adjani dans Opening Night

© Simon Gosselin

Cyril Teste ne déroge pas à son modus operandi habituel : le filmage en direct, la caméra omniprésente sur scène. Ce dispositif répandu sur les scènes de théâtre depuis plusieurs années comme un effet de mode ad nauseam, se conçoit ici aisément, au regard de l’objet scénique en question. Encore faut-il savoir ce que l’on cherche à dire en reproduisant sur écran géant, au dessus du plateau, ce qui s’y passe sur les planches. Qu’on se rappelle : dans « Festen » son précédent spectacle d’après un autre scénario du film culte de Thomas Vintenberg, l’écran immense surmontant la scène ne laissait guère de place au regard du spectateur phagocyté par l’image, de jouir du jeu des acteurs et de leur occupation de l’espace. Dans « Opening Night », l’écran est de moindre taille et le procédé filmique plus justifié et intégré comme un personnage invisible. La caméra offre ici un regard et un effet de miroir à Myrtle Gordon/ Isabelle Adjani qui se sent observée, suivie, harcelée par le fantôme de Nancy, une admiratrice passionnée âgée de 17 ans, décédée sous ses yeux, lors d’un accident de voiture, à la sortie du théâtre. C’est la propre nièce de l’actrice, Zoé Adjani, qui prête la jeunesse de ses traits à ce spectre et double troublant. Cette caméra, c’est aussi l’objectif avec lequel Isabelle Adjani a toujours eu une relation complexe : d’amour, de rejet, de séduction, de manipulation. Car « Opening Night » est avant tout le portrait d’Isabelle Adjani, comme il était celui de Gena Rowlands en 1977. Actrice sublime et adulée, mais profondément seule, angoissée, consumée par la peur de vieillir et la crainte de l’abandon, que ce soit celui du public ou celui des metteurs en scène et des réalisateurs lui préférant chair plus fraiche, plus « bankable ». « Je n’ai pas besoin de prouver que je suis actrice, je l’ai été toute ma vie » lance Myrtle Gordon dans la bouche d’Adjani à Manny Victor, son metteur en scène (Morgan Lloyd Sicard). « Opening Night » signe aussi le retour sur les planches d’Isabelle Adjani, dans une mise en abyme fascinante du métier d’actrice. Mais voilà, malgré tous ses atouts de départ, « Opening Night » n’est pas le grand spectacle que l’on attendait. Des deux heures vingt du film qui permettaient d’entrer dans la psyché du personnage principal et dans ses relations ravageuses avec les autres protagonistes, le spectacle, lui, frôle, l’heure et quart et se regarde comme le chantier d’une pièce en train de se faire, sans qu’on puisse y entrer pleinement. En effet, Cyril Teste qui se refusait à reproduire le succès de « Festen », décida, après la première belge, de casser son jouet, afin de renouer avec l’essence même du théâtre, art « plus grand que la vie ». En arrachant le spectacle à sa fixité, il était question de réinjecter sur le plateau la prise de risque, la mise en danger, tout ce qui fait l’humanité et la fragilité de cet art « vivant » par définition. Quitte pour cela à remettre en question, en jeu, le processus de travail. Au final, « Opening Night » s’avère moins ambitieux, plus fragile et bancal que « Festen » – objet assez froid et poli au demeurant – mais beaucoup plus singulier et insaisissable. Ainsi, le public n’est pas convié chaque soir à une « représentation » mais à un « essai », à un « laboratoire ». Ainsi, le public montpelliérain ne verra pas le même spectacle que celui de Lyon, Paris, Angers, ou Nice. Cyril Teste tente de créer chaque soir une performance unique, une véritable « première », renouvelant cette authenticité relationnelle avec le public, vitale pour son théâtre. Faisant sienne cette démarche propre au cinéma de Cassavetes – caméra à l’épaule, plans serrés en noir et blanc sur les visages des comédiens, séquences improvisées, mélange entre vie et fiction, il intervertit l’ordre des scènes, les coupe, demande aux acteurs de recommencer une scène et joue de la confusion entre le metteur en scène fictif de la pièce – Morgan Lloyd Sicard – et lui-même, aux manettes d’un spectacle en perpétuel mouvement . Si « Opening Night » y gagne effectivement en fébrilité, en tension, l’interprétation, elle, semble en pâtir. Même Isabelle Adjani paraît donner juste ce qu’il faut dans une performance en deçà de ce dont est capable cette grande comédienne. Quand on a pu voir, bouleversé et abasourdi, Gena Rowlands se taper la tête contre les montants de portes ou se battre avec acharnement avec le fantôme de Nancy, s’effondrer ivre morte dans les couloirs du théâtre, avant d’entrer en scène, on sourit devant une Isabelle Adjani un peu affectée, se remettant régulièrement les cheveux en place, ou jouant la femme soûle. On aurait pu attendre d’elle, à bord d’un tel rôle, toute cette violence et cette sincérité à fleur de peau qui nous ont tant bouleversés chez Truffaut, Becker ou Chéreau. On ne retrouve pas bien sûr entre Isabelle Adjani et Frédéric Pierrot cette complicité entre Gena Rowlands et John Cassavetes qui faisait le sel du film, notamment dans la dernière séquence, lorsque les deux acteurs s’adonnent à une improvisation de leur partition sur scène, le soir de la fameuse première.

Quant au spectateur, s’il est bien au cœur du processus scénique, perdu entre ce qu’il voit et croit comprendre, il a toutefois du mal à saisir les relations entre les protagonistes et les enjeux de cette histoire, au milieu de séquences répétées, stoppées, reprises, dans ce mélange de vraie fausse vie et de faux vrai théâtre. Mais le théâtre n’est pas le cinéma. Il ne donne pas une seconde ou troisième chance aux acteurs, il ne sauve pas au montage les prises imparfaites. Dans ce laboratoire entre théâtre et cinéma, les acteurs semblent courir derrière le dispositif flottant inventé par leur metteur en scène, à l’assaut de leur rôle. Espérons que le spectacle aura gagné en densité, en intensité et en lisibilité et que chacun aura trouvé ses marques, au fil d’une tournée qui se terminera à Marseille, pour cette saison 2019.

Sarah Authesserre [ Journaliste à Radio Radio [L’écho des planches] qui nous offre à publier ce très bel article sur notre blog ]

« Opening Night » de Cyril Teste avec Isabelle Adjani, Morgan Lloyd Sicard, Frédéric Pierrot (et la participation de Zoé Adjani).

CTLR-X de Pauline Peyrade Mise en scène Cyril Teste / Collectif MxM

Vu au Monfort théâtre 

Retour sur un monde déjà vécu…

Nous avions pu découvrir ce spectacle lors de sa première représentation le 11 avril 2016 au théâtre Poche de Genève. Le revoir ainsi après presque deux ans procure à nouveau des sensations, et l’on peut se rendre compte de ce qui nous marqua alors et de ce que l’on découvre à nouveau… Quelque chose d’une nouvelle expérience plus terrifiante encore m’est apparu dans ce spectacle….

Le dispositif scénique n’a pas changé. En revanche, il m’est apparu plus distinctement le rôle que pouvait forger ses écrans dans l’interprétation de la duplicité du réel, un réel ambigu où l’écran devient notre propre visage. J’ai pu me rendre compte à quel point ce travail approchait quelque chose de concret et de terriblement trivial de notre monde, il évoque entre autres le contexte syrien qui touche particulièrement le personnage d’Ida puisqu’elle semble avoir une relation amoureuse avec un photographe de guerre qui couvre la rébellion. Au demeurant depuis l’écriture du texte, le contexte syrien s’est transformé en une guerre monstrueuse qui s’est de plus en plus enveloppée dans l’indifférence. La jeune fille esquisse ainsi au milieu de ces nombreuses recherches internet qui contiennent des précisions sur le conflit syrien et le travail de Pierre le photographe, l’expression de ses désirs et de ses fantasmes les plus imminents. Car ce qui fait la grande puissance de ce personnage d’Ida, c’est que ses désirs ne seront jamais réalisés car sa soif est inextinguible et insouciante. Cette inadéquation au monde s’exprime fatalement par sa prise de médicaments, anxiolytiques et anxiogène, ils sont le remède oppressant aux rêves qui succombent…

Ctrl-X

© Samuel Rubio

Cette intensité du personnage d’Ida se construit peu à peu par une accumulation de pensées qui traversent le personnage en même temps qu’elle est traversée de manière intempestive par tout ce qui émerge de son écran (pop-up…), et de la même façon par les personnages qui tentent de rentrer en communication avec elle, comme s’ils voulaient ferrer leurs désirs et leurs inquiétudes à sa solitude et son sentiment d’abandon. La force de la mise en scène et de l’interprétation de Laureline Le Bris-Cep, c’est de traduire cette intensité du texte dans l’attente, dans l’errance du personnage dont le jeu exprime cependant quelques ardeurs secrètes. La mise en scène devient par là une performance car elle suscite des événements, des réactions, peut-être des attritions. Cette tranche de vie que nous propose le spectacle n’est autre que le saisissement douloureux, non pas d’une époque, mais d’une individualité, dont les blessures invisibles inondent le vécu de chaque spectateur contraint à un silence complice. La poésie naît de cette scène qui montre tout par les écrans qui multiplient les regards sur le personnage et sur ce qu’il est (ne prétend-on pas que notre ordinateur, c’est-à-dire notre écran peut être un facteur de notre identité) et en même temps, cette scène ne démontre rien, ne dévoile rien, ne met rien à nu. C’est cette simplicité de la mise en scène qui nous fait oublier son arsenal technique (la composition musicale de Nihil Bordures est tellement présente par exemple qu’elle en devient presque une respiration…).

Que dire encore ? Il suffit d’attendre, de croire que des spectacles tels que Ctrl-X inondent les scènes pour qu’enfin le théâtre soit l’expression du XXIème siècle, sans didactisme, sans récit, sans prétention, un itinéraire détourné qui mène non pas véritablement à une création finie, mais à quelque chose d’inabouti toujours parce qu’on peut le regarder de mille façon, car le spectateur quoiqu’il puisse faire paraître a besoin d’infini et de vertige, ce que l’écriture de Pauline Peyrade fait advenir sans qu’on y prenne garde !

Raf