nouvelle parution théâtrale

Portrait d’une sirène de Pauline Peyrade (paru en novembre 2019 aux Solitaires Intempestifs)

Billet Alchimique enregistré en direct pour les 10 ans de Trensistor à l’ENS (samedi 30 novembre 2019) de Lyon avec Marie Blanc pour les relances sur la nouvelle pièce de Pauline Peyrade. 


En ce mois de novembre 2019, Pauline Peyrade vient de publier sa troisième pièce, un triptyque intitulé Portrait d’une sirène avec la mention « conte » sur la première de couverture.

Ces trois textes (Princesse de pierre, Rouge dents, Carrosse) nous « plantent » et j’emploie ce terme à dessein, tout comme Éloïse, le personnage de Princesse de Pierre, une jeune collégienne harcelée plante son regard, et c’est une voix didascalique qui pose et superpose cette métaphore comme un défilé d’enjeux politiques majeurs. Car en plantant son regard on veut s’enraciner dans un échange peut-être encore possible avec ceux qui nous humilient mais on veut aussi se dégager de l’emprise que l’on fait peser sur nous ; mais en fait c’est déjà trop tard, on a déjà disparu, et on est déjà étouffé de résignation… Dans Rouge dents, c’est cette fois la voix d’une lycéenne qui se parle dans une danse d’apparition et qui ne se reconnaît pas dans la fragile candeur qu’elle est censée afficher et qui veut se reconquérir dans son corps empuanti par la pression irrationnelle de la consommation. C’est là toute la féroce espérance de ce personnage, c’est qu’elle va tenter de réveiller une ardeur première, sauvage, celle dont parle les contes d’aujourd’hui, affaissés, dépourvue de magie : une force de communication, de métamorphose, de symbiose avec la nature; tout comme dans les histoires d’Ovide, Gwaldys, c’est son nom, se mue en une bête formidable car exister dans ce qu’on lui impose est devenue trop insoutenable même si elle continue de faire semblant pour ne pas briser la fausse harmonie du rôle de princesse qu’on voudrait lui faire porter  :

« J’entrerais dans le monde intacte encore, avec l’illusion d’être inébranlable, que le monde est à la fois immense et minuscule, qu’il se résume à moi, à ce que je peux entrevoir de lui, des routes, de l’aventure ».

Cette opposition entre les deux voix, une qui se raconte dans ses secrètes espérances et l’autre, didascalique qui hérisse dans « un cri rauque, éternel, sauvage », les traces ondoyantes d’une parole libératrice et tangantielle, cette opposition donne à l’écriture l’impression d’un vertige resté planté au sol. Le dernier texte de ce triptyque, Carosse, évoque cette fois l’histoire d’une mère dépressive, Morgane, qui passe sa vie à dormir… Elle vit avec sa fille, une jeune collégienne. Dans cette dernière partie, le lyrisme cruel de Pauline Peyrade vient corroborer la volonté de se posséder, de se faire maîtresse de son destin, volonté qu’exprimaient les deux figures féminines des autres parties du triptyque. Cette volonté confrontée à l’échec du dialogue et au désespoir s’échappe dans un chaos démesurée, et cette femme tout comme les sorcières décrites dans les textes antiques, devient dans sa croûte exfoliante et souterraine, l’image même du désordre en même temps que la promesse d’un renouveau par la dépression magique qu’elle ose opérer et les interdits qu’elle piétine. Ainsi, entre la description d’une grande complicité mère-fille entamée par le passage à vide de la mère se lit, encore dans cette voix didascalique, un malaise brutal, obsessionnel, une vie qui ne progresse plus, bientôt engloutie dans un délire de destruction.

Par son tripytique, Pauline Peyrade redonne une forme et une consistance à des femmes qui ne parlent plus, elle dissèque leurs corps et leurs pensées pour en détruire l’apparente « beauté » révoltée, et pourtant par cette dissemblance entre leurs corps et l’impétuosité bestiale de leurs instincts de survie poussés à un épuisement fractal jusque dans l’écriture, le texte nous révolte parce qu’il interroge avant tout la monstruosité de nos préjugés et qu’il nous conte nos propres échecs et nos propres incertitudes… et tisse sur nos représentations mentales et sociales fantasmées, les fils d’or nécessaires de la littérature pour en découdre d’avec le réel.

Raf.


A retrouver sur l’écho des planches un entretien avec Pauline Peyrade enregistré le 19 juillet 2019 à l’issue de la mise en lecture de ce triptyque, Portrait d’une sirène, à la Chartreuse de Villeneuve-lez-Avignon à l’occasion des 46 èmes Rencontres d’Été 2019

De Terre de Honte Et De Pardon de David Léon : Regard sur le livre

Paru aux Editions espaces 34 en Janvier 2018

Lire pour pardonner, écrire pour mettre à nu

Ce livre appartient à un cycle de plusieurs œuvres qui évoquent une destinée familiale et traduit l’écriture comme une expérience sacramentaire, comme une nécéssaire eucharistie. Il faut ainsi montrer et découvrir de son suaire dans une sorte de grand retable, la profusion d’une vie ancienne et douloureuse. Ce retable, c’est l’œuvre littéraire elle-même, sculptée à vif dans la tourmente et l’oubli, dans l’imaginaire le plus insatiable, aux sources littéraires les plus fécondes de la Bible à William Faulkner. Cette filiation de la pièce aux sources originelles entre autres références que peuvent constituer la Bible et Faulkner, lui donne véritablement la fonction d’une ordalie. Car ce qu’interroge avant tout ce texte au regard de cette filiation, c’est la question de l’innocence et celle de la culpabilité comme une épreuve individuelle, une recherche de soi.

Chaque récit, chaque réminiscence, chaque parole que propose le texte est mené dans son rapport le plus intense à l’écriture littéraire elle-même, dans son expérience la plus inouïe, celle de lire pour pardonner. C’est-à-dire que les mots qui pardonneraient ne seraient pas ciselés dans la matrice de nos propres mots mais dans les mots qui nous traversent et dont nous retenons par bribes l’essentielle vérité qui nous contient. En cela, on peut supposer que ce livre se situe dans le sillage de Un Batman dans ta tête et Sauver la peau. Dès lors, l’écriture concentre un aspect auto-fictif en quelque sorte, autobiographique si l’on veut mais ces deux termes forgés et forgeant délimitent et définissent peu ce qui est à l’œuvre dans De terre de honte et de pardon.

Comment appelle-t-on une œuvre où les mots parlent à la place des mots, en dehors des mots et où l’écriture raconte un palimpseste indécent, où les mots des œuvres citées du carnet d’enfant et d’adolescent se mêlent et se superposent aux mots du poète ?Comment peut-on définir une œuvre qui emprunte dans son sillage aux plus grandes pulsions romanesques comme le travail sur l’hérédité ? Comment peut-on comprendre le travail enfoui d’un texte qui reflète tous les grands questionnements de chaque individu sur le genre, le rapport à la mère, le conflit avec la figure paternelle, l’expérience de la mort, l’insidieux brisement de la culpabilité et le peureux feston du pardon ? Comment enfin interpréter cette œuvre qui essaye de montrer que malgré le pardon, malgré une harmonie renaissante où l’on entend des oiseaux piailler et roucouler avant de disparaître (p. 44) partant d’une atmosphère serrée et hivernale, « sépulcrale » où « l’oiseau s’est tu » (p. 11), que malgré cela encore le chaos demeure toujours aussi irréfutable ?

Comment et peut-être surtout pourquoi essayer de mettre des mots sur une expérience de lecture aussi déroutante que celle d’un tel poème en fusion qui nous titille par mille anicroches ?

En réalité, la seule chose que l’on puisse faire lorsqu’on cherche à trouver un sens à l’écriture, c’est de se laisser prendre par le dispositif de voix qu’elle engendre, la voix d’une tradition biblique et ses multiples ramages dans la littérature et l’imaginaire collectif à laquelle se muerait une voix sans réel ancrage, errant au gré des souvenirs, reflétant la douleur et la violence comme un fanal au murmure aiguë déploierait son plus imperceptible crépitement du plus profond de la nuit, quand les mains deviendraient le créateur d’une nouvelle espérance, la naissance peut-être même de toute écriture littéraire. Ainsi, ce qui émerge de cette œuvre, c’est peut-être le rapport de l’enfant face à la terreur que lui inspire les récits bibliques (les épisodes du Jugement de Salomon, de Caïn et Abel sont entre autres convoqués) à laquelle s’ajoute la découverte de la Littérature qui a trait à la vie dans son aspect le plus farouche et le plus inconsolable. A ces rapports de lectures qui fondent l’individu, s’adosse l’histoire, celle que porte chaque individu, de ses échecs et de ses forfaitures, qui l’étouffe et qu’il étouffe. C’est surtout en cela que l’œuvre rejoint ces grandes sœurs koltésienne et lagarcienne, peut-être dans le traitement du fait familial, du rapport de l’individu à sa famille. Il y est en effet évoqué des rapports familiaux éreintés par des non-dits, des drames familiaux racontés avec la pudeur d’un poète qui n’abandonne pas l’espoir de dépasser la honte et l’humiliation originelle qu’il éprouve. La description des faits précis lui appartient et au fond elle importe peu. Le plus important est dans le souvenir qu’il en donne au lecteur, un souvenir qui est toujours une forme de rédemption, qu’il traduit dans son écriture furieuse de silence et d’apaisement. Car si David Léon écrivait véritablement son histoire, cela ne ressemblerait pas à l’œuvre qu’il nous offre ici qui n’est ni une confession, ni un récit, ni un poème, ni même un exutoire, mais une pièce terriblement théâtrale dans le rapport intime qu’elle tisse avec son auteur et qui est au centre des écritures contemporaines de notre siècle. Terriblement mystérieuse aussi comme si un être était capable d’interagir avec sa propre voix, dans un dialogue éternel avec ses souvenirs et ses offices : lire pour pardonner et écrire pour voir, pour mettre à nu… C’est ce que que la mère dans son infinie grandeur (dédicataire du livre) aura perçue depuis bien longtemps dans l’âme de l’écrivain qu’elle appelle de ses vœux :

« Tu nous avais mis nus devant Tes yeux depuis longtemps. Et Tes déclarations d’amour et Tes déclarations de guerre et Tes verdicts ou Tes menaces qui durent depuis longtemps au vieux pays. Et Tes encouragements et Tes exhortations et Tes prières ou Tes paroles en crise. Et tes naufrages Tes décapitations. Tes morts et Tes baptêmes. Tu nous avais mis nus devant tes yeux depuis longtemps »

Les italiques sont censées nous indiquer un emprunt dans le texte mais de nombreuses italiques apparentées à des emprunts n’en sont pas. Alors au fond, quel que soit l’auteur de cette énumération, je l’ai « recopié » comme cet acte insensé qui traverse toute l’œuvre, recopier comme une trace de notre lecture, comme une trace imprégnée de notre vie et de notre ivresse… offerte à la multitude en rémission des péchés, vous ferez cela en mémoire de moi…

Le texte a déjà fait l’objet de deux lectures, à la Baignoire de Montpellier en janvier 2017 et à Théâtre Ouvert en novembre 2017.

Pour aller plus loin sur l’auteur :

Un entretien à la radio l’écho des planches réalisé par Raf en juillet 2017

Un article de Raf sur I/O à propos du travail de l’auteur

Une chronique sur le livre La Nuit, la Chair sur la radio Trensistor