Critique de livre

STONEWALL de David Léon

Un ange au cœur de la brutalité

Publié en Janvier 2021 aux éditions Espaces 34.

L’écriture de David Léon s’imprègne d’une lucidité de plus en plus lasse et assoiffée de conscience. Lasse car on y perçoit toujours un geste autobiographique comme une ondulation incertaine et qui vient toujours comme constater des empêchements, des obstacles et des violences propres au cercle familial. Assoiffé de tout car David Léon y dévoile son désir : donner à entendre dans une société mondialisée et homophobe et mettre sur le même plan politique, l’histoire du mouvement LGBT et ses tueries aveugles, tout comme le ressouvenir d’une caresse ou l’ardeur d’une étreinte, s’inscrivant ainsi dans le sillon de l’histoire culturelle. Dans cette lucidité qui lie l’intime à un ancrage historique, David Léon fait parler les tragédies, qu’elles soient collectives (descente de police puis émeutes de Stonewall en 1969, tuerie d’Orlando en 2016, des allusions aux persécutions et crimes homophobes de notre présent) ou individuelles (homophobie de la figure du père) et dessine en endossant des figures de militantisme, d’érotisme ou d’émancipation, une sorte d’écriture totale et soudaine.

La force de son écriture, c’est de fonctionner tout en asyndète et en parataxe. En effet, en retirant les liens logiques entre les voix et les différents séquençages de la pièce et en confondant ce qui relève du témoignage historique, de la réappropriation d’images d’archives, de la traduction de paroles militantes et de paroles puissantes des textes de Madonna avec sa propre écriture, David Léon fait advenir une écriture qui dissipe, cabre et irise tous les non-dits jusqu’au vertige. Stonewall est un manifeste politique et poétique en même temps qu’il est un miroir de nous-même : ceci est suffisamment rare dans une œuvre littéraire pour le souligner. Depuis Un Batman dans ta tête en 2011, l’œuvre de David Léon est singulière parce qu’elle propose des saccades poétiques où la douleur et la révolte ne sont pas résilientes mais toujours comme les pierres croulantes d’un immense édifice du souvenir. S’il a déjà exploré toutes les formes littéraires possibles (poème dramatique, théâtre polyphonique, voix didascalique, fictions elliptiques, encore que toutes ces catégorisations n’aient pas beaucoup de sens…), ce n’est pas par le récit, la fiction, la fable philosophique ou l’exploration que David Léon choisit de nous accrocher, mais par un pur reflet de ce que ces yeux traversent. Son regard est toujours en mouvement, lucide, irrité et exalté quand il observe la société en même temps que langoureux et profondément sensuel quand il se livre et délivre au lecteur, toute la profusion de ses sensations en manifestations littéraires, créant un parfum unique de désaveu et de promesses enivrées qui révèle au plus près l’écriture et l’écrivain.

L’écrivain devient ici « un ange au cœur de la brutalité » (p. 28) pour reprendre une expression du texte, la brutalité s’insinuant partout et d’abord par les mots qui viennent trancher, blesser, détruire. Car au fond dans toutes ses pièces et plus fortement dans Stonewall, David Léon explore la blessure que laissent les mots en montrant comment dépasser la rancœur qui nous creuse par l’amour et plus encore dans ce texte par la lutte : ces mêmes mots avilissants qu’on lui assène peuvent servir d’arme de combat. Et de combat, il en est question dans ce texte, puisqu’il s’agit de combattre la mort. Il n’y a ni simulation (p.31), ni pastiche (p. 43) de la mort dans l’affirmation de soi. Les termes ne sont pas laissés au hasard et reviennent à plusieurs reprises dans le texte comme pour montrer à quel point la littérature ne peut pas attester de cette violence meurtrière à l’égard des personnes LGBTQIA+, ni même les images qui s’accumulent et ne suscitent pas de bouleversements et de changements sociétaux à la hauteur des enjeux.

La mort qui frappe les personnes LGBT et toutes les autres minorités précarisées par le biais des violences policières et ou étatique ou lors de tueries homophobes, cette même mort qui découle d’une idéologie exclusive est une réalité que l’écriture veut nous faire éprouver en dépassant sa simple représentation, en allant au delà de la prétendue sensibilité ou sensibilisation d’une œuvre d’art quelle qu’elle soit aux violences de ce monde, car il est bien question d’évoquer les traques et l’insécurité des personnes LGBT dans le monde entier. En réalité, le pouvoir de la littérature, du théâtre n’est pas assez fort pour rendre compte de cette violence, de ces morts permanents. C’est pour cela que l’auteur dépasse tous les cadres spatiaux-temporels et brouille jusqu’aux frontières du genre théâtral en ne décrivant que ce ces yeux peuvent aimer, surprendre et surpasser. Car tous les portraits de ces militants qu’on croise dans l’œuvre, tous les portraits de ces amoureux et jusqu’au portrait que l’écrivain dresse de lui-même, de ces « Jules », s’ils partent d’images d’archives ou de souvenirs intimes sont d’abord des figures d’émancipation. Il y a toujours dans ces portraits une belle fragilité, un abandon comme si on regardait vraiment la personne décrite dans les yeux à un moment crucial de tristesse ou de désir. Cette communication des regards par l’écriture s’oppose en tout au regard du père, qui lui est au contraire fermé, comme absent :

« Ne reste qu’un sentiment diffus, qu’une impression. Cette absence de regard, cet évitement, cette fuite » (p. 32).

Cette absence de regard du père se prolonge en un rejet de la société qui contribue à cette marginalisation et par là-même à ce déchaînement de violence :

« Vous refusez de regarder nos vies, notre survie, notre précarité, notre agonie, celles des pédales et lesbiennes, des bisexuels, des prostituées, celles des migrantes, des toxicos, des sans-papiers, le peuple, déshérité. » (p. 43).

Il y a quand même une dureté très forte dans cette œuvre qui tend entre l’élégie et l’oraison comme indiqué à la page 22. L’écriture est comme un prolongement de l’expression de l’auteur qui évoque son mur Facebook en plusieurs endroits, lieu de l’expression politique immédiate. En même temps, l’écriture est un lieu éminemment littéraire qui convoque les entrailles familiales avec de la distance, du temps et qui évoque la première émancipation familiale, par des petites choses, des petites gestes personnelles, des subversions toutes adolescentes mais qui seront fondatrices par la suite de l’affirmation de soi. S’ajoute un espace fictionnel qui donne l’impression que l’écriture crée des personnages qui auraient traversé ces événements historiques, espace fictionnel qu’on oublie à mon sens précisément parce que toutes les voix se confondent et qu’elles sont comme la même voix dure et férue des personnes LGBT. Si David Léon abordait déjà cette thématique de l’émancipation familiale dans De Terre de Honte et de pardon en 2017, en employant toujours cette écriture furieuse de silence et d’apaisement, il n’y avait pas tant de détail sur son père qui restait en retrait dans l’écriture et qui apparaissait comme une figure hiératique.

Dans Stonewall, l’auteur évoque les phrases assassines prononcées par son père, et si la pièce se double d’une dimension politique en évoquant le choc provoqué par les crimes et les massacres homophobes, c’est pour montrer que cette liberté qui a été meurtrie en ces lieux, cette émancipation, est la même que celle que son père lui a dénié en refusant de l’accepter. Ces traumatismes sont cependant traversés par l’espoir suscité par des manifestations historiques ou des figures iconiques qui ont permis et permettent de défendre les droits des communautés LGBTQ. Le déni du père est bientôt mis de côté par la fièvre de l’adolescent et de l’adulte qui trouve une rédemption dans la nuit et dans ce qu’elle offre à l’individu comme espace de rencontre et d’abandon, et décèle du réconfort dans la culture pop avec Madonna dont les chansons vont résonner secrètement avec ses aspirations. Mais cet espace de liberté de la nuit se resserre, et la nuit, ce sont aussi les souffrances de la persécution et de la torture dans de nombreux pays pour les personnes LGBT qui prennent le dessus (p. 29).

Et comme toujours, David Léon tisse des correspondances secrètes qui érigent l’œuvre à une plus grande complexion : on a l’impression que l’auteur correspond avec toutes les victimes, qu’il s’insinue dans leurs souffrances, qu’il en prend sa part, non pas pour en saisir et en étouffer la rage destructrice et agir comme une catharsis comme le ferait par exemple Angelica Liddell dans ses performances quand elle évoque des attentats, mais pour les consoler post-mortem comme s’il voulait conjurer leur mort en rehaussant leurs beautés, leurs forces et en les donnant à voir tels qu’ils sont : des personnes qu’on attaque pour ce qu’elles sont, des martyrs qu’elles deviennent au regard de la société qui n’a pas su les protéger de cette barbarie, qui ferme les yeux. David Léon leur redonne une histoire, une épaisseur, une place dans le cortège du char de l’histoire qu’il évoque à plusieurs reprises en faisant écho aux marches des fiertés. Il fait parler l’archive sans imposture, sans prétention et sans pitié en la mêlant à sa propre histoire et à celle d’autres voix qui pourraient ou qui auraient pu être la sienne, et qui le sont toutes indéniablement. Il n’invente rien, il dépasse la simple compassion : il invente un texte unique qui fait parler les morts et tous ceux qui sont menacés de mort.

Il idéalise toutes les puissances métaphoriques que donne la possibilité de la fiction pour rejoindre un au-delà de la vie qui est celui de la littérature, le seul endroit où les morts peuvent parler avec les vivants. Le théâtre devient cette pellicule du réel (la métaphore traverse tout le texte) avec ses images de haine, de violence, de dégoût, et de rejet et sans doute l’est-il encore davantage dans ce théâtre noueux de chair et de liberté face aux entraves quotidiennement subies. David Léon dépasse un simple propos militant avec un théâtre universel, mais s’en détourne sans cesse pour rejoindre le plan subjectif de la vie intérieure, d’une vie débordée qui ajoute aux relations amoureuses et à la construction de soi quand on est une personne LGBT, la nécessité de se politiser et de se radicaliser, car l’amour est déjà en soi une révolution qu’il faut revendiquer d’autant plus quand on n’est pas hétérosexuel et qu’on en devient une cible. Ce n’est alors plus la mort qui fait le plus peur, c’est la peur de ne plus pouvoir aimer, de ne pas s’être assez aimé, d’abandonner l’amour à force d’être attaqué de toute part, de se résigner, d’être impuissant, d’être condamné.

LOVE IS OUR RESISTANCE (p. 13).

p. 27.

Raf.

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