Critique de livre, DEMANDEZ LE PROGRAMME

« C’est ma fonction de crier, Monsieur ; je suis poète » Hommage à René de Obaldia.

couverture de Genousie, n° 44 de la collection Répertoire du TNP chez l’Arche éditeur, imprimé en 1960.

Nous publions ce texte aujourd’hui qui porte sur Genousie, la première pièce de théâtre écrite par René de Obaldia en 1957 pour rendre hommage à son auteur décédé le 27 janvier 2022. René de Obaldia était le doyen de l’Académie Française.

Genousie fut sa première pièce écrite pour le théâtre. Cette pièce a été jouée pour la première fois en septembre 1960 au Théâtre Récamier par le TNP dans une mise de Roger Mollien avec entre autres acteurs Jean Rochefort. Il s’agit de la première pièce de théâtre de René de Obaldia, elle avait été créée au préalable en 1957 dans une réalisation d’Alain Trutat à la Radio Française. Elle s’inscrit dans la tradition de la collection en mettant en avant un auteur contemporain émergent, qui plus est auteur d’une comédie radicale s’écartant des modèles établis et notamment de ce qu’on appelle par raccourci « le théâtre de l’absurde » qui irriguait alors le théâtre des années 60.

Première chose à souligner, cette pièce est loufoque, tenante d’un loufoque joyeux, quasi mystique, sans bouffonneries car à l’intrigue de la pièce se mêle une dimension fantastique. L’auteur explore à travers différentes scènes des passages, des moments qui se répètent, des motifs qui montrent à quel point les personnages sont enfermés dans leurs rôles, cloisonnés dans leurs fantasmes.

D’un point de vue littéraire et symbolique d’abord, les personnages ne cessent de se demander quand la cloche pourrait sonner, ils attendent les tintements avant même d’agir, et au son des cloches, les personnages passent dans une autre réalité si bien que la pièce oscille entre comédie subtile et étrangeté dérisoire. Dérisoire surtout parce que les personnages sont en représentation permanente, la comédie fait rire par le décalage qu’elle propose entre une volonté de sincérité (faire comme si il s’agissait d’une sorte de rencontre d’agrément entre notables) et quelque chose d’une bizarrerie qui défie au fur et à mesure toute logique, en faisant peu à peu glisser les répliques sur la pente douce-amère du mystère et de l’énigme.

La trame en est fort simple, légère presque au départ. Mme de Tubéreuse reçoit chez elle un ensemble de notables accompagnés de leurs femmes [un médecin, un musicien, et un enseignant] et tout de même deux écrivains : Philippe Hassingor, auteur dramatique et Christian Garcia, poète. Il s’agit là du premier nœud dramatique car Philippe Hassingor est marié à Irène, une belle jeune femme qui vient de Genousie et qui parle une langue dérivé du gromolo. Christian Garcia va éperdument tomber amoureux d’elle au point que leur coup de foudre attirent à eux tous les regards et jusqu’à la lumière comme le précise une note didascalique. Plus encore, une sorte de conflit subreptice naît dans la rencontre de ces deux auteurs, pour l’amour d’Irène. Irène se joue de cette situation et va jusqu’à imaginer un duel au pistolet mais avec un seul revolver.

Christian Garcia pense ainsi tuer Philippe Hassingor, comme si la nouvelle génération de poète détruisait la dernière génération d’auteurs dramatiques surannés en chapeau haut de forme, Philippe Hassingor ignorant jusqu’à sa propre condescendance. Il y a peut-être là-dedans quelque chose de méta-théâtral, cette idée que le poète porterait aussi une nouvelle voix. Aux cris qu’Hassingor lui reproche, il répond d’ailleurs : « C’est ma fonction de crier, Monsieur ; je suis poète ».

Après ce meurtre, le cadavre reste là et personne n’y prête attention, Christian Garcia en devient fou et c’est là que cette pièce dit beaucoup de la filiation et que le cadavre d’Hassingor prend vie pour venir commenter la scène de son propre meurtre. D’ailleurs, au moment du meurtre, en renâclant les paroles insupportables d’Hassingor, Christian Garcia a abattu un rival d’antan et de maintenant peut-être pour pouvoir aimer Irène qui parle une langue inconnue, une langue qui transmue les émotions et qui en plus d’être drôle, communique au public plus de fougue que tous les langages des précieux.

L’opposition des termes d’auteur dramatique et de poète dit beaucoup aussi de la nécessité de sortir du théâtre bourgeois pour aller vers un théâtre centré autour de la parole poétique, c’est là aussi tout le projet de Jean Vilar. La voix d’Irène est peut-être la voix de ce nouveau théâtre qui naît à l’aube des années 60. Ce triangle amoureux devient presque un triangle méta-théâtral qui verrait différents langages se résister, s’arroger l’ascendant sur l’autre pour se laisser enfin dépasser, anéantir. Cette réflexion se poursuit tout au long de la pièce car le Domestique ira même jusqu’à faire des réflexions à Christian Garcia sur sa façon d’écrire. Cette fantasmagorie qu’il vit est comme une résidence d’écriture du début à la fin, et en voulant supplanter Hossingor sur le terrain de l’amour, il l’élève comme un maître à abattre.

Car toutes les discussions intellectuelles présentes dans cette pièce, si elles ne sont pas creuses, sont une sorte de pied de nez au drame bourgeois, à ces réflexions de salon vaines et douces dont Proust montrait déjà en son temps les vanités encloses. Plus encore, quand tout autour de lui s’emballe et que tout le monde se met à parler autour du cadavre, de sa vie, de son souffle dans une métaphysique impertinente, il ne comprend pas, il ne comprend plus. Lui aussi à un moment de la pièce est pénétré par le langage genousien, puisqu’il n’arrive plus à s’exprimer autrement, langage du corps, intuitif qui dit tout dans le regard, qui dit tout sur la scène du théâtre. Ce qui au départ nous semble teinté de mystères s’éclaire au fil de la pièce, on ne sait pas si tout cela est un rêve, car à la fin de la pièce Christian se réveille d’un malaise alors que tout autour de lui continue de s’épancher en remarques légères et en extases de circonstances.

Il vient de traverser quelque chose et nous venons, nous lecteur, d’assister à cette catabase, à cette cabale, à cette descente aux enfers où en une fébrile et une brillante métempsychose, Christian Garcia aurait vu et entendu ce qu’il ne pourra jamais tuer. Et si les scènes ne cessent d’éclater comme dans le désordre d’un rêve plein de torpeur, Christian Garcia entend leurs voix, la voix de ce qui fait cette société, dans des conversations toujours pleines d’humour et de malices, délicieuses parfois d’acrimonies et de caresses. En même temps, cette comédie est teinté de désespoir car elle montre l’impuissance de la parole à agir et l’impuissance d’un poète à aimer, et aussi à rêver, peut-être aussi à écrire. Cette vérité, c’est le personnage du domestique qui la formule le mieux :

« Se dégager des influences nécessite une longue patience. La vie n’y suffit pas : il y faut la mort. Et encore ! Beaucoup trop d’hommes copient la mort des autres . »

L’hôte, Mme de Tubéreuse, finit par demander aux deux hommes de composer une pièce alors même que leurs vains déchirements viennent de chambouler le poète intra utero, comme si de ce meurtre fantasmé pouvait resurgir le spectre d’une parole libérée, moins sérieuse, plus proche des sentiments ou de rien, plus proche d’une pensée, non pas caricaturale de la société mais tenancière du rêve, du drame et de la beauté.

C’est là que la pièce de René de Obaldia prend tout son sens comme une sorte de manifeste théâtral pour dépasser tous ces pairs qui sont présents dans la pièce comme des écholalies confuses à travers des petites piques, on reconnaît ainsi des références à Vian, Sartre, Ionesco, Beckett… Obaldia instille avec cette pièce sa propre œuvre, qui deviendra très prolifique, matinée d’humour fantastique ici ancrée dans une méta-théâtralité et une réflexion sur la genèse de l’écriture. On comprend que le TNP se soit intéressé à cette pièce, qui sous couvert d’une sorte de vaudeville, nous fait glisser peu à peu dans un combat idéal de la parole contre elle-même, définition même de la poésie que beaucoup d’auteurs charrient aujourd’hui. En cela, une pièce comme Illusions Comiques d’Olivier Py s’inscrit aussi dans cette tradition, tout comme Genousie, elle raconte une écriture, un parcours et une envie d’être sa propre forme, son propre auteur et sa seule autorité.

A écouter, une version de ce texte enregistrée en 2020 avec Marie Blanc pour préparer une émission Demandez le Programme pour l’écho des planches, émission non diffusée. L’émission devait porter sur Genousie, le N° 44 de la collection Répertoire du TNP chez l’Arche éditeur, imprimé en 1960.

Chronique enregistrée en 2020, voix Marie Blanc et Raf.

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