Germinal une conception d’Antoine Defoort et d’Halory Goerger par L’Amicale de Production

Spectacle joué aux Subsistances le 1, 2 et 3 décembre 2016, dans le cadre du festival « BEST OF »

Un voyage aux origines de l’humanité

Le principe est assez simple et efficace : on repart de zéro et on recrée un système à partir de l’espace vierge de la scène de théâtre. Sur ce plateau nu il est ainsi question de la naissance d’une société, qui passe par la construction d’un langage, la découverte de la socialisation et de la musique, l’apprentissage de la stabilité quantique, et j’en passe… Tout est à réinventer et le travail risque d’être laborieux pour les quatre comédiens !

Souscrivant à un « minimum ontologique légal » auprès d’une téléopératrice assurant le service après-vente planétaire, cette micro-humanité patauge dans une recherche de cohérence. Il lui arrive de s’énerver et de désespérer, mais elle n’échappe pas à son objectif ultime : l’obtention d’une « succession d’événements répondant à des critères de densité et de cohérence notamment spatiale et temporelle. »

Le principe fonctionne comme le jeu Civilization, où les joueurs doivent débloquer des connaissances théoriques pour pouvoir progresser. Ici les comédiens rejettent l’idée d’un Dieu et sont perplexes concernant la découverte du feu… Ce sont des détails dérisoires dont se fout la joyeuse équipe : le plus important c’est de créer, de classer pour comprendre.

Antoine Defoort et Halory Goerger ont créé ensemble un spectacle véritablement drôle et pétillant. Le comique vient notamment de la naïveté des situations reproduites par les comédiens, qui semblent ne pas jouer tellement leurs rôles et qui paraissent pourtant naturels. Détonante de jeux de lumière et de musique, la scène nous offre une expérience surprenante. On en prend plein les yeux et les oreilles et on en redemande ! C’est quand même libérateur de pouvoir voir une comédienne défoncer le sol de la scène à coup de pioche, chose qui n’est pas très courante lors d’une représentation… On assiste d’ailleurs durant toute la pièce à des scènes sans queues ni têtes et à la fin, même la logique en perd la boule. Et pourtant ce sera un pari réussi pour les deux performeurs de Germinal, le rythme est soutenu durant toute la pièce, qui parvient quant à elle à rester bien équilibrée, entre folie et éclair de lucidité.

Le bonheur d’être ensemble : « Poc poc » ou « pas poc poc » ? 

Halory Goerger a eu l’idée géniale de s’inspirer et d’utiliser un manuel mondialement célèbre… Wikipédia ! On va même jusqu’à élaborer une loi étrange… « Dans un texte d’un article Wikipédia, quand on clique sur le premier lien qui n’est ni en italique ni entre parenthèses, et qu’on répète l’opération, on finit systématiquement par tomber sur “philosophie”. ». Cette « philosophie » est la source de la grande réflexion de Germinal. Et heureusement pour nos compagnons, lorsqu’ils en ont besoin, ils peuvent faire appel à un « parallélépipède rectangle » qui leur sert de « manuel du monde » : un ordinateur.

« Quoi de plus informatif qu’un extrait de l’historique de nos recherches sur internet » peut-on lire sur le site de L’Amicale de Production. On retrouve entre autres les pages Wikipédia du solipsisme, de la civilisation ou de l’arbre des technologies… Ce travail encyclopédique leur a ensuite inspiré une exigence bien particulière, que vont devoir effectuer les quatre comédiens : le classement systématique. Mais comment faire pour déterminer les types dans lesquels on rangera tout ce foisonnement d’idées ?

Peut-on tout classer selon le bruit par exemple ? C’est ce que ces classeurs inclassables tentent de faire dans un premier temps, en regroupant l’humanité en deux catégories : les choses qui font « poc poc » et celles qui ne font pas « poc poc ». Le bonheur d’être ensemble, par exemple, ne fait pas « poc poc »… tandis que la tête d’Antoine fait « poc poc » !

pourgerminal
© L’Amicale de Production

Quand l’idée du « vivre ensemble » germe dans les esprits.

Des idées, ça c’est sûr qu’ils en ont à L’Amicale de Production ! Comme le célèbre Germinal de Zola, la pièce est une « grande fresque socialiste » si l’on reprend les mots d’Antoine Defoort et Halory Goerger. Instaurer l’argent dans ce nouveau système ? « Il n’en n’est pas question » s’écrient les comédiens. Mais tandis que l’auteur des Rougon-Macquart décrit la lente germination d’un nouveau monde, la pièce d’Antoine Defoort et d’Halory Goerger présente au contraire l’émergence d’un système qui sort de terre à la vitesse de la lumière.

Le titre de la pièce est très révélateur, autant dans sa filiation avec l’oeuvre de Zola que dans la symbolique même du mot « germinal ». Germinal représente l’homme nouveau qui s’éveille, son sens premier faisant référence au renouveau cyclique de la nature qui apparaît au printemps. Cet homme nouveau se bat contre l’incompréhension : c’est la germination d’une idée et d’un savoir qui va l’aider à former une société juste. On peut rappeler que dans l’Histoire, « germinal » fut notamment le nom donné au septième mois du calendrier républicain. Et c’est en germinal de l’an III que le peuple révolté envahit la Convention pour réclamer la Convention de 1793.

Nos comédiens font germer une graine essentielle dans leur esprit : celle de la conscience. Conscience du collectif, de la difficulté du vivre ensemble, de l’injustice, puis enfin de la finitude. Le projet s’effondre face à cette terrible découverte ; à quoi bon essayer si c’est pour que tout ça se termine un jour ? Après la case « dépression », on assiste à une catharsis réjouissante, à base de guitare, de pads et de chant joyeux. Un grand final qui vient célébrer le « bonheur de vivre ensemble », qui lui restera intact et n’en finira jamais d’exister !

Alice Mugnier

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