Valère Novarina

L’homme hors de lui, texte et mise en scène de Valère Novarina

Au théâtre de la Colline du 20 Septembre au 15 octobre 2017

Un spectacle hors de lui-même…

Valère Novarina revient avec une nouvelle création après le Vivier des Noms, créé lors de l’édition 2015 du Festival d’Avignon. Il revient avec Dominique Pinon dont on se remémore toujours les prouesses, comme dans son interprétation de Raymond de la Matière dans l’Acte Inconnu, à qui il confie donc ici un rôle de soliste intact et ébranlé. En effet, l’œuvre de Novarina se compose déjà de partitions pour « un seul acteur » tel Pour Louis de Funès que Dominique Pinon a pu également interprété. On retrouve également sur scène Christian Paccoud à la création musicale ainsi que Richard Pierre, ouvrier du drame qui prend dans ce spectacle un rôle prépondérant dans l’agencement de l’espace et jusque dans sa circulation.

Le texte en tant que tel s’acchope à un lyrisme désespéré là ou d’habitude s’exprime une furieuse absurdité face aux inconséquences innombrables qui peuplent notre existence. Là ou d’ordinaire, Novarina nous dévoile des personnages en anatomie ouverte, capable de se former et de se déformer en un instant, comme autant de fulgurances ou de cérémonieuses palpitations, se trouve un personnage de théâtre en plastination, éternellement figé comme un vivant inquiet et sourd.

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© Simon Gosselin / Dominique Pinon/ l’Homme hors de lui

L’auteur nous offre dans cette nouvelle création la beauté intérieure d’un écorché qui nous ressemble, qui vit dans un monde aussi effrayant que le nôtre, mais dont la logorrhée se transforme bientôt en un fervent poème mélancolique.

Ainsi, au milieu d’une verve théâtrale singulière où resurgit une grammaire cosmogonique et une mise en abîme du travail d’acteur, se donne à voir un élan vers une lumière angoissée, qui point vers une sorte de fresque de la passion humaine du commencement à la mort. Un personnage qui est a priori l’acteur en chair nous raconte son histoire, une histoire théâtrale qui fait écho aux origines mêmes du théâtre. Invisible dans ses contours, l’espace théâtral prend forme dans les peintures de l’auteur, disposées et déplacées sur scène comme autant d’anfractuosités auxquelles l’œil du spectateur peut se concentrer. Mais le théâtre de Novarina est un théâtre de l’hypallage où la langue débridée lancine d’une ardente libido qui n’a de cesse de nous révéler notre orgueil sans mesure, nos désirs et ses réalisations abjectes ainsi que notre curieuse propension à tout vouloir savoir du monde. Ce sont ces passions qui font évoluer les hommes dans un monde qui nous donne sans cesse l’illusion d’être devenus maître et possesseur de la nature et de notre nature.

Or, l’hypallage permanent de la langue de Novarina offre des décalages et des écarts irréversibles qui mettent l’homme véritablement hors de lui, sans aucun espoir de trouver un sens à son incoercible extravagance. Le comédien fait fuser des rires, éteindre des sourires, frémir de plaisir mais sa situation est horrible : il est là pour s’offrir au spectateur, il ne peut pas tuer la mort ni la mort le tuer car on ne saurait mourir sur scène. Alors il regarde les choses qu’il parle, encercle furtivement les choses qui ne bougent pas et s’accole à des objets qui appartiennent à l’éternité de son théâtre comme ce brancard qui traverse toute son œuvre. Le personnage ne nomme personne, il n’appelle personne. L’ouvrier du drame et le chanteur qui sont les seuls à entrer accompagnent son errance folle dans ce monde si désordonné que quelque chose de terrible en altère sans cesse l’ivresse.

L’ouvrier du drame est presque l’image du maître venu rappeler la doxa à l’homme pour lui enseigner la bonne conduite, tel Dieu s’adressant vainement à sa création et à sa créature, et le musicien d’accompagner sa lugubre et impertinente désobéissance. Cette pièce de Novarina nous offre le spectacle de la puissance qui est la nôtre car Adam ne saurait plus être tué, puisque créé fatalement de toute essence. Mais cette irréductibilité de l’homme dans son essence est aussi une terrible infamie car l’homme ne peut dès lors plus que se détruire lui-même, par lui-même. Le personnage de l’Homme hors de lui devient dès lors une sorte de figure quasi-christique, une essence nouvelle qui serait « le dégagement rêvé, le brisement de la grâce croisée de violence nouvelle »  telle que l’annonce Rimbaud dans « Génie » (Les Illuminations). La recherche de Valère Novarina semble arriver à une musicalité nouvelle et renouvelée, qui au lieu du lyrisme sanglant et spectaculaire de la parole préfère une écume de désespoir et un reflux de vanité.

Il reste que l’ensemble de l’équipe artistique nous offre ici une petite forme qui trouve dans nos imaginaires de nouveaux arrimages. Mais encore une fois, rien ne saurait immobiliser ce monde novarinien, rien ne peut l’empêcher de voyager dans les corps du public et de résonner comme une onde, utilisant comme relais les désirs et les peurs de chacun de nous. Aussi cette nouvelle création propose un souffle poétique non plus seulement exultant et absurde mais empreint d’une tristesse infinie, rehaussée par la puissance scénique de Dominique Pinon qui exhale en son jeu écarlate et serein, une dure et secrète souffrance d’être au monde.

Texte, mise en scène et peintures de Valère Novarina avec Dominique Pinon, Christian Paccoud, Richard Pierre ; collaboration artistique Céline Schaeffer ; lumières Joël Hourbeigt ; scénographie Jean-Baptiste Née ; dramaturgie Roséliane Goldstein ; costumes Céline Schaeffer assistée de Marion Xardel ; régie générale Richard Pierre ; assistante de l’auteur Sidonie Han ; production/diffusion Séverine Péan / PLATÔ

Raf

L’Espace Furieux de Valère Novarina dans une mise en scène d’Aurélien Bory, atelier spectacle de l’ENSATT

Dans le cadre des Nuits de Fourvière, au théâtre Laurent Terzieff, jusqu’au 7 juillet.

Aurélien Bory a choisi d’adapter le texte de Valère Novarina avec les élèves de l’ENSATT, en se concentrant sur les constructions antinomiques du texte et ce qui fait la délicatesse et la terreur des aphorismes novariniens. Onze acteurs se partagent sur scène cette fresque de la parole, la dépliant autour d’une installation inquiétante qui occupe l’espace central de la scène. Ce dispositif central apparaît comme une sorte d’archi-sculpture qui mêle plusieurs espaces de jeux qui sont exploités au cours de la représentation. Il s’agit d’une sorte de boite géométrique qui peut se fractionner en deux parties formant deux escaliers en miroir, et ces deux escaliers sont gravis à la fois à l’endroit, mais aussi et surtout à l’envers dans un geste acrobatique fragile et sublime. Les différentes multiplicités et la plasticité de cette installation mêlées à une recherche dans les costumes et les sons n’ont de cesse d’agencer la scène en espace des possibles, coloré comme pour s’opposer sans cesse à la masse obscure que constitue l’installation et qui parfois même s’irise de lumières blanches et bleues. Le travail sur la lumière agrandit cet espace et crée un mouvement assez intéressant qui renforce une dimension présente dans tout le théâtre de Novarina : les mouvements lumineux mêlés aux déplacements et à l’utilisation du dispositif central dévoilent des pensées, et c’est par le travail dramaturgique que les pensées naissent en paroles et fusent en cris de jouissance, la jouissance de se questionner et d’interroger jusqu’à son fondement.

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© Instagram ensatt-lyon

 

C’est là que le travail sur l’œuvre de Novarina s’attache à une tonalité particulière. Tout en conservant la lucidité burlesque de l’expression théâtrale et la cosmogonie corporelle qui fait naître le corps à l’espace, l’équipe artistique précipite les personnages et l’espace dans une étrangeté sinueuse qui confine parfois à la théoria telle qu’Aristote la définit, une recherche du bonheur par la contemplation. Or, dans cette intense adaptation, le bonheur n’existe plus, l’espace écrase et le bruit de son poids assourdissant agit comme un couperet qui ouvre et referme la représentation théâtrale. On a même l’impression que les personnages essayent de se frayer un chemin, de se tracer des lignes de fuite pour échapper à sa criante pesanteur. L’ensemble se joue comme si un progrès pouvait survenir et surgir comme l’espoir de pouvoir être enfin autre chose qu’une figure désespérée et placide d’un humain cherchant à combler la fureur de l’espace par une autre fureur, celle des personnages qui cherchent et qui s’interrogent : « Que faire pendant la matière ? » (L’Espace Furieux, P.O.L, 1997, p. 19).

Dès lors, la grande force de cette représentation est de saisir notre terreur face à la vie, car lorsque l’inscription « Je Suis » est écrite à la craie dans une sorte de farandole géométrique sur le mur noir de l’installation, c’est pour être aussitôt effacée par des mains qui tentent de s’accrocher à ce mur comme pour en déceler les anfractuosités. Dans la version originale de l’auteur, tel qu’indiqué en didascalie, l’inscription « Je Suis » trônait en un néon au dessus de la scène qui reste allumé même à la fin de la représentation. Ce changement de perspective renvoie à l’idée d’un espace qui engloutit et qui empêche d’être et dont la mobilité crée des excavations qui sont autant de gouffres impossibles à relever alors que la parole voudrait pouvoir les supplanter. En définitive, cette version de l’Espace Furieux dans mon ressenti s’immisce à montrer comment tout disparaît, malgré la résistance à faire théâtre et à faire rire comme un dernier spasme avant l’échec final, car un personnage hurle « la mort n’est pas vraie » (Ibid, p. 150) tout en étant avalé par le dispositif scénique, ce qui suspend la mort et la catastrophe et ne nous donne aucune autre réponse que la performance théâtrale elle-même, folie pulsatrice en ce monde enclin à la désespérance. Quoi de mieux alors que le dévouement de jeunes créateurs prêts à entrer dans le métier (il s’agit de la promotion qui est en troisième et dernière année d’étude) et qui par ses ateliers spectacles, prouvent bien plus que leurs technicités ou leurs créativités, mais au-delà, leur force à faire le théâtre public de demain.

Aussi, il est important de s’y rendre, d’autant que la présence dans les Nuits de Fourvière met cette année véritablement en avant, cet atelier-spectacle, qui sont par ailleurs nombreux au cours de l’année. Il s’agit là d’une représentation furieusement théâtrale et en recherche permanente, à chaque fois sommée de ne pas se laisser engloutir par les trous, la parole, la lumière et la mort.

Raphaël

 

L’Espace Furieux de Valère Novarina prochainement aux Nuits de Fourvière : Coup de cœur des blogueurs (2 places à gagner) !

Au Festival des Nuits de Fourvière

Dans le cadre de cette opération coup de cœur des blogueurs, L’Alchimie du Verbe a choisi L’Espace Furieux. Nous vous proposons d’aller à la découverte de ce spectacle dirigé par Aurélien Bory assisté de Taïcyr Fadel avec la 76 ème promotion Jalila Baccar / Fadhel Jaibi de L’ENSATT (École Nationale Supérieure des Arts et Techniques du Théâtre). Le spectacle aura lieu du 26 juin au 7 juillet à 20h au théâtre Laurent Terzieff, lieu de représentation situé au cœur de l’école. Vous pouvez encore vous procurer des places auprès de la billetterie du festival.

Valère Novarina a déjà fait l’objet de nombreux articles sur notre blog. Les productions de l’ENSATT sont également d’un intérêt tout particulier puisque ces travaux dirigés par des metteurs en scène renommés ont lieu chaque année. L’intérêt de leur programmation aux Nuits de Fourvière est de permettre sans doute à un public plus large de les fréquenter. L’école a en effet pour coutume de présenter au public des productions d’élèves dirigés par des professionnels et ce tout au long de l’année ou même d’inviter des anciens à se produire dans ses murs. En mars 2016, j’avais pu découvrir un « atelier-spectacle » dirigé par Julie Berès avec les étudiants de la 75e promotion Ariane Mnouchkine autour d’une adaptation de Yvonne, princesse de Bourgogne de Gombrowicz nommée Quelque chose pourrit dans mon royaume. Le souvenir de cette représentation reste encore impérissable en moi tant l’énergie et l’aura de tous ces jeunes créateurs dans la scénographie, l’éclairage, les costumes, les décors ou le jeu, m’avait impressionné. C’est donc tout naturellement que je recommande vivement ce spectacle parce que je connais l’exigence artistique et en même temps la très grande créativité et inventivité de ses spectacles d’écoles qui sont faits pour mieux permettre aux étudiants leurs insertions professionnelles mais qui sont aussi de brillantes démonstrations de leurs possibles.

Cette année, c’est donc Aurélien Bory, directeur de la compagnie 111 basée à Toulouse qui dirige le spectacle. Il était notamment présent au festival d’Avignon IN l’année dernière avec sa création « Espæce », une adaptation de l’univers de Perec dans un langage entièrement scénique et non parlé. Dès lors, son travail ne repose par essentiellement sur le texte, ses spectacles proposent des incursions vers la danse, la musique et le chant entre autres à tel point que cette création était répertoriée au festival IN sous le champ d’indiscipline. À noter également qu’il reprend cette année dans les Nuits, Plan B avec des étudiants du centre National des Arts du Cirque le samedi 17 et le dimanche 18 juin au Radiant-Bellevue.

Le texte de Valère Novarina quant à lui L’Espace Furieux publié chez P.O.L en 1997, constitue la version théâtrale d’un spectacle, Je suis, créé le 17 septembre 1991 au Théâtre de la Bastille dans une mise en scène de l’auteur. Valère Novarina est un auteur de théâtre parmi les plus grands du théâtre contemporain, un inventeur de génie qui a créé son propre univers théâtral fondé sur un langage où les mots et les pensées, les gestes et les actions se confondent en une immense genèse de notre humanité. Les spectateurs lyonnais auront pu apprécier son travail au TNP en novembre dernier Le Vivier des Noms. Il était également venu à Lyon pour une rencontre organisée par le laboratoire MARGE de l’Université de Lyon 3 dont je vous recommande vivement le podcast car on y retrouve de très beaux échanges de l’auteurs avec les étudiants en lettres qui abordent de nombreuses thématiques de son œuvre. Enfin, il était également présent à la dernière fête du livre de Bron pour parler de son nouveau livre Voie Négative paru en février dernier chez P.O.L et qui contient une version pour la scène du Vivier des noms, Entrée perpétuelle. J’avais pu en évoquer la publication dans un de mes billets alchimiques sur le Journal Radiophonique Amplifié de Trensitor que vous pouvez retrouver sur le site de la Web-radio.

Aussi, comme annoncé dans le titre, deux places sont à gagner sur le blog pour la première du spectacle le lundi 26 Juin au théâtre Laurent Terzieff. C’est donc avec un immense honneur que nous vous proposons de participer pour tenter de les remporter. Pour faire partie de l’heureux élu qui pourrait gagner ces deux places, il vous suffit en commentaire d’indiquer n’importe quel nom d’un des personnages d’une des pièces de Valère Novarina (c’est chose assez aisée car il y en a plusieurs milliers, Le Drame de la vie par exemple en compte pas moins de 2587). Un commentaire sera tiré au sort le vendredi 23 juin. Vous avez donc jusqu’au jeudi 22 juin minuit pour commenter et donner votre réponse en commentaire de cet article. N’oubliez pas de préciser la pièce dans laquelle ce personnage apparaît !

Quelques considérations sur le Viviers des Noms de Valère Novarina

(joué au TNP du 14 au 16 Novembre 2016)

Valère Novarina ou l’anamorphose de la parole…

Nous avons eu la chance de voir Le Vivier des Noms au moment de sa création dans l’écrin du Théâtre des Carmes au Festival d’Avignon IN en 2015. Nous avons dès lors pu retracer et nous représenter l’évolution du spectacle. Nous avions saisi et ce dès notre initiation au théâtre à quel point les textes de Valère Novarina permettaient de travailler la respiration du corps en même que celle de la chair, mais pas celle de cette chair flétrie de nos corps, mais cette chair invisible qui nous contient et dont on est empli : souffle créateur ou puissance destructrice ? CHAIR de notre propre désir, chair de notre âme, qui se consume dans le silence et dans l’oubli de nous même. On ne va pas discuter ici de l’évolution, le lecteur scrupuleux pourra se référer à la première critique du spectacle. On se proposera ici d’esquisser un horizon sur l’analyse de la dramaturgie de Novarina dans cette pièce. Nous vous proposons d’écouter également un entretien que nous avions réalisé avec l’auteur au moment de la création…

Valère Novarina a une écriture poétique profondément singulière dans la littérature théâtrale, et une sorte d’originalité qu’on pourrait croire à tort marquée de la même estampe irrévérente mais pour trop rébarbative. Mais le poète est homme à semer plutôt qu’à récolter, à la fois homo faber et homo laborans, aucune distinction ne prévaut dans ce vivier qu’il nous compose, duquel il fait croître et s’épanouir des mots tel l’amateur de tulipe de la Bruyère qui ne peut se retenir d’éprouver une joie incontrôlable et totale face à la profusion de ces tulipes, et pourtant ce ne sont que des tulipes, et là aussi, d’une certaine manière ce ne sont que des mots…

Il y a évidemment chez ce poète quelque chose qui le rapprocherait des vanités, autant dans le travail sur la mort dans sa fable que dans le travail pictural de la représentation. Les deux tendent à faire naître un sentiment de révulsion étrange. Cette vanité comme toute vanité, n’a rien de macabre, mais échappe au contraire quelque chose de mystérieux, d’aérien et d’obsédant. Ce Vivier vient nous donner à entendre des images indéfinies et à voir un jeu perpétuel sur la forme et l’épaisseur que les mots prennent dans la profération de la bouche, trou parmi les trous.

Les personnages dans leurs incertitudes, leurs sarcasmes et leurs tranquillités parfois âcres et perplexes dévoilent bien la condition humaine. Le spectacle théâtral par le corps des comédiens recompose l’anamorphose et fait naître une image observée à travers le miroir du théâtre, miroir magique qui au lieu de renforcer et d’acculer notre orgueil, fait de nous des voleurs de feu…

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© Pierre Grosbois

L’anamorphose, c’est ce procédé utilisé à partir du XVIIème siècle pour mettre en perspective l’image, la peinture d’une autre manière dans des représentations concentriques, resserrées, aux prismes de certains miroirs et à l’angle de certaines courbes. Au lieu d’être représentée sous sa forme traditionnelle, l’image subit une transformation et une déformation au premier abord, mais en prenant de la distance, ou en se reculant, ou en se mettant sous un certain angle, on peut à travers notre vue et notre imaginaire recomposer l’image qu’on est plus seulement alors en train de voir, mais que l’on est en train de vivre. Notre vue agit sur le pouvoir de l’image, comme la parole des comédiens agit sur le pouvoir du texte, jouant au milieu d’images peintes par le poète, de sorte que le plateau devient au cours de la pièce une véritable anamorphose tourbillonnante, indécomposable, irascible, mais demeure une anamorphose. En effet, aucun prisme ne vient nous donner de réponse ou nous dévoiler l’image normale, celle que le poète a voulu nous représenter. L’effet de bizarrerie et d’illusion censé créer un effet plaisant chez Novarina devient une vaine comédie, à l’image de la coïncidence des personnages à se croiser, à se vertiger (j’invente ce verbe) et à jouir de leurs présences et de leurs finitudes.

Aucune machine qui s’emballe, aucun subterfuge technique destiné à endurcir la présence des corps, les personnages ponctuent et délayent les racines d’une vie perdue, dépassée et rompue à toute expression dramatique. Chaque personnage contient tout et son contraire parce qu’il ne cherche pas un sens ou une vérité qui pourraient infléchir son existence humaine, mais qu’il lutte sans cesse contre l’oubli de notre mémoire, l’effacement de nos corps et de notre chair dans nos sociétés et ce malgré les transcendances qui les soutiennent (croyance en Dieu ou en la nation par exemple). L’homme est mangé, un être vomi par Dieu et par le monde, condamné à se libérer sans cesse, prisonnier de sa propre délivrance, pionnier de sa propre aliénation. L’importante leçon novarinienne, c’est le désoubli, c’est à dire selon mon sentiment, de se détacher de l’orgueil de son corps, de la frilosité de son sexe et de ne plus se penser maître en la matière de maîtriser le monde ni même esclave de ses passions, mais réapprendre à se questionner, à douter farouchement de tout.

Ce monde novarinien déjoue sans cesse notre méfiance, outrepasse nos illusions fondées sur des savoirs conquis à la lumière d’une science impérieuse et omnipotente. Lorsque l’on pourrait croire que Novarina précipite la décadence du monde, on se rend compte qu’il en domine les mécanismes. Ces personnages encore une fois ne digèrent pas bien le monde, ils sont sans cesse congestionnés, leurs interrogations constantes les font tressaillir, et il n’y a pas de meilleur théâtre que celui qui oblige les comédiens à être acteur de leur propre impuissance. Dans ce Vivier des Noms resurgit par bribes des démonstrations de l’Acte Inconnu, comme pour se souvenir que tout est disparu, que rien n’est peut-être même encore né. Plus personne n’est là pour porter la planche, la parole qui porte une planche n’a plus autant d’espérance (référence à l’Acte Inconnu et à la manière dont Jean-Baptiste dans la Bible annonce la venue de Jésus en disant dans mes souvenirs celui qui viendra après moi, je ne serai pas digne de lui porter sa planche). L’ouvrier du drame quitte le plateau, il ne reste dans le Vivier des Noms rien que les cendres encore brûlantes d’une pensée à vif déjà consumée dans son jaillissement, qui essaye en vain de redonner chair et consistance à la parole.

Malgré cette carence actuelle et ce constat terrible d’une parole insignifiante et stérile que l’on retrouve par exemple en ce moment dans la campagne de Monsieur Macron que tous s’ingénient à qualifier de candidature et de parole de « communication » alors que tous agissent de la même manière avec le même acharnement idéologique, Valère Novarina, tout comme Olivier Py ou encore Jean-Pierre Siméon intronisent une révolution de la parole en ce qu’elle n’est plus centrée sur elle-même, ni même contrainte à éclaircir des sens, mais bien à ouvrir des possibles alors même que la parole politique d’aujourd’hui ne donne plus aucun espoir en l’avenir mais ne fait que condamner des horizons. C’est peut-être le théâtre qui permettrait à l’homme moderne d’infléchir les conditions de sa survie dans un monde où la barbarie et la violence en plus d’augmenter, prennent des formes de plus en plus attrayantes faisant de la haine et du massacre, la promesse d’un monde nouveau.

Cet homme novarinien survit en lui avant d’apparaître aux autres, c’est un être imaginaire, utopique, inconstant et imprévisible, et s’il ne lutte pas en mouvement collectif pour renverser les courbes dévastatrices de nos sociétés, il convie les spectateurs à se saisir de ses histoires pour s’en inventer une nouvelle. Cet homme dessine dans sa respiration les contours d’une folie, d’une pulsion inassouvie, d’un cœur ardent et incréé (du verbe incréer que j’invente ici), ceux de l’homme d’aujourd’hui éteint et enchaîné avec sa langue en feu qui le dévore d’impatience, un jour il parlera et fera tomber tous les murs qui l’obsèdent…

Raphaël