Nuits de Fourvière

REQUIEM MOZART de Yoann Bourgeois prochainement aux Nuits de Fourvière : Coup de cœur des blogueurs [2 places à gagner !]

Pour une nouvelle année, notre site l’Alchimie du verbe participe à l’opération Coup de cœur des blogueurs organisée par le festival des Nuits de Fourvière. Fort d’une excellente programmation, il n’a pas été simple de faire un choix. Pourtant, une pièce singulière a tout de même retenu notre attention : Requiem Mozart d’après Wolfgang Amadeus Mozart, mise en scène par Yoann Bourgeois et dirigée par Laurence Equilbey. En effet, exceptionnellement dense, cette soirée au carrefour des arts, mêlant chant, cirque et danse plongera l’amphithéâtre antique dans une atmosphère envoûtante et mystique, laissant le spectateur pétri d’impressions nouvelles…

Depuis près d’une décennie, Yoann Bourgeois est un artiste français qui s’affirme au sein de la création chorégraphique actuelle. Nourri par une double formation en cirque au Centre National des Arts du Cirque à Châlons-en-Champagne et en danse contemporaine au Conservatoire d’Angers, il intégrera par la suite la troupe de la chorégraphe Maguy Marin durant quelques années jusqu’en 2010. Ces expériences feront sans doute naître en lui quelques nouveaux désirs artistiques, car cette même année il fonde sa propre compagnie. Ainsi, l’une de ses premières pièces, Cavale, verra le jour et dessinera les contours d’un travail centré sur les notions de poids, d’équilibre et de suspension – qu’il nommera par la suite « tentatives d’approches d’un point de suspension »

Cie Yoann Bourgeois © Géraldine Aresteanu

En outre, ses mises en scène font très souvent appel à des dispositifs grandioses faits d’escaliers, de trampolines ou d’autres objets qui agissent sur l’interprète : on peut parler dans un langage plus contemporain de véritables performances. Ici, pour Requiem Mozart, une immense rampe noire mobile truffée de trappes servira aux acrobates à se mouvoir, pour que s’évanouissent, apparaissent et disparaissent les corps tombants des danseurs, donnant au spectateur la sensation d’un mouvement qui ne s’arrête jamais. Afin de compléter ce tableau impressionnant, vingt-deux choristes seront présents en plus des huit danseurs pour interpréter l’une des plus célèbres pièces de Mozart, le Requiem qu’il composa lors des dernières années de sa vie. Par ailleurs, une ombre plane au dessus de cette œuvre, dont la paternité n’est qu’au deux tiers attribuée au compositeur. Est-ce là un prétexte pour parler de l’hybridité qui touche à tous les genres et dont nous aurons une merveilleuse expression sous nos yeux ? La puissance d’un chœur reprenant un répertoire religieux très émotif alliée à la poésie des vertiges créés par le chorégraphe nous touchera, on l’espère, profondément.

Comme indiqué dans le titre, deux places sont à gagner sur notre site pour la première de ce spectacle de 1h10 qui aura lieu le 10 juin 2019 au Grand Théâtre romain du parc archéologique de Fourvière (déjà complète). Pour jouer, il vous suffit de commenter l’article sur notre blog ou sur nos réseaux sociaux Twitter et Facebook en indiquant quel autre artiste vous aimeriez découvrir pendant ce festival. L’un des commentaires sera tiré au sort le vendredi 7 juin. Vous avez donc jusqu’à jeudi 6 juin minuit pour participer, le gagnant sera informé par commentaire et par message privé. Bonne chance !

Eléonore Kolar.

ARCHIPEL FLAMENCO AUX NUITS DE FOURVIERE : EDUARDO GUERRERO / MARÍA PAGÉS

Regard en Parallèle dans les Nuits de Fourvière sur  El Callejon de los pecado d’Eduardo Guerrero et Una Oda al tiempo de María Pagés

Force, Faiblesse et Onirisme

Pour cette nouvelle édition 2018 des Nuits de Fourvière, la danse flamenco était à l’honneur. Souvent méconnue du grand public, les danses dites « sportives » aujourd’hui – et non plus traditionnelles – font pourtant toujours leur effet. C’est une culture entière qu’elles transportent avec elles, ici, la culture hispanique dont nous avons tous quelques images en tête : une guitare au coin de la rue, les talons de la bailaora claquant le sol sous son grand jupon, une cascade de rythmes qui se superposent et s’entremêlent… Si l’on va faire un tour du côté de l’histoire du flamenco, il est important de noter que c’est un style de danse mais aussi et surtout un genre musical né en Andalousie aux alentours du XVIIIe siècle. On ne peut en effet y dissocier la musique de la danse : le corps et les chaussures servent de percussions, tant et si bien qu’on ne sait plus qui du danseur ou du musicien « accompagne » l’autre. A certains moments, ce sont les musiciens qui se lèvent et vont taper le sol avec leurs pieds afin d’entamer des zapateado, les percussions des pieds, à d’autres la danseuse sort comme par magie de ses mains de petits objets que l’on nomme castagnettes et devient alors musicienne.

En outre, à la danse et à la musique s’ajoute parfois un cantaor ou une cantaora dont le chant très caractéristique se reconnaît à de longues notes qui allongent les syllabes des paroles, comme un gémissement, faisant aussi penser aux chants traditionnels que l’on trouve dans le monde arabe. Ainsi donc, cette longue tradition qui se perpétue depuis près de trois siècles nous a été donnée à voir lors de toute une série de spectacles avec notamment deux grands invités : Eduardo Guerrero et Maria Pagés. Ces deux artistes pratiquent une danse flamenca traditionnelle, tout en ayant su y apporter quelque chose de leurs propres émois et de leur génération. Forts de techniques et d’expressions, ils ont su à leur manière réchauffer les cœurs et faire briller leur culture, pour notre plus grand plaisir.

C’est avec sa pièce El Callejon de los pecado que le bel Eduardo Guerrero a pu nous montrer toute sa virtuosité, accompagné de cinq musiciens dont deux chanteurs. Né à Cadix, le danseur est pris d’une révélation dès sa plus tendre enfance : « Personne ne chantait ni ne jouait de la guitare, ni même ne dansait dans ma famille. Ça a été l’intuition d’un jour, en 1989 à Cadix. J’avais 6 ans. Au bon endroit au bon moment, je passais par là, je me suis penché à une fenêtre et là, des personnes s’entraînaient au flamenco. Ça m’a tellement interpellé que je suis entré et, depuis ce jour, je ne suis plus jamais ressorti. J’ai su à ce moment là que le flamenco allait être ma vie. » (propos recueillis par Ingrid Roulot-Gamboa). Et c’est en effet au flamenco que le danseur dédie sa vie depuis près de trente ans, ayant travaillé avec un grand nombre d’artistes espagnols tels que Aida Gomez ou Rocio Molina. Se perfectionnant dans diverses écoles en Espagne et avec d’autres chorégraphes de danse contemporaine, il arrive aujourd’hui sur les scènes d’Europe avec un flamenco extrêmement maîtrisé et percutant.

El Callejon de los pecado en espagnol signifie l’allée du péché. Pour cette pièce, il s’est inspiré d’un récit de Cadix qui conte l’histoire d’un homme tombant amoureux d’une femme sur le point de se marier. Éclatant au grand jour, leur romance est punie par la mort pour les deux amants. La légende raconte que le soir, leurs ombres dansent dans les ruelles de la ville afin de se retrouver et partager encore leur amour… C’est donc sous un certaine forme narrative que le spectacle va se dérouler. En plusieurs chapitres, le danseur nous fait revivre seul leur histoire. La lumière se fait sur les chaussures posées sur un petit promontoire sur le côté de la scène afin de placer d’emblée la discipline flamenca au cœur de l’histoire. Car oui, c’est le flamenco que vont danser les deux amants dans les ruelles de Cadix. Entre des parties de danse, le champ est laissé libre aux musiciens et aux chanteurs, qui par leur musique, expriment les tourments dans lesquels ont été jetés nos deux héros. Ce style de danse se prête grandement à un débord de sentiments très forts, le corps-percussion du danseur s’y prêtant à merveille. En effet, les gestes sont puissants, le torse est bombé et met par là le cœur en avant. La tête est relevée soulignant la fierté et le rapport très énergique au sol, font de l’interprète, une métaphore même de la ou des passions.

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© David Ruano / MARÍA PAGÉS
UNA ODA AL TIEMPO

Il m’est pour ma part difficile de parler de cet art que je connais peu, j’étais pour ces soirs-là une spectatrice novice en la matière, mais ce qui en ressort est bel et bien cette effusion de passion, au sens très fort ou étymologique du terme. La passion, du latin patior, calqué sur le grec pathos signifie la souffrance, la passivité de celui qui la subit, qui en souffre. Paradoxalement donc, sous couvert de nous montrer une force incroyable voire de l’orgueil, le flamenco dépeint des émotions bien plus contradictoires. C’est aussi une femme ou un homme qui souffre et qui veut dépasser cette souffrance, la sublimer pourrait-on dire. D’un côté il semble tenir en laisse ses émotions et les dompter à la manière d’un torero, d’un autre c’est justement parce qu’elles le ronge qu’il veut les écraser, les faire disparaître sous ses pieds, les faire fuir avec ce vacarme, ce roulement de pierres qui jaillit de toute cette entité.

D’autres femmes fleuriront, aussi souriantes que celles qui j’ai aimées, mais leur sourire sera différent, et le grain de beauté qui me passionnait se sera déplacé sur leur joue d’ambre de l’épaisseur d’un atome. D’autres cœurs se briseront sous le poids d’un insupportable amour, mais leurs larmes ne seront pas nos larmes. Des mains moites de désir continueront de se joindre sous les amandiers en fleur, mais la même pluie de pétales ne s’effeuille jamais deux fois sur le même bonheur humain. Ah je me sens pareil à un homme emporté par une inondation, qui voudrait au moins trouver un coin de terre laissé à sec pour y déposer quelques lettres jaunies et quelques éventails aux nuances fanées… Nouvelles Orientales, Marguerite Yourcenar, « Le dernier amour du prince Genghi ».

Cet extrait des Nouvelles Orientales de Marguerite Yourcenar transcrit relativement bien l’atmosphère que crée atour d’elle la danse flamenca, pétrie d’amour, de passion, de nostalgie, de faiblesse et d’onirisme… On pourrait imaginer que ce coin de terre laissé à sec est l’Andalousie et que ces quelques éventails aux nuances fanées sont ceux utilisés par nos danseuses ibériques. Maria Pagés dit s’être inspirée de l’écrivaine pour sa pièce Una oda al tiempo, son Ode au temps, titre déjà très évocateur. Pour celle-ci, un immense pendule rythmera le spectacle, passant d’une danse des plus traditionnelles à un tableau aux rythmes et formations militaires. On lui sent bien d’autres inspirations, les longues robes des danseuses et le geste de se couvrir les yeux avec leurs paumes nous fait penser à Night Journey de Martha Graham, reprenant le drame passionnel d’Œdipe qui conviendrait tout à fait aux tourments contés par le flamenco. La grande Maria a réussi à transmettre à ses danseurs et à ses danseuses tout son art et ce qu’il y a de plus beau est peut-être l’enthousiasme que l’on sent jaillir d’eux lorsqu’ils sont sur scène. Les visages sont expressifs et rayonnent quand dans une grande assemblée ils chantent et dansent au son des guitares, faisant par là éclore sous nos yeux ce coin de rue chaleureux et bruyant habitant notre imaginaire espagnol…

Éléonore Kolar

El Callejon de los pecado. Chorégraphie Eduardo Guerrero en collaboration avec Rocío Molina pour Tonas – Direction musicale, dramaturgie Eduardo Guerrero, Javier Ibáñez – Musique Javier Ibáñez – Design lumière Antonio Valiente – Design son Félix Vázquez – Costumes Tere Torres – Voix off Ana Lopéz

Una Oda al tiempo. Direction artistique, chorégraphie et conception costume María Pagés – Dramaturgie El Arbi El Harti – Textes Charles Baudelaire, Walt Wittman, Jorge Luis Borges, Pablo Neruda, Ibn Arabi, Luis Cernuda, Gabriel García Marquez, El Arbi El Harti – Musique Rubén Levaniegos, María Pagés, musiques populaires – Conception lumière Dominique You – Conception sonore Beatriz Anievas – Assistant chorégraphie José Barrios

ACOSTA DANZA / CARLOS ACOSTA aux Nuits de Fourvière

Vu au grand théâtre de Fourvière le 7 Juin pour la première, seconde représentation le 8 juin.

Le mystère et l’énergie

C’est sous une pluie battante, qu’a eu lieu la première du spectacle de la compagnie Acosta Danza au festival des Nuits de Fourvière. La soirée a réuni un public téméraire, bien trop enjoué à l’idée de voir danser l’étoile cubaine et ses incroyables danseurs.euses pour partir. Et en effet, cela aurait été bien dommage, car après les deux heures de spectacle, c’est le sourire au lèvres et le cœur plein d’entrain que l’audience s’est levée. Sans conteste, l’archipel recèle des talents et nous l’a bien montré lors de cette première venue sur le sol français pour ses interprètes. Ainsi, cinq pièces nous ont été présentées, toutes très différentes les unes des autres et chorégraphiées par des artistes des quatre coins du monde, nous ouvrant ainsi sur toute une panoplie de gestes et de styles, de prise de l’espace et de rapport à l’objet scénique tantôt ludique, tantôt lyrique. Passant d’un tableau à un autre, les transitions ne sont pourtant pas rudes, car nous sommes rapidement emportés dans la poésie de chaque œuvre qui mêle avec intelligence tous les aspects d’une œuvre complète.

La lumière se fait sur scène. Deux hommes apparaissent, de loin ils ont l’air nus. Mais un très léger vêtement les recouvre à quelques endroits intimes du corps. Le plateau est nu lui aussi, une diagonale dessinée par les éclairages délimite l’espace dans lequel ils vont se mouvoir. El cruce sobre el Niagara. La traversée du Niagara peut alors commencer. La sobriété apparente de la pièce dégage une invraisemblable sérénité, tout se passe comme si les deux hommes étaient en suspend, alors qu’ils se trouvent pourtant théoriquement au dessus d’une des chutes les plus impressionnantes du monde. Leur gestes sont harmonieux, on peinerait presque à les distinguer l’un de l’autre lorsqu’ils sont côte à côte. La danse est géométrique, rappelant à des moments des gestes hérités de Merce Cunningham : les bras tendus comme des flèches, des battements latéraux renversés. Se mêlent à cela quelques cours passages au sol où le corps effleure le plateau d’une vague fluide et maîtrisée. On aime à suivre leurs mouvements, ils sont précis, s’agencent comme les pièces d’un puzzle, mais comme des pièces très singulières, longues, triangulaires, pointues… Par sursauts, on les sent plus fébriles, et on comprend alors que cette assurance dont il ont l’air de faire preuve est tachée de crainte : n’oublions pas où nous nous trouvons. Peut-être pourrions-nous même affirmer que c’est précisément parce qu’ils sont en danger qu’une telle intimité se crée entre les deux danseurs. Par ailleurs, la façon dont l’espace est appréhendé par le jeu scénique de lumière rend la visibilité du geste encore plus précise. Notons en outre que la musique participe pleinement à cette ambiance à mi-chemin entre la crainte et l’assurance. Le morceau composé par Olivier Messaien apaise par son alliance piano/violoncelle, puis prend quelques allures inquiétantes lors qu’entrent les violons. Ils virevoltent une dernière fois, toujours dans une géométrie du geste bien calculée, et s’arrêtent. Le noir à nouveau. Terminado. Ils ont traversé le Niagara.

De cette courte mais intense traversée suit une pièce d’une infinie douceur, évoquant à la manière des premiers petits ballets baroques une idée, un sentiment, ici, les Belles Lettres. Dans le continuum de son univers néo-classique, le chorégraphe Justin Peck signe un petit écrin de beauté dédié à la littérature et aux autres arts qui prennent vie à travers le corps de la troupe. On reconnaît les mouvements très caractéristiques de cette danse, avec des danseuses sur pointes finissant penchées sur le côté leurs pirouettes à la seconde, se déhanchant les pieds en sixième avant d’effectuer une arabesque en grand écart les mains tenues par leur partenaire. Mais tout ceci s’effectue avec une grande fluidité, presque sans arrêts. La mélodie joue, puis rejoue et le corps de ballet se tend et se détend avec elle, passant par des cercles et des ribambelles de jambes et de pieds qui serpentent en chœur. Le blanc et le bleu sont les couleurs prédominantes, ce qui ajoute au charme des gracieux mouvements. Ainsi, pendant 18 minutes, nous sommes dans une bulle de beauté dont on ressort charmés, et qui a su à merveille incarner le noble concept de Beaux-arts.

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© Cie Acosta Danza

Impoderable de Goyo Montero aura quand à elle remis un pied sur le sol cubain pour quelques instants, accompagnée par la guitare de Silvio Rodriguez. Les danseurs vont pour cette pièce être équipés de tenues sombres, les faisant parfois se confondre avec le noir du plateau. Des gestes dynamiques succèdent à des partitions de groupe resserrés, puis ce groupe va éclater, se reformer. Quelques-uns des interprètes seront soulevés par le reste de la troupe, la guitare cesse. Un battement sourd comme un cœur qui résonne dans le torse assombrit l’atmosphère du plateau… Sont disposés sur le côté de la scène d’étranges objets, ressemblants à des arrosoirs en acier ou au dispositif qu’utilisent les apiculteurs afin d’enfumer leur ruches. Quelques danseurs vont les récupérer, et c’est précisément de la fumée qui en sort, sous le contrôle de l’interprète. Ils sont plusieurs à les utiliser, et de grands nuages de brume se mêlent alors au groupe. Des spots les éclairent par derrière, et les volutes de fumée tournoient avec les corps. Aussi, des rayons de lumière vont alors traverser ces grands spectres brumeux : ce sont les danseurs qui tiennent dans leurs mains des lampes torches, ce qui a pour effet de rendre les nuages opaques. Ils s’éclairent tour à tour, la lumière s’éteint, et on ne voit plus alors que des jets lumineux et des silhouettes furtives. Une forte impression de mystère nous emplit, on se laisse happer par le spectacle des corps transformés en lianes et recouverts d’un ciel laiteux.

Lorsque la pièce se termine, un duo d’une tendre intimité se joue sous nos yeux avec Carlos Acosta et Maria Ortega, chorégraphié par Sidi Larbi Cherkaoui. Les deux corps se caressent avec douceur, elle dans sa robe rouge et sensuelle nous envoûte par ses gestes à la manière d’une sirène. Carlos Acosta est également au comble de sa beauté et nous touche avec force. Tout semble naturel et glisser comme de la soie sur le plateau… Une des compositions les plus connue d’Erik Satie les accompagne, et une petite larme scintille au coin de notre œil. Enfin, pour boucler la soirée, Twelve de Jorge Crecis propose une utilisation de l’objet très dynamique et singulier : les danseurs vont parcourir la plateau en basket et tenue décontractée, se lançant des bouteilles remplies d’un liquide fluorescent. Avec une adresse de circassien, ils se les lancent tout en dansant du bout du plateau et ce n’est qu’en de très rares occasions que l’une d’elles touche le sol. Une grande énergie les habite pour la fin de cette soirée, les femmes se déhanchent et tressautent, les hommes font des bonds en l’air, des roues, des saltos… Parfois, le silence est rythmé par le bruit des bouteilles qui arrivent en cadence dans leurs mains lorsqu’ils sont dans une configuration de couples face à face. Apothéose, nous sommes enivrés face à la technique et à la joie de la troupe qui nous fait face. Ce fut une soirée riche de tout un panel d’émotions, et pour cette première française, tout ceci annonce un bon présage dans le monde de la danse pour les années à venir…

El Cruce Sobre El Niagara : Chorégraphie Marianela Boàn. Musique Olivier Messaien. Costumes Leandro Soto. Lumières Carlos Repilado. Durée 24 minutes. / Belles Lettres : Chorégraphie Justin Peck. Musique César Franck. Costumes Harriet Jung et Reid Barteleme avec Mary Katrantzou et Marc Happel. Lumières Mark Stanley. Régisseur Jared Angle. Durée 18 minutes. / Imponderable : Chorégraphie Goyo Montero. Assistant à la chorégraphie Ivan Gil Ortega. Musique originale Silvio Rodriguez. Musique composée par Owen Belton. Costumes Goyo Montero et Archel Angelo Alberto. Lumières Goyo Montero et Olaf Lundt. Durée 25 minutes. / Mermaid : Chorégraphie Sidi Larbi Cherkaoui. Assistant à la chorégraphie Jason Kittelberger. Musique composée par Woojae Park et Sidi Larbi Cherkaoui. Avec la musique additionnelle d’Erik Satie. Lumières Fabiana Piccioli. Robe rouge crée par Hussein Chalayan. Costumes Roxanne Armstrong. Durée 15 minutes. / Twelve : Chorégrahie Jorge Crecis. Assistant à la chorégraphie Fernando Balsera. Musique Vicenzo Lamagna. Costumes Eva Escribano. Lumières Michael Mannion et Warren Letton. Adaptation lumières Pedro Benitez. Durée 18 minutes.

Éléonore Kolar

ACOSTA DANZA / CARLOS ACOSTA Première française prochainement aux Nuits de Fourvière : 2 places à gagner !

L’Alchimie du Verbe en partenariat avec les Nuits de Fourvière participe une fois de plus à l’opération Coup de cœur des blogueurs, en retenant cette année un spectacle de grande envergure : la venue de la compagnie cubaine Acosta Danza dans un programme de cinq pièces montées par divers chorégraphes. Fondée et dirigée depuis des années par l’un des meilleurs danseurs de notre époque, Carlos Acosta, la compagnie Acosta Danza sera donc à Lyon les 7 et 8 juin 2018 pour faire découvrir au public toute la virtuosité des danseuses et danseurs qui la composent ainsi que le talent des chorégraphes en question.

Si le public français méconnaît quelque peu ce danseur hors-norme, prenons quelques instants afin de le présenter. C’est en 1990 que Carlos Acosta, alors jeune danseur talentueux de Cuba, remporte la médaille d’or du prix de Lausanne, prestigieux concours de danse en Europe. Il ne cessera par la suite de remporter des prix, et décolla pour une carrière exceptionnelle qui fera de lui l’un des plus grands danseurs de son époque. En effet, il fut pendant près d’une dizaine d’années l’étoile du Royal Ballet de Londres, interprétant brillamment tous les grands rôles qu’on lui assigne. Fort de son physique exceptionnellement athlétique et masculin, Carlos Acosta ne laisse pas indifférent : puissant et souple à la fois, ce danseur nous touche par sa technique mais aussi et surtout par son charisme. On le retrouve à travers le monde auprès de grandes compagnies comme l’Opéra de Paris, l’American Ballet Theatre ou encore le Ballet du Bolchoï. Il sera en outre nommé Commandeur de l’Ordre de l’Empire Britannique en 2014 en honneur à son engagement pour la danse et pour le ballet de Londres.

À la suite de cette longue carrière de danseur-interprète, il fait ses adieux en 2015 au Royal Ballet et repart aux Antilles pour fonder sa propre compagnie : Acosta Danza. Composée d’une vingtaine de danseuses et danseurs, de deux professeures et présidée par l’ancien étoile, la compagnie ne cesse d’accroître son prestige depuis plusieurs années. Elle collabore avec un grands nombres d’artistes comme Justin Peck, Sidi Larbi Cherkaoui ou encore Goyo Montero, et son répertoire se situe entre danse néo-classique et contemporaine. C’est donc avec un grand honneur que la ville de Lyon l’accueille afin de présenter lors des Nuits de Fourvière cinq merveilleuses pièces. D’une durée de deux heures, la soirée nous invite à découvrir chaque artiste en commençant par la chorégraphe cubaine Marianela Boan, peu connue en dehors de l’archipel, pour une traversée lyrique des chutes du Niagara, El Cruce Sobre El Niagara. Le newyorkais Justin Peck prendra ensuite la place tout en douceur avec Belles Lettres, pièce sur pointes évoquant les beaux arts. Twelve de Jorge Crecis fera prendre un tournant moderne et urbain à la représentation avec un jeu scénique tout à fait original : les interprètes évolueront sur scène entourés de liquide pailleté. Enfin, retour à La Havane avec une pièce pour douze danseurs commandée par Carlos Acosta au chorégraphe espagnol Goyo Montero, Imponderable, où la musique prendra une place particulière car inspirée de Silvio Rodrigez, grand guitariste cubain. Et pour compléter en beauté ce tableau très diversifié, nous aurons la grande occasion de voir danser Maria Ortega et Carlos Acosta lui-même dans un duo chorégraphié par Sidi Larbi Cherkaoui intitulé Mermaid, sur la musique d’Erik Satie.

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Acosta Danza © 2018 / Festival Les Nuits de Fourvière

Ce spectacle a particulièrement retenu mon attention, car Carlos Acosta reste l’une des figures les plus importantes de notre époque dans le milieu de la danse, et il est toujours impressionnant de voir sur scène un artiste d’une telle renommée. De plus, sa compagnie offre un vivier de jeunes talents que nous verrons exercer leur virtuosité à travers des œuvres très différentes les unes des autres. La compagnie Acosta Danza est comme une extension du talent du danseur qui a sûrement insuffler à ses danseurs.euses la vigueur dont il a toujours fait preuve. Les chorégraphies sont signés de noms importants qui n’ont que très peu déçu leur public. Le tout forme donc un mélange d’une rare intensité, et fera vibrer l’amphithéâtre surplombant la ville de mille et une saveurs venues des Antilles et des quatre coins du monde…

Eléonore Kolar

Comme annoncé dans le titre, deux places sont à pourvoir sur le blog pour la première de ce spectacle qui aura lieu le 7 juin 2018 à 21h30 au Grand Théâtre romain du parc archéologique de Fourvière – Rue de l’Antiquaille Lyon 5ème. Nous vous proposons de participer à cette superbe opération, et pour cela il vous suffit de commenter l’article en indiquant deux noms de rôles que Carlos Acosta a interprété au cours de sa carrière ainsi que les pièces dont ils sont tirés ! L’un des commentaires sera tiré au sort le lundi 4 juin. Vous avez donc jusqu’au dimanche 3 juin minuit pour donner votre réponse, le gagnant sera informé par commentaire.

Un 14 juillet Roots aux Nuits de Fourvière

Dans le cadre du Festival Les Nuits de Fourvière

inna de yard

© Paul Bourdrel / Ina de Yard

Cette année encore pour la fameuse nuit du 14 juillet, la scène s’est illuminée dans le vieux théâtre romain. La magie qui y opère a chargé les pierres grises de sable fin des Caraïbes tandis que les tambours d’Inna de Yard et la verve provocatrice de Calypso Rose ont rempli l’espace sonore de leurs musiques roots. Le collectif Inna de Yard a fait une entrée qui est presque passée inaperçue sur scène. À la file indienne, ils chantaient déjà et ils n’ont pas arrêté jusqu’à la fin de leur set qui a fait resurgir quelques-uns des plus beaux morceaux de reggae connu. Les percussions puissantes ont su réveiller le public. Avec joie, tantôt parsemée de mélancolie, ces musiciens passionnés ont offert à une assemblée pleine de ferveur une communion musicale. Les émotions transparaissaient à travers les voix, dont celle de l’inimitable Cedric Myton lors de son interprétation de Youthman.

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Cette chanson fut écrite en 1979 pour prévenir la jeunesse jamaïcaine des gangs qui continuent encore à sévir sur l’île. Reprise en chœur par Kiddus I & Co, elle a été le vrai signal de départ de la soirée. Inna de Yard, signifie “dans la cour”, en raison de ces traditions de Kingston qui voulaient qu’on fasse cuire le repas dans la cour derrière la maison. Cette « cour » où se mêlent les générations, c’est la scène du théâtre de Fourvière pour une nuit, entre ces ténors oubliés des années 70 (dont Kiddus I et Cedric Myton) et la jeune génération du reggae comme l’infatigable Derajah. Le collectif Jamaïcain clos cette première partie tambours battants. Elle a offert à l’assemblée un voyage dans l’histoire du reggae et une belle ouverture vers le futur de cette musique.

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© Paul Bourdrel / Calypso Rose

Intraitable et infatigable, tout le monde s’accorde à le dire : Calypso Rose reste “Calpyso Queen”. Celle qui a remporté le prix de “Meilleur Album de musique du Monde” en février aux victoires de la musique et qui a mis le feu au Zénith de Paris à cette occasion revient encore une fois à Lyon pour un show travaillé.

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Le Calypso, aussi appelé Kaiso, est originaire des Antilles. Historiquement, c’est une musique de Carnaval à deux temps. Mais c’est également une chanson à textes, ce qui en fait incontestablement une arme de choix aux mains de McCartha Linda Sandy Lewis, alias Calpyso Rose, pour propager tous ses messages, et spécialement celui sur l’inégalité homme-femme. Le genre fut dévoilé au grand public pour la première fois aux Etats-Unis par les Andrews Sisters.

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Depuis, il a fait son chemin pour devenir une des musiques les plus appréciées du monde et la Queen (Calypso Rose NDLR) l’a rendue engagée avec des titres comme Leave me Alone qu’elle interprète lors de cette nuit du 14 juillet.

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Calypso Queen est consacrée en 1977 lors de la “Trinidad road march”, un “concours musical” qui a lieu lors du carnaval de Trinidad et Tobago et qui voit se produire ce qui se fait de mieux en artistes de Calypso. Il sera renommé un an plus tard “Calypso Monarch” en l’honneur de Calypso Rose qui signera un nouveau succès cette année-là. Elle partage avec enthousiasme cette musique engagée à la rythmique entraînante.

Pour cette soirée aux nuits de Fourvière, elle s’est entourée de musiciens plus talentueux les uns que les autres et qui aiment à le prouver durant tout le concert en se livrant à des battles. Il y a également une véritable complicité entre les musiciens, les chanteuses et la Reine de la soirée et on peut voir un profond respect qu’ils éprouvent à l’égard cette dernière. Le fil rouge de la soirée est alimenté par des anecdotes personnelles de la vie de Calypso Rose qui font référence à ses musiques, souvent en prenant le public à parti avec une verve étonnante et cadencée par ses déhanchés antillais toujours aussi maîtrisés.

La reine tire sa révérence sur le traditionnel feu d’artifice qui éclate au-dessus des arcades du théâtre. C’est à la lueur des explosions que son sourire retourne dans l’ombre, accompagnée par le régisseur de la scène des nuits de Fourvière, infatigable au cours de cette soirée à la servir.

Calypso rose is Calypso Queen, long life to the Queen !

feux d'artifice sur fourvière

© Paul Bourdrel / Feux d’Artifices sur Fourvière

Vianney Loriquet

L’Espace Furieux de Valère Novarina dans une mise en scène d’Aurélien Bory, atelier spectacle de l’ENSATT

Dans le cadre des Nuits de Fourvière, au théâtre Laurent Terzieff, jusqu’au 7 juillet.

Aurélien Bory a choisi d’adapter le texte de Valère Novarina avec les élèves de l’ENSATT, en se concentrant sur les constructions antinomiques du texte et ce qui fait la délicatesse et la terreur des aphorismes novariniens. Onze acteurs se partagent sur scène cette fresque de la parole, la dépliant autour d’une installation inquiétante qui occupe l’espace central de la scène. Ce dispositif central apparaît comme une sorte d’archi-sculpture qui mêle plusieurs espaces de jeux qui sont exploités au cours de la représentation. Il s’agit d’une sorte de boite géométrique qui peut se fractionner en deux parties formant deux escaliers en miroir, et ces deux escaliers sont gravis à la fois à l’endroit, mais aussi et surtout à l’envers dans un geste acrobatique fragile et sublime. Les différentes multiplicités et la plasticité de cette installation mêlées à une recherche dans les costumes et les sons n’ont de cesse d’agencer la scène en espace des possibles, coloré comme pour s’opposer sans cesse à la masse obscure que constitue l’installation et qui parfois même s’irise de lumières blanches et bleues. Le travail sur la lumière agrandit cet espace et crée un mouvement assez intéressant qui renforce une dimension présente dans tout le théâtre de Novarina : les mouvements lumineux mêlés aux déplacements et à l’utilisation du dispositif central dévoilent des pensées, et c’est par le travail dramaturgique que les pensées naissent en paroles et fusent en cris de jouissance, la jouissance de se questionner et d’interroger jusqu’à son fondement.

novarina instagram

© Instagram ensatt-lyon

 

C’est là que le travail sur l’œuvre de Novarina s’attache à une tonalité particulière. Tout en conservant la lucidité burlesque de l’expression théâtrale et la cosmogonie corporelle qui fait naître le corps à l’espace, l’équipe artistique précipite les personnages et l’espace dans une étrangeté sinueuse qui confine parfois à la théoria telle qu’Aristote la définit, une recherche du bonheur par la contemplation. Or, dans cette intense adaptation, le bonheur n’existe plus, l’espace écrase et le bruit de son poids assourdissant agit comme un couperet qui ouvre et referme la représentation théâtrale. On a même l’impression que les personnages essayent de se frayer un chemin, de se tracer des lignes de fuite pour échapper à sa criante pesanteur. L’ensemble se joue comme si un progrès pouvait survenir et surgir comme l’espoir de pouvoir être enfin autre chose qu’une figure désespérée et placide d’un humain cherchant à combler la fureur de l’espace par une autre fureur, celle des personnages qui cherchent et qui s’interrogent : « Que faire pendant la matière ? » (L’Espace Furieux, P.O.L, 1997, p. 19).

Dès lors, la grande force de cette représentation est de saisir notre terreur face à la vie, car lorsque l’inscription « Je Suis » est écrite à la craie dans une sorte de farandole géométrique sur le mur noir de l’installation, c’est pour être aussitôt effacée par des mains qui tentent de s’accrocher à ce mur comme pour en déceler les anfractuosités. Dans la version originale de l’auteur, tel qu’indiqué en didascalie, l’inscription « Je Suis » trônait en un néon au dessus de la scène qui reste allumé même à la fin de la représentation. Ce changement de perspective renvoie à l’idée d’un espace qui engloutit et qui empêche d’être et dont la mobilité crée des excavations qui sont autant de gouffres impossibles à relever alors que la parole voudrait pouvoir les supplanter. En définitive, cette version de l’Espace Furieux dans mon ressenti s’immisce à montrer comment tout disparaît, malgré la résistance à faire théâtre et à faire rire comme un dernier spasme avant l’échec final, car un personnage hurle « la mort n’est pas vraie » (Ibid, p. 150) tout en étant avalé par le dispositif scénique, ce qui suspend la mort et la catastrophe et ne nous donne aucune autre réponse que la performance théâtrale elle-même, folie pulsatrice en ce monde enclin à la désespérance. Quoi de mieux alors que le dévouement de jeunes créateurs prêts à entrer dans le métier (il s’agit de la promotion qui est en troisième et dernière année d’étude) et qui par ses ateliers spectacles, prouvent bien plus que leurs technicités ou leurs créativités, mais au-delà, leur force à faire le théâtre public de demain.

Aussi, il est important de s’y rendre, d’autant que la présence dans les Nuits de Fourvière met cette année véritablement en avant, cet atelier-spectacle, qui sont par ailleurs nombreux au cours de l’année. Il s’agit là d’une représentation furieusement théâtrale et en recherche permanente, à chaque fois sommée de ne pas se laisser engloutir par les trous, la parole, la lumière et la mort.

Raphaël