ENSATT

L’Espace Furieux de Valère Novarina dans une mise en scène d’Aurélien Bory, atelier spectacle de l’ENSATT

Dans le cadre des Nuits de Fourvière, au théâtre Laurent Terzieff, jusqu’au 7 juillet.

Aurélien Bory a choisi d’adapter le texte de Valère Novarina avec les élèves de l’ENSATT, en se concentrant sur les constructions antinomiques du texte et ce qui fait la délicatesse et la terreur des aphorismes novariniens. Onze acteurs se partagent sur scène cette fresque de la parole, la dépliant autour d’une installation inquiétante qui occupe l’espace central de la scène. Ce dispositif central apparaît comme une sorte d’archi-sculpture qui mêle plusieurs espaces de jeux qui sont exploités au cours de la représentation. Il s’agit d’une sorte de boite géométrique qui peut se fractionner en deux parties formant deux escaliers en miroir, et ces deux escaliers sont gravis à la fois à l’endroit, mais aussi et surtout à l’envers dans un geste acrobatique fragile et sublime. Les différentes multiplicités et la plasticité de cette installation mêlées à une recherche dans les costumes et les sons n’ont de cesse d’agencer la scène en espace des possibles, coloré comme pour s’opposer sans cesse à la masse obscure que constitue l’installation et qui parfois même s’irise de lumières blanches et bleues. Le travail sur la lumière agrandit cet espace et crée un mouvement assez intéressant qui renforce une dimension présente dans tout le théâtre de Novarina : les mouvements lumineux mêlés aux déplacements et à l’utilisation du dispositif central dévoilent des pensées, et c’est par le travail dramaturgique que les pensées naissent en paroles et fusent en cris de jouissance, la jouissance de se questionner et d’interroger jusqu’à son fondement.

novarina instagram

© Instagram ensatt-lyon

 

C’est là que le travail sur l’œuvre de Novarina s’attache à une tonalité particulière. Tout en conservant la lucidité burlesque de l’expression théâtrale et la cosmogonie corporelle qui fait naître le corps à l’espace, l’équipe artistique précipite les personnages et l’espace dans une étrangeté sinueuse qui confine parfois à la théoria telle qu’Aristote la définit, une recherche du bonheur par la contemplation. Or, dans cette intense adaptation, le bonheur n’existe plus, l’espace écrase et le bruit de son poids assourdissant agit comme un couperet qui ouvre et referme la représentation théâtrale. On a même l’impression que les personnages essayent de se frayer un chemin, de se tracer des lignes de fuite pour échapper à sa criante pesanteur. L’ensemble se joue comme si un progrès pouvait survenir et surgir comme l’espoir de pouvoir être enfin autre chose qu’une figure désespérée et placide d’un humain cherchant à combler la fureur de l’espace par une autre fureur, celle des personnages qui cherchent et qui s’interrogent : « Que faire pendant la matière ? » (L’Espace Furieux, P.O.L, 1997, p. 19).

Dès lors, la grande force de cette représentation est de saisir notre terreur face à la vie, car lorsque l’inscription « Je Suis » est écrite à la craie dans une sorte de farandole géométrique sur le mur noir de l’installation, c’est pour être aussitôt effacée par des mains qui tentent de s’accrocher à ce mur comme pour en déceler les anfractuosités. Dans la version originale de l’auteur, tel qu’indiqué en didascalie, l’inscription « Je Suis » trônait en un néon au dessus de la scène qui reste allumé même à la fin de la représentation. Ce changement de perspective renvoie à l’idée d’un espace qui engloutit et qui empêche d’être et dont la mobilité crée des excavations qui sont autant de gouffres impossibles à relever alors que la parole voudrait pouvoir les supplanter. En définitive, cette version de l’Espace Furieux dans mon ressenti s’immisce à montrer comment tout disparaît, malgré la résistance à faire théâtre et à faire rire comme un dernier spasme avant l’échec final, car un personnage hurle « la mort n’est pas vraie » (Ibid, p. 150) tout en étant avalé par le dispositif scénique, ce qui suspend la mort et la catastrophe et ne nous donne aucune autre réponse que la performance théâtrale elle-même, folie pulsatrice en ce monde enclin à la désespérance. Quoi de mieux alors que le dévouement de jeunes créateurs prêts à entrer dans le métier (il s’agit de la promotion qui est en troisième et dernière année d’étude) et qui par ses ateliers spectacles, prouvent bien plus que leurs technicités ou leurs créativités, mais au-delà, leur force à faire le théâtre public de demain.

Aussi, il est important de s’y rendre, d’autant que la présence dans les Nuits de Fourvière met cette année véritablement en avant, cet atelier-spectacle, qui sont par ailleurs nombreux au cours de l’année. Il s’agit là d’une représentation furieusement théâtrale et en recherche permanente, à chaque fois sommée de ne pas se laisser engloutir par les trous, la parole, la lumière et la mort.

Raphaël

 

L’Espace Furieux de Valère Novarina prochainement aux Nuits de Fourvière : Coup de cœur des blogueurs (2 places à gagner) !

Au Festival des Nuits de Fourvière

Dans le cadre de cette opération coup de cœur des blogueurs, L’Alchimie du Verbe a choisi L’Espace Furieux. Nous vous proposons d’aller à la découverte de ce spectacle dirigé par Aurélien Bory assisté de Taïcyr Fadel avec la 76 ème promotion Jalila Baccar / Fadhel Jaibi de L’ENSATT (École Nationale Supérieure des Arts et Techniques du Théâtre). Le spectacle aura lieu du 26 juin au 7 juillet à 20h au théâtre Laurent Terzieff, lieu de représentation situé au cœur de l’école. Vous pouvez encore vous procurer des places auprès de la billetterie du festival.

Valère Novarina a déjà fait l’objet de nombreux articles sur notre blog. Les productions de l’ENSATT sont également d’un intérêt tout particulier puisque ces travaux dirigés par des metteurs en scène renommés ont lieu chaque année. L’intérêt de leur programmation aux Nuits de Fourvière est de permettre sans doute à un public plus large de les fréquenter. L’école a en effet pour coutume de présenter au public des productions d’élèves dirigés par des professionnels et ce tout au long de l’année ou même d’inviter des anciens à se produire dans ses murs. En mars 2016, j’avais pu découvrir un « atelier-spectacle » dirigé par Julie Berès avec les étudiants de la 75e promotion Ariane Mnouchkine autour d’une adaptation de Yvonne, princesse de Bourgogne de Gombrowicz nommée Quelque chose pourrit dans mon royaume. Le souvenir de cette représentation reste encore impérissable en moi tant l’énergie et l’aura de tous ces jeunes créateurs dans la scénographie, l’éclairage, les costumes, les décors ou le jeu, m’avait impressionné. C’est donc tout naturellement que je recommande vivement ce spectacle parce que je connais l’exigence artistique et en même temps la très grande créativité et inventivité de ses spectacles d’écoles qui sont faits pour mieux permettre aux étudiants leurs insertions professionnelles mais qui sont aussi de brillantes démonstrations de leurs possibles.

Cette année, c’est donc Aurélien Bory, directeur de la compagnie 111 basée à Toulouse qui dirige le spectacle. Il était notamment présent au festival d’Avignon IN l’année dernière avec sa création « Espæce », une adaptation de l’univers de Perec dans un langage entièrement scénique et non parlé. Dès lors, son travail ne repose par essentiellement sur le texte, ses spectacles proposent des incursions vers la danse, la musique et le chant entre autres à tel point que cette création était répertoriée au festival IN sous le champ d’indiscipline. À noter également qu’il reprend cette année dans les Nuits, Plan B avec des étudiants du centre National des Arts du Cirque le samedi 17 et le dimanche 18 juin au Radiant-Bellevue.

Le texte de Valère Novarina quant à lui L’Espace Furieux publié chez P.O.L en 1997, constitue la version théâtrale d’un spectacle, Je suis, créé le 17 septembre 1991 au Théâtre de la Bastille dans une mise en scène de l’auteur. Valère Novarina est un auteur de théâtre parmi les plus grands du théâtre contemporain, un inventeur de génie qui a créé son propre univers théâtral fondé sur un langage où les mots et les pensées, les gestes et les actions se confondent en une immense genèse de notre humanité. Les spectateurs lyonnais auront pu apprécier son travail au TNP en novembre dernier Le Vivier des Noms. Il était également venu à Lyon pour une rencontre organisée par le laboratoire MARGE de l’Université de Lyon 3 dont je vous recommande vivement le podcast car on y retrouve de très beaux échanges de l’auteurs avec les étudiants en lettres qui abordent de nombreuses thématiques de son œuvre. Enfin, il était également présent à la dernière fête du livre de Bron pour parler de son nouveau livre Voie Négative paru en février dernier chez P.O.L et qui contient une version pour la scène du Vivier des noms, Entrée perpétuelle. J’avais pu en évoquer la publication dans un de mes billets alchimiques sur le Journal Radiophonique Amplifié de Trensitor que vous pouvez retrouver sur le site de la Web-radio.

Aussi, comme annoncé dans le titre, deux places sont à gagner sur le blog pour la première du spectacle le lundi 26 Juin au théâtre Laurent Terzieff. C’est donc avec un immense honneur que nous vous proposons de participer pour tenter de les remporter. Pour faire partie de l’heureux élu qui pourrait gagner ces deux places, il vous suffit en commentaire d’indiquer n’importe quel nom d’un des personnages d’une des pièces de Valère Novarina (c’est chose assez aisée car il y en a plusieurs milliers, Le Drame de la vie par exemple en compte pas moins de 2587). Un commentaire sera tiré au sort le vendredi 23 juin. Vous avez donc jusqu’au jeudi 22 juin minuit pour commenter et donner votre réponse en commentaire de cet article. N’oubliez pas de préciser la pièce dans laquelle ce personnage apparaît !

Andorra d’après Max Frisch dans une adaptation et une mise en scène de Sarkis Tcheumlekdjian par la Compagnie Premier Acte

Une coproduction du Théâtre des Célestins (jouée du 28 septembre au 8 octobre) dans la Célestine.

Le travail de la compagnie Premier Acte s’élabore autour de quelque chose d’insidieux, qui permet en même temps de faire naître un théâtre mesuré dont la force d’action se concentre essentiellement sur la constitution et l’évolution de la fable. Insidieux en quelque sorte puisque très distancié : on pénètre dans l’univers sombre de la pièce à travers des personnages éructés par les comédiens ; en effet, le jeu s’exprime à travers un subtil alliage de prothèses faciales et de maquillages grossissant les traits et enfonçant les yeux dans leurs orbites, « de masques qui ne masquent pas » tel que le définit le metteur en scène.

L’univers que fait émerger le metteur en scène s’intronise comme un sombre chantier, un lieu vain et peut-être laissé à l’abandon qui dénote grandement avec l’utopie réalisée que le pays Andorra est censée incarner au travers de la force d’esprit de ces habitants. Le metteur en scène avec toute son équipe artistique dresse une toile de fond où est brassée la peur, la violence et en même temps une certaine forme de haine. Les comédiens participent par leurs gestes à la profusion d’une mignardise brisée en même temps qu’ils révèlent par leurs actions et par leurs différentes confessions l’inexistence de toute forme d’empathie et de sollicitude.

Ainsi, l’histoire se centre autour du personnage d’Andri désigné comme une sorte de bouc-émissaire, puisque le pays d’Andorra le pense différent et appartenant à une race autre, celle des « faces de rats ». Le metteur en scène insiste sur l’idée que son adaptation de la pièce de Max Frisch qui évoque bien sûr les violences infligées aux juifs se situe à un endroit universel. En effet le mot juif n’apparaît à aucun moment du spectacle sans pour autant que le spectateur ne puisse spéculer sur cette différence, puisque cette différence est comprise dans l’ordre du discours davantage que dans des faits précis. Elle se situe dans l’action et la vindicte de tous les autres personnages dont le metteur en scène accentue la passivité et en même temps la sourde violence qui les habitent et qui se déclenche lorsque le trouble et la peur surpassent l’honneur et l’harmonie. Chacun à sa manière sera le bourreau de ce personnage d’Andri, différent et croyant l’être à cause du regard des autres, chacun possède sa part de responsabilité dans les maux qui sont et seront les siens.

andorra

On peut dès lors qualifier ce travail d’épique en ce sens où il se cherche constamment entre une trame forte et suffisamment ouverte pour laisser le spectateur libre d’interprétation et qu’il insinue par petites bribes des violences qui se figent dans les spasmes du corps ou dans des mouvements d’abaissements, de défaillances ou de désespoirs. Il y a quelque chose à la fois d’intense et de désespérant dans ce travail qui se tisse autour d’une dramaturgie de la non-propension, de la non-attirance, et même de la non-pénétration. Tous les personnages existent dans le prisme des autres et chaque tableau, chaque moment se réfère à un mode de présence au monde sombre et lucide : chacun voit la violence en marche, chacun perçoit l’excès, mais personne, même les personnages réputés les plus probes et les plus justes ne peuvent véritablement la contenir et l’arrêter autant que les plus dévoyés ne peuvent en saisir toute la démesure et l’injustice. Le personnage principal d’Andri lui-même cerné entre circonspection et explosion, s’attache pour survivre à de vaines illusions qui ne lui permettront pas de se sauver lui-même. L’amour le déséquilibre autant que la haine le tenaille.

Ainsi, l’univers scénique s’affiche comme perpétuellement dystopique, présentant des êtres qui deviennent au fil de la pièce des présences obsédantes et inquiétantes, se cachant et irradiant leurs propres ombres. Cette dramaturgie de la non-propension dévie l’incertitude, arrache l’irrévérence artistique et attise une sobriété persistante et fragile : la forte présence des comédiens et leurs talents inextinguibles mêlée à une mise en scène frétillante de retenue font de ce travail un ensemble harmonieux en même temps que discordant, un théâtre qui recherche l’effort artistique avant l’effet, un théâtre qui se pense comme un objet en devenir perpétuel et non pas figé dans une théâtralité ambiante.

Andorra apparaît dès lors dans les nuées de la noirceur humaine, comme un moment de transcendance nécessaire et urgente pour se rappeler les impairs de l’histoire de nos sociétés et en percevoir toutes les implications dans le monde d’aujourd’hui. La pièce pourtant ne se présente en aucun comme un devoir de mémoire, ou comme une pièce moraliste : elle distille le mal de ce siècle et du siècle dernier de ce que la peur, l’impuissance et l’ignorance conduisent au plus terrible des maux : la perte de l’amour et de toutes formes de compassions…

Les Ours d’après L’Ours, Ivanov et l’Homme des bois d’Anton Tchekhov dans une mise en scène de Julie Guichard par la Compagnie le Grand Nulle Part

Dans le cadre des Scènes d’automne à L’ENSATT

La troupe a mis en scène et dévoilé ces différentes comédies de Tchekhov avec une fertile légèreté et un travail sur le jeu des acteurs qui révélait avec endolorissement, l’immobilité du désir amoureux et son rapport sauvage au changement propice à une tromperie presciente.

La metteuse en scène et sa collaboratrice artistique semblent en effet avoir saisi  toute cette fragilité des êtres, ce vide qui jaillit en eux et qui s’oppose à une force de vie dont ils se méfient. C’est le cas des personnages en proie aux doutes et qui sont dans une retenue perpétuelle et à perpétuité de leurs instincts. Face à eux se profilent des personnages « bourrus » selon le terme de la note de mise en scène qui n’hésitent pas à rutiler et à faire éclater leur lubricité comme un plaisir jouissif quoique interdit et nauséabond pour la réputation.

La mise en scène procède d’une inscription en tableaux, qui créent à chaque fois des tensions, d’autant que l’espace scénique est fragmenté par un jeu qui s’épanche dans tous les envers du théâtre, comme pour en dévoiler les coutures et le feint saisissement. C’est sans doute cet élément qui me paraît le plus incroyable dans ce travail, c’est qu’il démonte les rouages du théâtre, et non pas simplement parce que les décors et les costumes sont changés à vue par les comédiens eux-mêmes, mais parce que l’ensemble suit une logique d’enchaînement. Cette logique est pleine d’assurance et déploie une grande théâtralité, mais il y manque l’empreinte de la vie, le déchainement ou la prostration des passions.

Si le spectacle se déroule d’une manière implacable avec une énergie et une dynamique que l’on perçoit dans le jeu des comédiens et dans les images scéniques qui sont créées, l’ensemble frôle quelque chose d’achevé, comme si il n’y avait plus rien à accomplir, ni à chercher. En reprenant des classiques tels que ces petites comédies de Tchekhov, il faut chercher à en épreindre l’angoisse frémissante qui ronge les êtres qui sont incapables de se contrôler et qui fuient leurs propres désirs. La réflexion dramaturgique est bien là, mais elle reste pour trop dramaturgique, elle ne fait rien surgir d’autre que du théâtre. La jeune troupe, plein d’une maîtrise et d’un potentiel plus que potentiel de jeu et de souffle, augure d’un travail puissant, mais il me semble que le choix de monter ces trois petits morceaux de Tchekhov ne leur a pas permis d’être pleinement dans « l’art », celui qui corrompt la candeur, qui viole l’acharnement véniel, qui exsude un orgasme de feu pour enflammer des braises éteintes.

Néanmoins, la troupe dévoile de grands talents notamment dans le jeu des comédiens qui respire une grande vitalité à laquelle il manque pourtant le grand mystère de la création. On ne peut pas saisir l’amour et ses tourments à travers ses petites comédies de Tchekhov, il faudrait pour cela faire sortir ce qui est figé, perdre le contrôle, pousser l’écriture dans ses retranchements, et c’est là que l’ironie de l’auteur deviendrait cruauté et mordrait littéralement le spectateur qui rirait de ses propres fantasmes. L’espace de quelques instants, les comédiens tenaient cette gamme insidieuse sans qu’elle ne continue plus avant d’étrangler les contradictions des personnages. Il s’agit encore trop d’un spectacle d’école, la metteuse en scène et les comédiens doivent désormais outrepasser leurs limites, dépasser le cadre dramaturgique et scénique qui a pu leur être donné et créer véritablement avec comme perspective la tentative impossible de fixer un vertige pour reprendre l’expression de Rimbaud dans l’Alchimie du Verbe.