Andorra d’après Max Frisch dans une adaptation et une mise en scène de Sarkis Tcheumlekdjian par la Compagnie Premier Acte

Une coproduction du Théâtre des Célestins (jouée du 28 septembre au 8 octobre) dans la Célestine.

Le travail de la compagnie Premier Acte s’élabore autour de quelque chose d’insidieux, qui permet en même temps de faire naître un théâtre mesuré dont la force d’action se concentre essentiellement sur la constitution et l’évolution de la fable. Insidieux en quelque sorte puisque très distancié : on pénètre dans l’univers sombre de la pièce à travers des personnages éructés par les comédiens ; en effet, le jeu s’exprime à travers un subtil alliage de prothèses faciales et de maquillages grossissant les traits et enfonçant les yeux dans leurs orbites, « de masques qui ne masquent pas » tel que le définit le metteur en scène.

L’univers que fait émerger le metteur en scène s’intronise comme un sombre chantier, un lieu vain et peut-être laissé à l’abandon qui dénote grandement avec l’utopie réalisée que le pays Andorra est censée incarner au travers de la force d’esprit de ces habitants. Le metteur en scène avec toute son équipe artistique dresse une toile de fond où est brassée la peur, la violence et en même temps une certaine forme de haine. Les comédiens participent par leurs gestes à la profusion d’une mignardise brisée en même temps qu’ils révèlent par leurs actions et par leurs différentes confessions l’inexistence de toute forme d’empathie et de sollicitude.

Ainsi, l’histoire se centre autour du personnage d’Andri désigné comme une sorte de bouc-émissaire, puisque le pays d’Andorra le pense différent et appartenant à une race autre, celle des « faces de rats ». Le metteur en scène insiste sur l’idée que son adaptation de la pièce de Max Frisch qui évoque bien sûr les violences infligées aux juifs se situe à un endroit universel. En effet le mot juif n’apparaît à aucun moment du spectacle sans pour autant que le spectateur ne puisse spéculer sur cette différence, puisque cette différence est comprise dans l’ordre du discours davantage que dans des faits précis. Elle se situe dans l’action et la vindicte de tous les autres personnages dont le metteur en scène accentue la passivité et en même temps la sourde violence qui les habitent et qui se déclenche lorsque le trouble et la peur surpassent l’honneur et l’harmonie. Chacun à sa manière sera le bourreau de ce personnage d’Andri, différent et croyant l’être à cause du regard des autres, chacun possède sa part de responsabilité dans les maux qui sont et seront les siens.

andorra

On peut dès lors qualifier ce travail d’épique en ce sens où il se cherche constamment entre une trame forte et suffisamment ouverte pour laisser le spectateur libre d’interprétation et qu’il insinue par petites bribes des violences qui se figent dans les spasmes du corps ou dans des mouvements d’abaissements, de défaillances ou de désespoirs. Il y a quelque chose à la fois d’intense et de désespérant dans ce travail qui se tisse autour d’une dramaturgie de la non-propension, de la non-attirance, et même de la non-pénétration. Tous les personnages existent dans le prisme des autres et chaque tableau, chaque moment se réfère à un mode de présence au monde sombre et lucide : chacun voit la violence en marche, chacun perçoit l’excès, mais personne, même les personnages réputés les plus probes et les plus justes ne peuvent véritablement la contenir et l’arrêter autant que les plus dévoyés ne peuvent en saisir toute la démesure et l’injustice. Le personnage principal d’Andri lui-même cerné entre circonspection et explosion, s’attache pour survivre à de vaines illusions qui ne lui permettront pas de se sauver lui-même. L’amour le déséquilibre autant que la haine le tenaille.

Ainsi, l’univers scénique s’affiche comme perpétuellement dystopique, présentant des êtres qui deviennent au fil de la pièce des présences obsédantes et inquiétantes, se cachant et irradiant leurs propres ombres. Cette dramaturgie de la non-propension dévie l’incertitude, arrache l’irrévérence artistique et attise une sobriété persistante et fragile : la forte présence des comédiens et leurs talents inextinguibles mêlée à une mise en scène frétillante de retenue font de ce travail un ensemble harmonieux en même temps que discordant, un théâtre qui recherche l’effort artistique avant l’effet, un théâtre qui se pense comme un objet en devenir perpétuel et non pas figé dans une théâtralité ambiante.

Andorra apparaît dès lors dans les nuées de la noirceur humaine, comme un moment de transcendance nécessaire et urgente pour se rappeler les impairs de l’histoire de nos sociétés et en percevoir toutes les implications dans le monde d’aujourd’hui. La pièce pourtant ne se présente en aucun comme un devoir de mémoire, ou comme une pièce moraliste : elle distille le mal de ce siècle et du siècle dernier de ce que la peur, l’impuissance et l’ignorance conduisent au plus terrible des maux : la perte de l’amour et de toutes formes de compassions…

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