Comédie-Française

20 000 lieues sous les mers, de Jules Verne, par la troupe du Français

Vu au théâtre des Célestins

Un voyage visuel qui renvoie à l’enfance

Jules Verne, l’explorateur inépuisable, Jules Verne, l’auteur des enfants-adultes, Jules Verne qui fait voyager partout dans le monde connu et inconnu par son imagination. Comment monter ce géant de la littérature, en restant fidèle à son univers infiniment riche, au théâtre ?

Christian Hecq et Valérie Lesort relèvent ce pari en utilisant une forme double : le sous-marin est occupé par la troupe de la Comédie-Française, par ses acteurs, et la mer terrible qui les entoure est peuplée d’incroyables marionnettes, dont les manipulateurs sont complètement rendus invisibles par l’efficace travail de la lumière. L’effet est saisissant.

© Brigitte Enguerand

Ce voyage incroyable, des trois personnages piégés par le capitaine Nemo, avec ses multiples rebondissements qui peuplent notre mémoire collective, est donc représenté avec les moyens du théâtre, permettant à la magie de s’opérer. Le travail des lumières et celui de la scénographie permettent de créer une illusion presque parfaite autour de la manipulation des marionnettes et de la création du monde sous marin. L’alternance entre les scènes de théâtre et les scènes de marionnettes structure le voyage des protagonistes, entre passages d’actions et moments de grande poésie, de chorégraphies sous-marines diverses. Le décor à machinerie, plein de leviers, de caches et de trappes diverses, fait vivre le hors-champ de cet espace exigüe qu’est le sous-marin, dans une sorte de huis clos réinventé, où les écoutilles donnent sur l’immensité de l’océan. Le travail du corps de l’acteur, tiré vers une gestique clownesque construit aussi un univers fantasmagorique et des personnages archétypaux, figures enfantines et simples. Les éléments de la représentation permettent véritablement d’entraîner le public dans le sous-marin, de créer un monde d’illusion à la hauteur de la puissance d’imagination du texte de Verne.

Le voyage est aussi un voyage intérieur, au cœur des civilisations humaines, et plein de questions profondes et sociales : comment le capitaine Nemo s’arrange-t-il avec sa conscience, sa culpabilité et sa misanthropie ? Comment peut-on faire un choix aussi radical que celui de s’exiler de l’humanité, de se couper de la société, de renoncer à être un zoon politikon comme le disait Aristote, et rester malgré cela humain ? Car le livre n’existe que parce que les voyageurs retournent finalement au monde humain… Sans le capitaine Nemo, piégé et enterré à jamais dans son Nautilus chéri. Ainsi, le conte philosophique permet une fiction méthodologique, et la portée profondément réflexive de la pièce reste centrale, même dans la beauté de la mise en scène marionnettique. Cet art est d’ailleurs propice à la réflexion ontologique, et apporte d’autres manières de penser à et sur l’homme : en donnant à des animaux marins un semblant d’intentions humaines, le marionnettiste reflète un monde dans un objet qu’il anime, et se faisant l’homme (artiste comme spectateur) est amené à s’observer, par le prisme du décalage avec l’objet.

Ce voyage permet donc à la fois de voyager dans un monde enfantin et merveilleux, avec une puissance créatrice sans limite qui ouvre les portes d’une illusion largement poétique ; sans pour autant oublier la portée philosophique et ontologique du texte. La mise en scène traduit ainsi sans les trahir les grands axes de l’oeuvre de Jules Verne, charmant un public de tout âge.

Louise Rulh

Les Fourberies de Scapin de Molière dans une mise en scène de Denis Podalydès

Vu à la Comédie française le 27 septembre

Un Scapin jouissif et ambigu

Cela faisait 20 ans que la pièce n’avait pas été montée à la Comédie française. Le pari était risqué, mais c’était sans compter l’exigence de Denis Podalydès qui signe là une mise en scène d’une belle intensité. 
La réussite tient beaucoup au jeu de Benjamin Lavernhe, incarnant un Scapin drôle, mais également inquiétant, presque fou. Un « être énigmatique » selon les mots du metteur en scène. Soulignons également le décor soigné, par Eric Ruf, l’administrateur de la Comédie-Française.

La scène se passe au port de Naples, dans  un hommage constant à la Commedia dell’arte. Au loin, on aperçoit la mer, au premier plan, des échafaudages, des mâts, des filets, le fond d’une cale ou la fosse du théâtre, au choix. Octave et Léandre, paniqués, demandent l’aide de Scapin alors que leurs pères (Argante et Géronte) ignorent leurs unions avec Hyacinthe (femme pauvre, à la filiation inconnue) et Zerbinette (belle égyptienne), et les rejetteraient sans aucun doute.
 Parfois caché dans le trou du souffleur, Scapin est prêt à bondir comme un diable, à surprendre, à faire rire et à manipuler. Car il va mettre en place toute la machinerie théâtrale pour manipuler les pères, les tromper, et faire accepter les unions, tel un Machiavel pour qui la fin justifie les moyens. Pourtant, ce n’est pas par altruisme qu’il va aider les jeunes gens, puisqu’il est animé par le ressentiment, par un désir de destruction envers une société qui n’est pas la sienne et qui le rejette.

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Benjamin Lavernhe Comédie Française © Christophe Raynaud de Lage

En un renversement surprenant des rôles, le simple valet va soumettre les bourgeois. Scapin devient un personnage totalement ambigu, marginal, qui entretient peu à peu un rapport de complicité avec le public. Le spectateur se souviendra ainsi de la scène des coups de bâton, extrêmement drôle mais également violente, d’où cet étrange sentiment de malaise faisant en partie le charme de la pièce. Avec la machinerie mise au point par Eric Ruf, Géronte (formidable Didier Sandre) se retrouve enfermé dans un sac, suspendu au dessus de la scène et de l’orchestre.

Animé par une pulsion de revanche, Scapin fait croire à Géronte qu’il le protégera d’une armée de spadassins à sa recherche. Le vieil homme est alors pris au piège dans le sac : les voix changent, les masques tombent, les coups pleuvent, les cris résonnent. Scapin invente des ennemis, des voix, ne retient pas ses coups contre son maître. Les personnes assises au premier rang sont invitées à venir porter les coups. Un véritable défouloir. Géronte en sort grièvement blessé, le sang coulant sur son visage.

La farce déploie alors toute sa puissance, bercée par un sentiment de malaise. Scapin, le personnage marginal, dévoile à lui seul la puissance du théâtre capable de bouleverser l’ordre social. Une pièce drôle, jouissive, noire, à vocation universelle, dans une mise en scène mémorable…

David

Les Damnés d’après Visconti dans une mise en scène d’Ivo Van Hove par la troupe des Comédiens-Français.

Dans la Cour d’honneur, jusqu’au 16 Juillet.

Les Damnés s’autorisent une certaine cadence, ce qui confère à la pièce et aux situations, l’impression d’un déchaînement irrémédiable, d’une tragédie inconsolée. En somme, si Ivan Van Hove a choisi de monter le scénario de ce film, c’est parce que pour lui ce qu’il raconte des hommes est encore partie intégrante de nos sociétés, un peu comme Brecht qui écrit dans l’épilogue de l’Irrésistible Ascension d’Arturo Ui : « Le ventre est encore fécond d’où a surgi la bête immonde », pour prévenir de l’idée de ce que le nazisme ne saurait être le summum de la barbarie…

La matière du scénario évoque dans notre mémoire théâtrale de nombreux passages shakespeariens, et c’est bien à une promesse d’orgueil et de pouvoir à laquelle chacun des personnages aspire, poussé soit par son amour-propre, soit par le personnage méphistophélique de Von Aschenbach interprété ici avec aisance et douceur par Éric Génovèse. Ce personnage membre des SS accumule les scènes de manipulation où il définit avec froideur la marche à suivre pour servir les intérêts de l’état. Le metteur en scène semble avoir choisi à dessein de concentrer la confrontation au centre du plateau en choisissant avec son scénographe Jan Versweyveld de disposer au centre de la scène, une sorte de terre-plein central proche d’un tatami sur lequel les différentes scènes se déroulent tandis que en dehors de cet espace s’affairent les comédiens et les techniciens en coulisses qui nous sont intégralement montrées, ou bien attendent leurs tours placés sur une tribune en marge de la scène. Le terre-plein central est assez étrange, il est d’une vive couleur orangée, ce qui permet aux comédiens d’émerger de la lumière, d’irradier leurs présences, d’autant que la sombre suavité des costumes les met en relief.

L’histoire retrace le parcours de la famille des Essenbeck au cours de la montée du nazisme au moment où Hitler arrive à la chancellerie en 1933. Il s’agit d’une famille d’armateurs dont l’insolente probité va les mener dans une impasse politique, la pièce commence alors que le baron Joachim Von Essenbeck annonce qu’il doit apporter son soutien aux nazis comme l’ont déjà fait tous les industriels allemand. Didier Sandre qui interprète le personnage revêt en lui quelque chose de brisé, d’inconséquent, ce qui contribue à renforcer la sorte de tristesse (éprouvée seulement mais non pas dite) de devoir céder à la pression politique. Face à lui s’élève une figure de la contestation, un homme lucide qui pressent l’arrogance du national-socialisme et qui d’avance regrette l’avenir, impossible à changer… Il s’agit du personnage d’Herbet Thallman incarné par Loïc Corbery qui apparaît en début et en fin de pièce et qui contraste avec tous les autres de part son impuissante pâleur. Contestant le pouvoir nazi en place, il devient dès lors un fantôme, une sorte d’être destiné à errer, perdu, mort, dont toute la famille sera envoyé au camp. Loïc Corbery a su donner à son personnage l’apparence d’une image figée de plus en plus imperceptible.

Puis on retrouve toutes sortes d’affairistes prêt à s’accaparer tous les pouvoirs et à tuer sans relâche. En premier lieu, le couple macbethien formé de Friedrich Bruckmann et de la Baronne Sophie Von Essenbeck respectivement interprétés par Guillaume Galienne et Elsa Lepoivre, sont peu à peu empreints d’une violence meurtrière et assassine. Partant au début de la pièce de chantres polis et acquiesçant d’une sociabilité aristocratique, ils deviennent peu à peu des monstres, portés par un amour insatiable du pouvoir.

Enfin une des dernières grandes figures de la pièce se situe dans le personnage de Martin Von Essenbeck incarné par Christophe Montenez avec une force et une douleur peu coutumière sur une scène de théâtre. Ce personnage serait finalement un personnage constamment en demande d’amour et d’affections, ses tentations et ses actes pédophiles sont en cela assez explicites, de même que la relation particulière qu’il entretient avec sa mère que le metteur en scène dans son adaptation semble avoir un peu trop édulcorée, serait assez représentative de sa folie naissante. Poussé par sa mère, puis par Von Aschenbach, il est assez caractéristique de l’endoctrinement et répond parfaitement étant donné son caractère quelque peu insipide et frivole aux transformations qu’analyse par exemple Daniel Guérin dans la Peste Brune, où il explique la manière dont les nazis recentrent un discours autour d’une jeunesse en perte de repère et désillusionnée et poussent l’instinct jusqu’au contentement et à la violence. On retrouve enfin Denis Podalydès dans le rôle du Baron Konstantin Von Essenbeck, ténébreux et impuissant !

La forme théâtrale en elle-même s’ébat avec des comédiens pris dans l’élan de leurs personnages et dans le rituel quasi-sacré de la mort et de la désolation. Le metteur en scène pour rendre compte des visages et pour rapprocher les plans, a utilisé un dispositif vidéo dont la beauté et le travail sur les images apportaient aux personnages l’aura indispensable à l’horreur. Les images prises par les caméras étaient retranscrites en simultanée sur une sorte d’écran qui reflétait la scène en elle-même ainsi que tout le public présent dans la Cour. Ce dispositif allié à la présence des coulisses créait bien plus qu’un effet de distanciation, il créait de la profondeur, galvaudait les images, opacifiait le réel pour le rendre encore plus noir et insaisissable.

De même que le caractère scandaleux de certaines images se transformait ici par la puissance des artistes en de véritables performances poétiques. En effet, les images de pédophilie, les scènes de désirs charnels, les images d’incestes, et les différents assassinats et exécutions sommaires n’étaient plus ici des actes purement scandaleux et répressibles par une morale friande d’objurgations, mais bien des actes artistiques, esthétiques en même temps qu’éminemment politiques. La musique composée et conceptualisée dans l’espace par Eric Sleichim ordonnait les images comme des fantasmes bien plus que comme une réalité concrète. A cet endroit, le metteur en scène réalise parfaitement l’exploration de zones psychiques complexes et d’émotions raffinées, en modifiant les images par des procédés vidéos composés par Tal Yarden. Ce n’est pas dès lors la réalité ni le personnage qu’il modifie, mais la perception que l’on peut en recevoir. Chaque instant d’intensification du désir, qu’il soit assassin ou sincèrement authentique, chaque mort accompagnée dans le cercueil redoublée par l’image du cadavre exultant des cris silencieux, chaque moment de folie passagère, chaque symptôme, donne à voir et à entendre la célébration du Mal. L’image de la troupe rassemblée et ordonnée sur la scène à chaque procession mortuaire au cercueil, pénétrée d’une musique dissonante et d’une lumière intense, permet de voir disparaître et apparaître à la fois ce que l’on redoute, ce qui nous effraie, nos peurs les plus consistantes, nos ardeurs les plus stériles.

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Les Damnés © Christophe Raynaud de Lage

Il s’agit bien d’un spectacle d’art, largement inspiré par le film de Visconti, notamment dans le jeu d’acteurs, mais qui a su pourtant dépasser l’écriture purement cinématographique du scénario pour permettre de faire émerger une forme théâtrale assurée et puissante. Ivan Van Hove signe avec la troupe de la Comédie-Française une très belle adaptation portée non seulement par des acteurs de talent mais surtout par une équipe technique imposante tant dans les modulations et modifications de la genèse des images, que dans la musique ou la scénographie.

Les Damnés nous apprennent à ne plus respirer, le vent respire pour nous dans la cour, souffle primitif des grandes épopées, c’est le vent de l’histoire, de notre actualité qui murmure ses frimas d’indolence, et qui nous oblige nous spectateur, fusillé comme on peut l’être dans ce monde, à réagir et à faire face à l’horreur, à croire possible, toujours possible, même si cela paraît improbable, l’énergie assassine du collectif, en prévenir les signes et les dangers du moins.