Éric Ruf

20 000 lieues sous les mers, de Jules Verne, par la troupe du Français

Vu au théâtre des Célestins

Un voyage visuel qui renvoie à l’enfance

Jules Verne, l’explorateur inépuisable, Jules Verne, l’auteur des enfants-adultes, Jules Verne qui fait voyager partout dans le monde connu et inconnu par son imagination. Comment monter ce géant de la littérature, en restant fidèle à son univers infiniment riche, au théâtre ?

Christian Hecq et Valérie Lesort relèvent ce pari en utilisant une forme double : le sous-marin est occupé par la troupe de la Comédie-Française, par ses acteurs, et la mer terrible qui les entoure est peuplée d’incroyables marionnettes, dont les manipulateurs sont complètement rendus invisibles par l’efficace travail de la lumière. L’effet est saisissant.

© Brigitte Enguerand

Ce voyage incroyable, des trois personnages piégés par le capitaine Nemo, avec ses multiples rebondissements qui peuplent notre mémoire collective, est donc représenté avec les moyens du théâtre, permettant à la magie de s’opérer. Le travail des lumières et celui de la scénographie permettent de créer une illusion presque parfaite autour de la manipulation des marionnettes et de la création du monde sous marin. L’alternance entre les scènes de théâtre et les scènes de marionnettes structure le voyage des protagonistes, entre passages d’actions et moments de grande poésie, de chorégraphies sous-marines diverses. Le décor à machinerie, plein de leviers, de caches et de trappes diverses, fait vivre le hors-champ de cet espace exigüe qu’est le sous-marin, dans une sorte de huis clos réinventé, où les écoutilles donnent sur l’immensité de l’océan. Le travail du corps de l’acteur, tiré vers une gestique clownesque construit aussi un univers fantasmagorique et des personnages archétypaux, figures enfantines et simples. Les éléments de la représentation permettent véritablement d’entraîner le public dans le sous-marin, de créer un monde d’illusion à la hauteur de la puissance d’imagination du texte de Verne.

Le voyage est aussi un voyage intérieur, au cœur des civilisations humaines, et plein de questions profondes et sociales : comment le capitaine Nemo s’arrange-t-il avec sa conscience, sa culpabilité et sa misanthropie ? Comment peut-on faire un choix aussi radical que celui de s’exiler de l’humanité, de se couper de la société, de renoncer à être un zoon politikon comme le disait Aristote, et rester malgré cela humain ? Car le livre n’existe que parce que les voyageurs retournent finalement au monde humain… Sans le capitaine Nemo, piégé et enterré à jamais dans son Nautilus chéri. Ainsi, le conte philosophique permet une fiction méthodologique, et la portée profondément réflexive de la pièce reste centrale, même dans la beauté de la mise en scène marionnettique. Cet art est d’ailleurs propice à la réflexion ontologique, et apporte d’autres manières de penser à et sur l’homme : en donnant à des animaux marins un semblant d’intentions humaines, le marionnettiste reflète un monde dans un objet qu’il anime, et se faisant l’homme (artiste comme spectateur) est amené à s’observer, par le prisme du décalage avec l’objet.

Ce voyage permet donc à la fois de voyager dans un monde enfantin et merveilleux, avec une puissance créatrice sans limite qui ouvre les portes d’une illusion largement poétique ; sans pour autant oublier la portée philosophique et ontologique du texte. La mise en scène traduit ainsi sans les trahir les grands axes de l’oeuvre de Jules Verne, charmant un public de tout âge.

Louise Rulh

Les Fourberies de Scapin de Molière dans une mise en scène de Denis Podalydès

Vu à la Comédie française le 27 septembre

Un Scapin jouissif et ambigu

Cela faisait 20 ans que la pièce n’avait pas été montée à la Comédie française. Le pari était risqué, mais c’était sans compter l’exigence de Denis Podalydès qui signe là une mise en scène d’une belle intensité. 
La réussite tient beaucoup au jeu de Benjamin Lavernhe, incarnant un Scapin drôle, mais également inquiétant, presque fou. Un « être énigmatique » selon les mots du metteur en scène. Soulignons également le décor soigné, par Eric Ruf, l’administrateur de la Comédie-Française.

La scène se passe au port de Naples, dans  un hommage constant à la Commedia dell’arte. Au loin, on aperçoit la mer, au premier plan, des échafaudages, des mâts, des filets, le fond d’une cale ou la fosse du théâtre, au choix. Octave et Léandre, paniqués, demandent l’aide de Scapin alors que leurs pères (Argante et Géronte) ignorent leurs unions avec Hyacinthe (femme pauvre, à la filiation inconnue) et Zerbinette (belle égyptienne), et les rejetteraient sans aucun doute.
 Parfois caché dans le trou du souffleur, Scapin est prêt à bondir comme un diable, à surprendre, à faire rire et à manipuler. Car il va mettre en place toute la machinerie théâtrale pour manipuler les pères, les tromper, et faire accepter les unions, tel un Machiavel pour qui la fin justifie les moyens. Pourtant, ce n’est pas par altruisme qu’il va aider les jeunes gens, puisqu’il est animé par le ressentiment, par un désir de destruction envers une société qui n’est pas la sienne et qui le rejette.

raynaud
Benjamin Lavernhe Comédie Française © Christophe Raynaud de Lage

En un renversement surprenant des rôles, le simple valet va soumettre les bourgeois. Scapin devient un personnage totalement ambigu, marginal, qui entretient peu à peu un rapport de complicité avec le public. Le spectateur se souviendra ainsi de la scène des coups de bâton, extrêmement drôle mais également violente, d’où cet étrange sentiment de malaise faisant en partie le charme de la pièce. Avec la machinerie mise au point par Eric Ruf, Géronte (formidable Didier Sandre) se retrouve enfermé dans un sac, suspendu au dessus de la scène et de l’orchestre.

Animé par une pulsion de revanche, Scapin fait croire à Géronte qu’il le protégera d’une armée de spadassins à sa recherche. Le vieil homme est alors pris au piège dans le sac : les voix changent, les masques tombent, les coups pleuvent, les cris résonnent. Scapin invente des ennemis, des voix, ne retient pas ses coups contre son maître. Les personnes assises au premier rang sont invitées à venir porter les coups. Un véritable défouloir. Géronte en sort grièvement blessé, le sang coulant sur son visage.

La farce déploie alors toute sa puissance, bercée par un sentiment de malaise. Scapin, le personnage marginal, dévoile à lui seul la puissance du théâtre capable de bouleverser l’ordre social. Une pièce drôle, jouissive, noire, à vocation universelle, dans une mise en scène mémorable…

David