Auteur : davidpauget

VOILÀ CE QUE JAMAIS JE NE TE DIRAI de VINCENT MACAIGNE

Jusqu’au 14 juin au théâtre de La Colline 

Le Bruit et la Fureur

Fumigènes, sang, explosions : le théâtre de Vincent Macaigne est celui du bruit et de la fureur. De la déflagration, entre destruction et déconstruction. Dans Voilà ce que jamais je ne te dirai , il propose une expérience immersive, noire et fulgurante, qui repousse les limites de la représentation théâtrale. Dès le début, le spectateur est invité à revêtir une combinaison de survie blanche et à se munir d’une lampe frontale. Tout commence dans une petite salle, où est projeté un film avec un performeur finlandais, Ulrich von Sidow, qui dialogue avec une caricature de journaliste. La scène tourne au sketch, avec des répliques improbables sur la question « l’art peut-il sauver le monde ? ».

En toute honnêteté, gêné par la combinaison, coincé dans cette salle obscure, on a du mal à comprendre ce qui se passe et où on a mis les pieds. Va-t-on simplement rentrer sur scène en jouant la danse des canards, comme suggéré dans le film ? Petit moment de rire gêné, tandis que certains s’amusent avec leur lampe. Survient alors la première déflagration, alors que s’interrompt brutalement le film.

« Je suis mort ici », écrit un homme à moitié nu, avec une mixture de terre, de faux sang et de sueur, dont son corps est maculé. Il va se suicider, annonce-t-il –à côté d’un CRS qui reste de marbre- avant de lire une lettre. Plus un cri de désespoir, une parole d’énergie magnifiquement incarnée par Hedi Zada, qui montre paradoxalement qu’il est vivant. Car le théâtre de Vincent Macaigne est aussi celui de « l’état d’urgence », pour briser les chaines sclérosantes, dans la vie et dans le théâtre, et prouver que l’on existe.

« Vous êtes les derniers survivants. Suivez-moi ». C’est par cette formule lapidaire que le spectateur est invité à sortir de zone de confort, un ghetto dans lequel on l’a trop longtemps enfermé, et où il a fini par se complaire. Toujours en combinaison, lampe frontale allumée, il quitte la salle étroite et pénètre dans le grand théâtre, s’incruste dans la pièce Je suis un pays qui est jouée depuis plus de deux heures. Sous le regard intrigué des autres spectateurs, sagement assis, il débarque sur scène, où le chaos règne dans cet espace auparavant pur. Un véritable champ de bataille, semblable à un monde d’illusions avortées – peut-être symbolisé par les bocaux de fœtus, placés à proximité d’animaux empaillés et de livres poussiéreux.

34157344_1813388478699359_4125135883865161728_n

 © Mathilda Olmi

On regarde, on s’interroge, avant de s’installer. Là-haut, de faux corps calcinés nous observent. Assis en face du public de « Je suis un pays », les faisceaux de lumière des lampes frontales sont semblables à des signaux de détresse, d’un appel désespéré à répondre à nos questions (pour cette raison, il faudrait assister aux deux représentations pour livrer une critique exhaustive et apprécier pleinement la performance). L’expérience est pour le moins déstabilisante voire stressante, mais jouissive tant ce dispositif bi-frontal est complexe et audacieux, et ne peut relever que du génie de Vincent Macaigne.

Le metteur en scène s’amuse avec l’idée de la représentation théâtrale pour mieux bouleverser nos représentations, souligner le tragique de notre société. Entre les fumigènes et les jets de projectiles – donnant l’impression que le ciel s’effondre-, les cris et les pleurs, on assiste à une apocalypse en direct. Macaigne, prophète des temps à venir ? C’est fort possible, par sa capacité à percevoir le bouleversement de notre monde. « C’est la fin du monde ? », demande Kent dans la pièce « Le Roi Lear » de Shakespeare, ou « une image de la fin du monde ? », comme lui répond Edgard ? Comme Shakespeare, Macaigne place la catastrophe au cœur de sa performance. Alors oui, il y a cette débauche d’énergie, cette démesure dans son théâtre en état d’urgence, mais le résultat est bluffant. Une expérience unique qui bouleverse le spectateur, à qui on propose d’ailleurs à la fin une bière dans une ambiance de boîte de nuit, où le collectif prime. Une manière de réfléchir ensemble à un futur à inventer, sur les ruines de la destruction ? Ou de simplement retrouver le « sens de la fête » ?

David Pauget

Les Fourberies de Scapin de Molière dans une mise en scène de Denis Podalydès

Vu à la Comédie française le 27 septembre

Un Scapin jouissif et ambigu

Cela faisait 20 ans que la pièce n’avait pas été montée à la Comédie française. Le pari était risqué, mais c’était sans compter l’exigence de Denis Podalydès qui signe là une mise en scène d’une belle intensité. 
La réussite tient beaucoup au jeu de Benjamin Lavernhe, incarnant un Scapin drôle, mais également inquiétant, presque fou. Un « être énigmatique » selon les mots du metteur en scène. Soulignons également le décor soigné, par Eric Ruf, l’administrateur de la Comédie-Française.

La scène se passe au port de Naples, dans  un hommage constant à la Commedia dell’arte. Au loin, on aperçoit la mer, au premier plan, des échafaudages, des mâts, des filets, le fond d’une cale ou la fosse du théâtre, au choix. Octave et Léandre, paniqués, demandent l’aide de Scapin alors que leurs pères (Argante et Géronte) ignorent leurs unions avec Hyacinthe (femme pauvre, à la filiation inconnue) et Zerbinette (belle égyptienne), et les rejetteraient sans aucun doute.
 Parfois caché dans le trou du souffleur, Scapin est prêt à bondir comme un diable, à surprendre, à faire rire et à manipuler. Car il va mettre en place toute la machinerie théâtrale pour manipuler les pères, les tromper, et faire accepter les unions, tel un Machiavel pour qui la fin justifie les moyens. Pourtant, ce n’est pas par altruisme qu’il va aider les jeunes gens, puisqu’il est animé par le ressentiment, par un désir de destruction envers une société qui n’est pas la sienne et qui le rejette.

raynaud
Benjamin Lavernhe Comédie Française © Christophe Raynaud de Lage

En un renversement surprenant des rôles, le simple valet va soumettre les bourgeois. Scapin devient un personnage totalement ambigu, marginal, qui entretient peu à peu un rapport de complicité avec le public. Le spectateur se souviendra ainsi de la scène des coups de bâton, extrêmement drôle mais également violente, d’où cet étrange sentiment de malaise faisant en partie le charme de la pièce. Avec la machinerie mise au point par Eric Ruf, Géronte (formidable Didier Sandre) se retrouve enfermé dans un sac, suspendu au dessus de la scène et de l’orchestre.

Animé par une pulsion de revanche, Scapin fait croire à Géronte qu’il le protégera d’une armée de spadassins à sa recherche. Le vieil homme est alors pris au piège dans le sac : les voix changent, les masques tombent, les coups pleuvent, les cris résonnent. Scapin invente des ennemis, des voix, ne retient pas ses coups contre son maître. Les personnes assises au premier rang sont invitées à venir porter les coups. Un véritable défouloir. Géronte en sort grièvement blessé, le sang coulant sur son visage.

La farce déploie alors toute sa puissance, bercée par un sentiment de malaise. Scapin, le personnage marginal, dévoile à lui seul la puissance du théâtre capable de bouleverser l’ordre social. Une pièce drôle, jouissive, noire, à vocation universelle, dans une mise en scène mémorable…

David