Stéphanie Daniel

Je suis Fassbinder de Falk Richter et Stanislas Nordey

à découvrir jusqu’au 24 novembre au Théâtre National Populaire de Villeurbanne

« Détruire l’injustice par les moyens de l’Art » : un vaste programme

Pendant que le monde entier est Charlie, Nordey est Fassbinder, Fassbinder se filme en train de s’engueuler avec sa mère qui renonce à ses idéaux intellectuels devant la peur du terrorisme dans l’Allemagne de 1977, Falk Richter écrit l’Europe qui entre en contradiction totale avec ses propres idéaux pour la même (mauvaise) raison. Le théâtre est chassé dans le hors-champ du plateau, le cinéma occupe plus de place, sur quatre écrans géants, que les acteurs, relégués en copieurs/reproducteurs ; bref Je suis Fassbinder relève d’une éthique de la fracturation et de la multiplication, mélangeant les genres, les périodes, les zones de focalisation dans une vaste mise en abyme multiple et complexe.

Falk Richter et Stanislas Nordey s’emparent du matériau de Fassbinder sous toutes les formes possibles, s’interrogeant sur les processus de création qu’il a traversé. Mais la matière du film est retravaillée sous toutes les formes possibles : reproduction la plus précise possible, au plateau ; travail sur l’esthétique générale, sans citer un film en particulier mais en s’interrogeant sur la construction d’une ambiance ; multiplication d’un motif, soit sur quatre écrans simultanés ou décalés, soit en chair sur le plateau ; références cultivées et esquissées, ou bien plus assumées et utilisées. Mais ils ne cherchent pas à faire un hommage qui soit tourné vers le passé : le travail de Fassbinder est par essence intrinsèquement lié à sa société, et il ne pouvait en être autrement pour le spectacle de Nordey et Richter, qui travaillent donc à actualiser le propos et à s’interroger sur sa pertinence dans notre monde actuel.

Or, ce parallèle entre les deux pièces permet une analogie très parlante et très éclairante sur les modes de fonctionnement de notre société moderne. L’Europe contemporaine ( et même actuelle puisque le texte de Richter se risque à des références tellement immédiates qu’elles seront probablement obsolètes dans quelques mois) peut se retrouver dans différentes époques, parce que l’histoire est cyclique et que les crises qu’elle traverse résonnent avec d’autres crises déjà vécues. Des questions anciennes sont interrogées de manière innovante, et des nouvelles interrogations affleurent par l’allusion au pré-existant : les rapports de domination, par exemple la place de la femme dans une société patriarcale sont des sujets d’universalité relus au prisme de notre modernité.

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© Jean-Louis FERNANDEZ

La pièce se positionne donc dans un champ éminemment politique et donc polémique. La dénonciation directe d’un groupe social, par l’exposition devant un public qui, majoritairement, va se reconnaître dans le dit groupe, est un processus qui, s’il peut paraître risqué ou courageux, peut aussi s’imposer comme réminiscence malheureuse de l’entre-soi justement pointé du doigt : quand le serpent se mord la queue, la boucle est bouclée. Heureusement, la pièce s’échappe de ce cercle vicieux par un second degré mordant, qui se manifeste dans une autocritique radicale et qui permet une distanciation par rapport au plateau.

Distanciation est d’ailleurs un mot qui semble être un mot clé du spectacle : mises en abîme multiples, système de cadres dramatiques imbriqués, boucles d’échos et de répétitions sont quelques uns des procédés de la mise en scène. Surtout, le spectacle place face à face la pièce et les différentes étapes de son élaboration, dévoilant les rouages de la création tout en manipulant ce matériau en le retravaillant, faussant de fait l’illusion recherchée. Si le spectacle ne peut s’empêcher parfois de tomber dans un pathos moralisateur qui rate son but, cette distanciation permet en revanche de faire du méta-théâtre et donc de ramener la pièce vers des zones plus intéressantes pour le spectateur.

Louise Rulh

Les Fourberies de Scapin de Molière dans une mise en scène de Denis Podalydès

Vu à la Comédie française le 27 septembre

Un Scapin jouissif et ambigu

Cela faisait 20 ans que la pièce n’avait pas été montée à la Comédie française. Le pari était risqué, mais c’était sans compter l’exigence de Denis Podalydès qui signe là une mise en scène d’une belle intensité. 
La réussite tient beaucoup au jeu de Benjamin Lavernhe, incarnant un Scapin drôle, mais également inquiétant, presque fou. Un « être énigmatique » selon les mots du metteur en scène. Soulignons également le décor soigné, par Eric Ruf, l’administrateur de la Comédie-Française.

La scène se passe au port de Naples, dans  un hommage constant à la Commedia dell’arte. Au loin, on aperçoit la mer, au premier plan, des échafaudages, des mâts, des filets, le fond d’une cale ou la fosse du théâtre, au choix. Octave et Léandre, paniqués, demandent l’aide de Scapin alors que leurs pères (Argante et Géronte) ignorent leurs unions avec Hyacinthe (femme pauvre, à la filiation inconnue) et Zerbinette (belle égyptienne), et les rejetteraient sans aucun doute.
 Parfois caché dans le trou du souffleur, Scapin est prêt à bondir comme un diable, à surprendre, à faire rire et à manipuler. Car il va mettre en place toute la machinerie théâtrale pour manipuler les pères, les tromper, et faire accepter les unions, tel un Machiavel pour qui la fin justifie les moyens. Pourtant, ce n’est pas par altruisme qu’il va aider les jeunes gens, puisqu’il est animé par le ressentiment, par un désir de destruction envers une société qui n’est pas la sienne et qui le rejette.

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Benjamin Lavernhe Comédie Française © Christophe Raynaud de Lage

En un renversement surprenant des rôles, le simple valet va soumettre les bourgeois. Scapin devient un personnage totalement ambigu, marginal, qui entretient peu à peu un rapport de complicité avec le public. Le spectateur se souviendra ainsi de la scène des coups de bâton, extrêmement drôle mais également violente, d’où cet étrange sentiment de malaise faisant en partie le charme de la pièce. Avec la machinerie mise au point par Eric Ruf, Géronte (formidable Didier Sandre) se retrouve enfermé dans un sac, suspendu au dessus de la scène et de l’orchestre.

Animé par une pulsion de revanche, Scapin fait croire à Géronte qu’il le protégera d’une armée de spadassins à sa recherche. Le vieil homme est alors pris au piège dans le sac : les voix changent, les masques tombent, les coups pleuvent, les cris résonnent. Scapin invente des ennemis, des voix, ne retient pas ses coups contre son maître. Les personnes assises au premier rang sont invitées à venir porter les coups. Un véritable défouloir. Géronte en sort grièvement blessé, le sang coulant sur son visage.

La farce déploie alors toute sa puissance, bercée par un sentiment de malaise. Scapin, le personnage marginal, dévoile à lui seul la puissance du théâtre capable de bouleverser l’ordre social. Une pièce drôle, jouissive, noire, à vocation universelle, dans une mise en scène mémorable…

David