Les Damnés d’après Visconti dans une mise en scène d’Ivo Van Hove par la troupe des Comédiens-Français.

Dans la Cour d’honneur, jusqu’au 16 Juillet.

Les Damnés s’autorisent une certaine cadence, ce qui confère à la pièce et aux situations, l’impression d’un déchaînement irrémédiable, d’une tragédie inconsolée. En somme, si Ivan Van Hove a choisi de monter le scénario de ce film, c’est parce que pour lui ce qu’il raconte des hommes est encore partie intégrante de nos sociétés, un peu comme Brecht qui écrit dans l’épilogue de l’Irrésistible Ascension d’Arturo Ui : « Le ventre est encore fécond d’où a surgi la bête immonde », pour prévenir de l’idée de ce que le nazisme ne saurait être le summum de la barbarie…

La matière du scénario évoque dans notre mémoire théâtrale de nombreux passages shakespeariens, et c’est bien à une promesse d’orgueil et de pouvoir à laquelle chacun des personnages aspire, poussé soit par son amour-propre, soit par le personnage méphistophélique de Von Aschenbach interprété ici avec aisance et douceur par Éric Génovèse. Ce personnage membre des SS accumule les scènes de manipulation où il définit avec froideur la marche à suivre pour servir les intérêts de l’état. Le metteur en scène semble avoir choisi à dessein de concentrer la confrontation au centre du plateau en choisissant avec son scénographe Jan Versweyveld de disposer au centre de la scène, une sorte de terre-plein central proche d’un tatami sur lequel les différentes scènes se déroulent tandis que en dehors de cet espace s’affairent les comédiens et les techniciens en coulisses qui nous sont intégralement montrées, ou bien attendent leurs tours placés sur une tribune en marge de la scène. Le terre-plein central est assez étrange, il est d’une vive couleur orangée, ce qui permet aux comédiens d’émerger de la lumière, d’irradier leurs présences, d’autant que la sombre suavité des costumes les met en relief.

L’histoire retrace le parcours de la famille des Essenbeck au cours de la montée du nazisme au moment où Hitler arrive à la chancellerie en 1933. Il s’agit d’une famille d’armateurs dont l’insolente probité va les mener dans une impasse politique, la pièce commence alors que le baron Joachim Von Essenbeck annonce qu’il doit apporter son soutien aux nazis comme l’ont déjà fait tous les industriels allemand. Didier Sandre qui interprète le personnage revêt en lui quelque chose de brisé, d’inconséquent, ce qui contribue à renforcer la sorte de tristesse (éprouvée seulement mais non pas dite) de devoir céder à la pression politique. Face à lui s’élève une figure de la contestation, un homme lucide qui pressent l’arrogance du national-socialisme et qui d’avance regrette l’avenir, impossible à changer… Il s’agit du personnage d’Herbet Thallman incarné par Loïc Corbery qui apparaît en début et en fin de pièce et qui contraste avec tous les autres de part son impuissante pâleur. Contestant le pouvoir nazi en place, il devient dès lors un fantôme, une sorte d’être destiné à errer, perdu, mort, dont toute la famille sera envoyé au camp. Loïc Corbery a su donner à son personnage l’apparence d’une image figée de plus en plus imperceptible.

Puis on retrouve toutes sortes d’affairistes prêt à s’accaparer tous les pouvoirs et à tuer sans relâche. En premier lieu, le couple macbethien formé de Friedrich Bruckmann et de la Baronne Sophie Von Essenbeck respectivement interprétés par Guillaume Galienne et Elsa Lepoivre, sont peu à peu empreints d’une violence meurtrière et assassine. Partant au début de la pièce de chantres polis et acquiesçant d’une sociabilité aristocratique, ils deviennent peu à peu des monstres, portés par un amour insatiable du pouvoir.

Enfin une des dernières grandes figures de la pièce se situe dans le personnage de Martin Von Essenbeck incarné par Christophe Montenez avec une force et une douleur peu coutumière sur une scène de théâtre. Ce personnage serait finalement un personnage constamment en demande d’amour et d’affections, ses tentations et ses actes pédophiles sont en cela assez explicites, de même que la relation particulière qu’il entretient avec sa mère que le metteur en scène dans son adaptation semble avoir un peu trop édulcorée, serait assez représentative de sa folie naissante. Poussé par sa mère, puis par Von Aschenbach, il est assez caractéristique de l’endoctrinement et répond parfaitement étant donné son caractère quelque peu insipide et frivole aux transformations qu’analyse par exemple Daniel Guérin dans la Peste Brune, où il explique la manière dont les nazis recentrent un discours autour d’une jeunesse en perte de repère et désillusionnée et poussent l’instinct jusqu’au contentement et à la violence. On retrouve enfin Denis Podalydès dans le rôle du Baron Konstantin Von Essenbeck, ténébreux et impuissant !

La forme théâtrale en elle-même s’ébat avec des comédiens pris dans l’élan de leurs personnages et dans le rituel quasi-sacré de la mort et de la désolation. Le metteur en scène pour rendre compte des visages et pour rapprocher les plans, a utilisé un dispositif vidéo dont la beauté et le travail sur les images apportaient aux personnages l’aura indispensable à l’horreur. Les images prises par les caméras étaient retranscrites en simultanée sur une sorte d’écran qui reflétait la scène en elle-même ainsi que tout le public présent dans la Cour. Ce dispositif allié à la présence des coulisses créait bien plus qu’un effet de distanciation, il créait de la profondeur, galvaudait les images, opacifiait le réel pour le rendre encore plus noir et insaisissable.

De même que le caractère scandaleux de certaines images se transformait ici par la puissance des artistes en de véritables performances poétiques. En effet, les images de pédophilie, les scènes de désirs charnels, les images d’incestes, et les différents assassinats et exécutions sommaires n’étaient plus ici des actes purement scandaleux et répressibles par une morale friande d’objurgations, mais bien des actes artistiques, esthétiques en même temps qu’éminemment politiques. La musique composée et conceptualisée dans l’espace par Eric Sleichim ordonnait les images comme des fantasmes bien plus que comme une réalité concrète. A cet endroit, le metteur en scène réalise parfaitement l’exploration de zones psychiques complexes et d’émotions raffinées, en modifiant les images par des procédés vidéos composés par Tal Yarden. Ce n’est pas dès lors la réalité ni le personnage qu’il modifie, mais la perception que l’on peut en recevoir. Chaque instant d’intensification du désir, qu’il soit assassin ou sincèrement authentique, chaque mort accompagnée dans le cercueil redoublée par l’image du cadavre exultant des cris silencieux, chaque moment de folie passagère, chaque symptôme, donne à voir et à entendre la célébration du Mal. L’image de la troupe rassemblée et ordonnée sur la scène à chaque procession mortuaire au cercueil, pénétrée d’une musique dissonante et d’une lumière intense, permet de voir disparaître et apparaître à la fois ce que l’on redoute, ce qui nous effraie, nos peurs les plus consistantes, nos ardeurs les plus stériles.

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Les Damnés © Christophe Raynaud de Lage

Il s’agit bien d’un spectacle d’art, largement inspiré par le film de Visconti, notamment dans le jeu d’acteurs, mais qui a su pourtant dépasser l’écriture purement cinématographique du scénario pour permettre de faire émerger une forme théâtrale assurée et puissante. Ivan Van Hove signe avec la troupe de la Comédie-Française une très belle adaptation portée non seulement par des acteurs de talent mais surtout par une équipe technique imposante tant dans les modulations et modifications de la genèse des images, que dans la musique ou la scénographie.

Les Damnés nous apprennent à ne plus respirer, le vent respire pour nous dans la cour, souffle primitif des grandes épopées, c’est le vent de l’histoire, de notre actualité qui murmure ses frimas d’indolence, et qui nous oblige nous spectateur, fusillé comme on peut l’être dans ce monde, à réagir et à faire face à l’horreur, à croire possible, toujours possible, même si cela paraît improbable, l’énergie assassine du collectif, en prévenir les signes et les dangers du moins.

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