comédie de st étienne

Thyeste (Sénèque) mis en scène par Thomas Jolly [addendum critique]

Pour contraster le regard admiratif de Raf sur notre site

Un Regard Complémentaire de Louise Rulh :

Thomas Jolly est un magicien des sentiments. Il connaît les rouages de la sensibilité humaine et sait quels boutons pousser pour provoquer l’émotion, le frisson, le hérissement des poils. Cela ne rate pas dans Thyeste, où le travail de la lumière et du son, ainsi que la scénographie (qui plus est dans un lieu aussi magistral que celui où elle est présentée cette année…) font du spectacle un moment d’émotion et de magie. Cependant, là où dans les précédentes créations du jeune metteur en scène, ces émotions étaient guidées et menées par une nécessité inhérentes sorties d’une lecture fine et intelligente du texte, dans Thyeste on a la désagréable impression qu’à ce beau son et lumière manque un cœur, une âme, une profondeur. Pourtant la dramaturgie qu’évoque Thomas Jolly dans ses interviews (vous pouvez retrouver celle qu’il a faite avec la radio du festival l’écho des planches via ce lien) semble aussi poussée et cohérente que les précédentes. Alors pourquoi aussi peu de nuances, aussi peu de rythme et aussi peu de fragilité dans cette version rageuse, colérique et emportée du texte de Sénèque ? Peut-être ne dépend-t-il que de la modeste autrice de ces lignes de n’avoir pas été prise dans une compréhension fine des enjeux du texte transmis au plateau, malgré une bonne volonté sincère ; ou peut-être qu’on peut ici réclamer le droit au « moins bien qu’avant », le droit à la victoire mitigée, le droit au chemin tortueux pour un artiste, dans un monde du théâtre contemporain parfois bien cruel qui jette trop rapidement la pierre aux jeunes talents encensés peu de temps avant qui auraient déçus l’institution et la critique. Je ne garderais pas rigueur à M. Jolly de cette déception mitigée qu’est la mienne, et saurait attendre la suite d’un beau parcours d’artiste avec impatience.

 

Thyeste de Sénèque dans une mise en scène de Thomas Jolly [La Piccola Familia]

Vu Le 6 Juillet, dans la Cour d’Honneur jusqu’au 15 Juillet 

Une éclipse inquiète et hallucinée…

Choisir de représenter une tragédie antique dans la Cour d’Honneur ne relève pas seulement ici d’un acte purement dramaturgique. En effet, il apparaît à mesure que la nuit s’enfonce et que le soleil quitte la terre tant sur scène que dans les entrailles de la pièce, que la dramaturgie revêt une dimension esthétique. Esthétique, parce que la dramaturgie se corroie par l’artifice, par l’artefact et d’une certaine façon par le sensationnel présent dans l’horizon de toute performance artistique. Esthétique encore parce qu’elle permet de faire advenir de façon sensible, une vérité essentielle. Cette vérité est au fondement même de la démocratie, du théâtre et surtout partie intégrante des origines du Festival d’Avignon, c’est un espoir porté au cœur des tourmentes, c’est aussi la monstruosité décadente représentée pour conjurer ou pour prévenir la folie criminelle des hommes. Aussi, Thyeste apparaît à tous les égards comme un spectacle se fondant dans l’inertie de la direction d’Olivier Py appelant de ses vœux un grand spectacle de théâtre populaire dans la Cour et en même temps ce spectacle, par sa démesure engendrée par la démesure des hommes que veut condamner la tragédie, est incontestablement une exorde à notre humanité qui s’enfonce chaque jour un peu plus dans le reniement de ses valeurs.

Dès lors, raconter d’une telle manière l’histoire de deux frères ennemis, que la rancœur et la haine excitent à la plus terrible fureur, exhibant un apaisement de circonstance pour sacrifier l’innocence d’enfants dans un holocauste insensé, outrepassant même les interdits moraux jusqu’à les servir dans un repas, ce n’est pas simplement raconter quelque chose de tragique [ et cela Thomas Jolly le perçoit de façon lumineuse dans sa mise en scène], c’est montrer sur scène la force du renoncement à ses valeurs. Le personnage d’Atrée n’a de cesse en préparant son crime et en le perpétrant de fanfaronner devant l’ordre céleste qui ne devient pour lui qu’une masse vide et imperturbable. Il agit et pourtant rien ne se passe. Sénèque confère à Atrée une dimension cathartique en ce qu’il annonce les autres crimes de toute sa descendance et ordonne à Tantale d’inspirer une telle hubris, lui qui fut le premier à commettre un holocauste semblable.

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Thyeste © Christophe Raynaud de Lage

Aussi, et c’est là toute la force de la dramaturgie, Thomas Jolly a voulu instituer sur scène l’épanchement du surnaturel dans la présence réelle de la scène. Il a choisi d’amplifier le mythique pour lui donner une consistance spectaculaire. Il a délibérément poursuivi un projet enthousiaste au sens le plus fort car tous les acteurs dans leurs costumes ou dans la totalité absolue de la scène sont enveloppés et nimbés d’une délicate et tonitruante exécration. Face à ces personnages dévorés par leur haine ou leur aveuglement, il y a des observateurs impuissants, aussi impuissants que le public. C’est d’abord le chœur et le messager que Thomas Jolly a choisi de pressurer en choralité. En effet, à de nombreux instants, Emeline Frémont qui incarne d’abord seule le chœur est bientôt accompagnée par une chorale d’enfants. Le Chœur formé d’une telle alliance représente tout comme le public présent, notre modernité comme en témoigne leurs tenues journalières. En même temps, la voix claire des enfants fait frémir autant qu’elle interroge : c’est l’innocence magnifiée face à la cruelle voix écrue d’Atrée interprété avec une fièvre entêtée par Thomas Jolly. Face à Atrée se détache la demande de pardon et d’amour de Thyeste interprété par un Damien Avice empenné d’incertitude et bientôt criblé de douleur dont on reconnaît la candeur désabusée qui nous faisait tant vibrer dans son interprétation de Clarence dans Richard III.

Pour autant, la pièce multiplie les effets scéniques pour accentuer la progression dramatique de l’intrigue et Thomas Jolly a raison de comparer ce texte à une sorte de livret d’opéra dans son entretien avec Francis Cossu présent dans le programme de spectacle. En effet, la musique très présente dans sa mise en scène, par la prégnance d’une bande-son et la présence scénique de musiciens [dont le tambourineur, qui juché en haut de la tête dépecée du colosse, bat le rythme de cette implacable destinée] manifeste l’étau de la tragédie qui se resserre tout comme la Cour ainsi exploitée et figurant le palais d’Atrée met en exergue le piège qui se referme sur Thyeste et sur toute sa progéniture. Des lors, le colossal décor qui pourrait figurer les membres dépecés des enfants de Thyeste représente d’une certaine façon l’ambition des hommes qui élèvent des colosses aux Dieux pour les faire à leur image. Ici la main et la tête qui ressemblent à une tête décollée et béante ne figurent pas seulement l’opposition entre le pouvoir d’Atrée et la déchéance de Thyeste. Elles figurent la promesse de toute une inquiétude essentielle et constitutive de l’art depuis la nuit des temps, entre pulsion de vie et pulsion de mort, entre Éros et Thanatos, entre mesure et démesure, promesse sans doute rassérénée par Rimbaud dans son Alchimie du Verbe qui pourrait à elle seule résumer tout le travail de la Piccola Familia sur ce spectacle : « Je finis par trouver sacré le désordre de mon esprit. […] Je devins un opéra fabuleux ». Ainsi cette mise en scène hallucinée multipliant les effets scéniques, rythmée par des noirs totaux et des silences exiguës, baignée par une lumière farouche, colorée et obscurcie par des faisceaux éclectiques, s’impose comme une sorte d’éclipse théâtrale.

On pourra dire que c’est mégalo, on pourra dire que c’est trop artificiel, on pourra aisément développer toute une critique sur la démesure propice de la Picolla Familia, qu’on restera très loin du fondement de la pièce parfaitement saisi par Thomas Jolly et montré jusque dans les convulsions des acteurs : ainsi qu’il le dit lui-même dans l’entretien cité plus haut « il y a une disproportion entre les êtres humains et les forces de leur environnement plus grandes qu’eux ». Les personnages, les hommes et Atrée lui-même sont dépassés par ce qui advient, déjà fébriles, le pas vers la monstruosité est une inclination dangereuse mais tellement humaine. Aussi, il faut reconnaître à ce spectacle quelque chose de spectaculaire en même temps qu’il nous faut souligner l’intensité de la dramaturgie. En dévoilant ainsi le texte de Sénèque, Thomas Jolly s’approche d’une conception proche de celle d’Artaud, au delà de la parole même, le théâtre a autre chose à jouer que propose magistralement Thomas Jolly dans cette production ainsi qu’Artaud l’énonce dans le Théâtre et son double : « [d]es possibilités d’expansion hors des mots, de développement dans l’espace, d’action dissociatrice et vibratoire sur la sensibilité. » Travailler la parole avec une véritable ambition de spectacle total, c’est définitivement bien cela que le public attend de la Cour d’Honneur !

Raf.

Le Retour au Désert de Bernard-Marie Koltès dans une mise en scène d’Arnaud Meunier

au théâtre des Célestins jusqu’au 11 Février en collaboration avec le TNP

Cette pièce de Koltès est assez singulière dans son œuvre et atteint des sommets dans la tonalité comique. Le travail sur l’ironie est tel, que seul une interprétation du texte poussée dans ses retranchements, peut permettre d’exprimer la férocité et surtout toute l’acuité de l’ensemble des personnages qui ponctuent le texte et lui donne cette saveur si caustique et délicate.

Cette pièce évoque par bribes et par fragments d’histoires et de situations, toute l’histoire d’une famille sur plusieurs générations, la famille Serpenoise, hérétique petite bourgeoisie parvenue, ronflante qui comme toute famille connaît des sortes de travers qui sont singés ici notamment dans le personnage de Mathilde, qui se complaît dans une hystérie mélancolique et un furor sagace.
Le personnage du frère Adrien quant à lui se présente comme l’héritier de cette famille et se montre exécrable en tout point, incapable d’une quelconque maîtrise de lui-même. Il est le pilier même d’un orgueil rabougri, décharné, terriblement ridicule. Il représente à lui seul tous les instincts criminels d’une France qui à l’heure de la décolonisation, refusait toujours de croire à la possibilité même de l’indépendance. On le voit en train de comploter secrètement avec les notables de sa ville pour préserver ses intérêts, et il va même jusqu’à nier l’existence d’une guerre en Algérie.
Les grands événements évoqués en filigrane dans cette pièce forment ainsi des éléments mis en suspens autour desquels la fable familiale se construit.

Cette famille, qui se retrouve dans leur maison natale, dans une petite ville de province, après de longues absences l’une à l’autre, n’existe que par la confrontation et le rejet de l’autre, ou du moins son mépris irrévérencieux. Le metteur en scène dans sa composition dramaturgique a bien su mettre en perspective tout le sourire de ce qui se jouait là, à tel point que le tragique est entièrement conquis par le rire, une matière à rire que l’auteur avait même bien voulu assimilée en son temps à une écriture de boulevard. Il y a des éléments d’inversion assez drôle, que les effet de jeu rendent pleinement ; le jeu imbibe dèja en soi ces inversions d’une dérision désabusée.

Ainsi on rentre dans une armoire pour y dire un secret, on se venge avec cruauté dans le contentement de son illusion de puissance, on fait semblant de dormir pour ne pas se faire tuer… Inversions qui n’en sont pas définitivement puisqu’elles sont la fabrique même de la pièce. Le lieu clos que forme la maison et son jardin sont ainsi des lieux de l’incertitude, d’une vérité palpable et pourtant cachée, d’une histoire intérieure et enfouie très difficile à cerner. Le frère et la sœur, Mathilde et Adrien forment en cela des titans déchaînés qui roulent leurs mécaniques mais sont dèja couvert d’une rouille impérissable, qu’aucune forme d’amour filial autrement que corrompu ne pourrait rapprocher.

C’est un peu cela au fond que cette pièce corroie, une sorte d’accomplissement en queue de poisson, en dérobades, tout en détour. Mais ce sont justement ces personnages complètement caricaturaux, caricatures de sentiments, caricatures d’une possibilité de compassion, qui forment et irriguent l’atmosphère étouffante de la pièce, étouffante par les mots qui se déploient, par les personnages incongrus et non avérés qui s’immiscent dans la pièce et lui donne le clinquant d’une bizarrerie loufoque. Le spectre de Marie, ancienne de femme d’Adrien, apparaît ainsi pour déverser des flots d’insanités et n’a rien de ce spectre impérieux qui nous fait craindre pour notre vie dans les œuvres de Shakespeare. Le parachutiste noir, nostalgique de l’époque coloniale est un symptôme aussi de ce redéploiement comique d’hypocrisie au cœur des alliances, et de dénonciation politique sous le fard si catalyseur du théâtre.
C’est bien la mise à mort d’une petite bourgeoisie provinciale trop imbue d’elle même que cette comédie traduit, et tous les non-dits, toutes les sortes de secrets ou de dégénérescences prétendument morales qui caractériseraient les personnages ne sont que l’incarnation de leur propre folie, drôle parce que pleine d’une innocence désavouée, comique parce que empreinte d’une naïveté bon gré, mais qui à chaque fois permet de découvrir des confrontations beaucoup plus intriquées et liées aux perspectives générales de la société. La figure de l’homme y prend une tournure plus philosophique qu’il n’y paraît au premier abord, puisque Koltès essaye de montrer les racines d’un être et l’origine de ses maux. Comment le drame naît en lui, à quel moment, à quel instant, par quel biais et quelles seraient ces fractures ?

Ces pièces sont comme des négatifs de notre intériorité et l’écriture essaye de retrouver par la parole cette catastrophe à la base de l’individu, celle-là non élucidée qui le brime et l’assaille de fantasmes.
Ces fantasmes s’expriment sous diverses formes dans l’écriture de Koltès, mais il traduisent l’urgence des personnages à se parler pour s’infliger des blessures, pour outrager l’autre, pour fuir sa propre histoire. Mathieu par exemple refuse peu à peu cette allégation familiale et prétend aller par delà le monde, faire la guerre puisque c’est la seule perspective que lui offre la société. Le rapport aux prostituées est aussi très sinueuse dans cette œuvre, et l’on verrait presque dans la mélancolie fragile d’Aziz et dans la lassitude d’Édouard pleine de désir, la suave innocence du narrateur de La Nuit juste avant les forêts qui court après sa Mama.

Arnaud Meunier a su avec sa mise en scène qui conjugue les mouvements de cette famille à ceux de l’idéologie rétrograde d’une veille France, retrouver une espèce d’alchimie entre le jardin, la maison, et le monde extérieur, en rendant possible sur scène « le désert », par des effets de lumières, l’étalement d’un gazon, et une véranda qui sert à incarner tous les lieux.
Le metteur en scène parvient à insuffler à ces lieux une dynamique qui donne un vrai support de jeu aux comédiens, qui sont en réalité les fabricateurs souverains de ce spectacle théâtral. Le théâtre est le seul lieu où l’on dit que ce n’est pas la vraie vie, et qui pourtant permet d’en révéler les parts d’ombres, que même la lumière parfois ne parvient pas à percer, tant la cruauté en montre les faiblesses et en augmente la tristesse. Au delà même des sensations politiques qui se dégagent de cette pièce sur le passé colonial et le rapport à la guerre d’Algérie, au delà d’un déchaînement absurde et véloce de conflits féroces, les comédiens sont là pour faire vivre ces personnages et déchaîner l’histoire, comme quand Abad dans Quai Ouest crée une petite tempête avec une kalachnikov avant de porter le coup fatal à Charles.

Cette représentation ainsi est servie par des comédiens d’une générosité et d’un talent extrême, dont les performances ne font qu’accroître encore plus la jouissance tacite du spectateur. On peut aussi noter la performance de Didier Bezace qui jouant le rôle d’Adrien se retrouve conquis par sa propre hystérie, et sait néanmoins bien alterner dans son jeu entre la tempérance et l’expression d’une colère hystérique.

Arnaud Meunier avec ses comédiens nous donne à entendre le Retour au Désert avec force tout en conservant la fragilité lancinante des personnages et la noirceur de leurs âmes, alchimie qui justement fait naître le rire comme meilleur sarcasme de nos représentations !