Le Retour au Désert de Bernard-Marie Koltès dans une mise en scène d’Arnaud Meunier

au théâtre des Célestins jusqu’au 11 Février en collaboration avec le TNP

Cette pièce de Koltès est assez singulière dans son œuvre et atteint des sommets dans la tonalité comique. Le travail sur l’ironie est tel, que seul une interprétation du texte poussée dans ses retranchements, peut permettre d’exprimer la férocité et surtout toute l’acuité de l’ensemble des personnages qui ponctuent le texte et lui donne cette saveur si caustique et délicate.

Cette pièce évoque par bribes et par fragments d’histoires et de situations, toute l’histoire d’une famille sur plusieurs générations, la famille Serpenoise, hérétique petite bourgeoisie parvenue, ronflante qui comme toute famille connaît des sortes de travers qui sont singés ici notamment dans le personnage de Mathilde, qui se complaît dans une hystérie mélancolique et un furor sagace.
Le personnage du frère Adrien quant à lui se présente comme l’héritier de cette famille et se montre exécrable en tout point, incapable d’une quelconque maîtrise de lui-même. Il est le pilier même d’un orgueil rabougri, décharné, terriblement ridicule. Il représente à lui seul tous les instincts criminels d’une France qui à l’heure de la décolonisation, refusait toujours de croire à la possibilité même de l’indépendance. On le voit en train de comploter secrètement avec les notables de sa ville pour préserver ses intérêts, et il va même jusqu’à nier l’existence d’une guerre en Algérie.
Les grands événements évoqués en filigrane dans cette pièce forment ainsi des éléments mis en suspens autour desquels la fable familiale se construit.

Cette famille, qui se retrouve dans leur maison natale, dans une petite ville de province, après de longues absences l’une à l’autre, n’existe que par la confrontation et le rejet de l’autre, ou du moins son mépris irrévérencieux. Le metteur en scène dans sa composition dramaturgique a bien su mettre en perspective tout le sourire de ce qui se jouait là, à tel point que le tragique est entièrement conquis par le rire, une matière à rire que l’auteur avait même bien voulu assimilée en son temps à une écriture de boulevard. Il y a des éléments d’inversion assez drôle, que les effet de jeu rendent pleinement ; le jeu imbibe dèja en soi ces inversions d’une dérision désabusée.

Ainsi on rentre dans une armoire pour y dire un secret, on se venge avec cruauté dans le contentement de son illusion de puissance, on fait semblant de dormir pour ne pas se faire tuer… Inversions qui n’en sont pas définitivement puisqu’elles sont la fabrique même de la pièce. Le lieu clos que forme la maison et son jardin sont ainsi des lieux de l’incertitude, d’une vérité palpable et pourtant cachée, d’une histoire intérieure et enfouie très difficile à cerner. Le frère et la sœur, Mathilde et Adrien forment en cela des titans déchaînés qui roulent leurs mécaniques mais sont dèja couvert d’une rouille impérissable, qu’aucune forme d’amour filial autrement que corrompu ne pourrait rapprocher.

C’est un peu cela au fond que cette pièce corroie, une sorte d’accomplissement en queue de poisson, en dérobades, tout en détour. Mais ce sont justement ces personnages complètement caricaturaux, caricatures de sentiments, caricatures d’une possibilité de compassion, qui forment et irriguent l’atmosphère étouffante de la pièce, étouffante par les mots qui se déploient, par les personnages incongrus et non avérés qui s’immiscent dans la pièce et lui donne le clinquant d’une bizarrerie loufoque. Le spectre de Marie, ancienne de femme d’Adrien, apparaît ainsi pour déverser des flots d’insanités et n’a rien de ce spectre impérieux qui nous fait craindre pour notre vie dans les œuvres de Shakespeare. Le parachutiste noir, nostalgique de l’époque coloniale est un symptôme aussi de ce redéploiement comique d’hypocrisie au cœur des alliances, et de dénonciation politique sous le fard si catalyseur du théâtre.
C’est bien la mise à mort d’une petite bourgeoisie provinciale trop imbue d’elle même que cette comédie traduit, et tous les non-dits, toutes les sortes de secrets ou de dégénérescences prétendument morales qui caractériseraient les personnages ne sont que l’incarnation de leur propre folie, drôle parce que pleine d’une innocence désavouée, comique parce que empreinte d’une naïveté bon gré, mais qui à chaque fois permet de découvrir des confrontations beaucoup plus intriquées et liées aux perspectives générales de la société. La figure de l’homme y prend une tournure plus philosophique qu’il n’y paraît au premier abord, puisque Koltès essaye de montrer les racines d’un être et l’origine de ses maux. Comment le drame naît en lui, à quel moment, à quel instant, par quel biais et quelles seraient ces fractures ?

Ces pièces sont comme des négatifs de notre intériorité et l’écriture essaye de retrouver par la parole cette catastrophe à la base de l’individu, celle-là non élucidée qui le brime et l’assaille de fantasmes.
Ces fantasmes s’expriment sous diverses formes dans l’écriture de Koltès, mais il traduisent l’urgence des personnages à se parler pour s’infliger des blessures, pour outrager l’autre, pour fuir sa propre histoire. Mathieu par exemple refuse peu à peu cette allégation familiale et prétend aller par delà le monde, faire la guerre puisque c’est la seule perspective que lui offre la société. Le rapport aux prostituées est aussi très sinueuse dans cette œuvre, et l’on verrait presque dans la mélancolie fragile d’Aziz et dans la lassitude d’Édouard pleine de désir, la suave innocence du narrateur de La Nuit juste avant les forêts qui court après sa Mama.

Arnaud Meunier a su avec sa mise en scène qui conjugue les mouvements de cette famille à ceux de l’idéologie rétrograde d’une veille France, retrouver une espèce d’alchimie entre le jardin, la maison, et le monde extérieur, en rendant possible sur scène « le désert », par des effets de lumières, l’étalement d’un gazon, et une véranda qui sert à incarner tous les lieux.
Le metteur en scène parvient à insuffler à ces lieux une dynamique qui donne un vrai support de jeu aux comédiens, qui sont en réalité les fabricateurs souverains de ce spectacle théâtral. Le théâtre est le seul lieu où l’on dit que ce n’est pas la vraie vie, et qui pourtant permet d’en révéler les parts d’ombres, que même la lumière parfois ne parvient pas à percer, tant la cruauté en montre les faiblesses et en augmente la tristesse. Au delà même des sensations politiques qui se dégagent de cette pièce sur le passé colonial et le rapport à la guerre d’Algérie, au delà d’un déchaînement absurde et véloce de conflits féroces, les comédiens sont là pour faire vivre ces personnages et déchaîner l’histoire, comme quand Abad dans Quai Ouest crée une petite tempête avec une kalachnikov avant de porter le coup fatal à Charles.

Cette représentation ainsi est servie par des comédiens d’une générosité et d’un talent extrême, dont les performances ne font qu’accroître encore plus la jouissance tacite du spectateur. On peut aussi noter la performance de Didier Bezace qui jouant le rôle d’Adrien se retrouve conquis par sa propre hystérie, et sait néanmoins bien alterner dans son jeu entre la tempérance et l’expression d’une colère hystérique.

Arnaud Meunier avec ses comédiens nous donne à entendre le Retour au Désert avec force tout en conservant la fragilité lancinante des personnages et la noirceur de leurs âmes, alchimie qui justement fait naître le rire comme meilleur sarcasme de nos représentations !

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