Marcial Di FONZO BO

Eva Peron et l’Homosexuel de Copi, mise en scène Marcial di Fonzo Bo

Rencontre avec Copi

Quand le théâtre national Cervantes de Buenos Aires demande à Marcial di Fonzo Bo de ramener l’auteur jusqu’alors chassé de sa terre natale, Copi, et de le présenter au public argentin, celui décide de monter deux pièces de l’auteur, Eva Peron et L’homosexuel ou la difficulté de s’exprimer. Le diptyque ainsi construit permet de présenter deux faces très différentes, et pourtant très complémentaires, de l’auteur : si L’homosexuel est une pièce très extravagante, presque épique, caricaturale ; Eva Peron est un texte plus dur, plus polémique et aussi plus concret. Présenter ces deux textes en les mettant face à face, c’est ainsi permettre une réelle rencontre avec l’auteur décédé il y a trente ans cette année.

© Teatro Cervantes – Teatro nacional Argentino

L’homosexuel, présenté en première partie de soirée, est une pièce sur l’identité, le genre, le sexe. Dans une grande fresque absurde et grotesque, on voit des personnages de tous genres et toutes sexualités se démener dans la neige russe, s’affrontant dans une lutte violente et destructrice, dont la jeune Irina ne réchappera pas. Entre les personnages nés femelles à qui on a greffé un sexe masculin par punition ; les personnages transsexuels ; les personnages homosexuels, l’identité est questionnée sans relâche pas une remise en question des codes traditionnels. 

Faire jouer tous ces personnages, ou presque, par des hommes travestis permet de flouter encore plus la perception du spectateur, qui est donc forcé de se détacher de ce qu’il voit, qui ne correspond pas à ce qu’il entend. De fait, il est donc renvoyé à l’écoute de la langue, de la poésie de Copi, balancée dans une esthétique de l’extrême, presque clownesque. Le jeu des acteurs (notamment la fantastique Rosario Varela) fait du spectacle une réelle performance, qui permet d’attaquer, par le rire, la paroi épaisse du politiquement correct qui enserre nos sociétés. La violence des relations sociales, la fausseté de l’amour, l’hypocrisie des relations humaines sont exposées crûment dans une farce grotesque et radicale, qui explose au nez du public sans aucun fard.

L’esthétique de Eva Peron est tout à fait différente. Dans son palais où elle s’est faite enfermer pour mettre en scène sa mort supposée prochaine, la femme de pouvoir charismatique et adorée par le peuple se révèle telle qu’elle est réellement, c’est-à-dire capricieuse, vénale, manipulatrice, et presque folle. Même si Copi a à de multiples occasions déclaré que cette pièce n’était pas une pièce politique ou anti-peroniste (on l’entend le dire lui-même dans un entretien radiophonique diffusé pendant l’entracte), la vision de la femme (historique et en général) qu’on lit à travers la pièce est très négative.

Jouée par un homme, cette Eva Peron est d’autant plus éloignée de nous, et peut être de la personne historique devenue un mythe dans toute l’Amérique du sud – voire dans le monde entier. En créant ce décalage, le metteur en scène (qui incarne aussi Evita) permet une distanciation plus grande. Dans une pièce qui dénonce l’indécence du luxe, l’injustice et la corruption des puissants, l’humour reste malgré tout, Copi oblige, très puissant et très mordant.

Ainsi la construction du diptyque est très parlante, et permet d’éclairer l’œuvre de l’auteur argentin d’une manière nouvelle. Troisième élément de la dramaturgie générale du spectacle, l’entracte est elle aussi mise en scène, par un numéro d’un artiste transformiste de l’underground de Buenos Aires, qui présente dans la pure tradition du cabaret un spectacle de plusieurs numéros successifs de playback et de danses, entrecoupées de textes de Copi ou d’enregistrements de sa propre voix, parlant (en français, sa langue d’adoption) de ses pièces (notamment les deux qui nous sont présentées). 

Marcial di Fonzo Bo monte donc un spectacle-hommage à Copi, qui permet de rencontrer son univers et de pénétrer dans son esthétique par différentes portes : l’humour, l’esthétique de la destruction, la travestissement (Copi a lui-même longtemps joué des numéros de transformiste), la quête de l’identité, le rapport à l’exil et au pays d’origine, ou encore l’engagement politique et militant. L’homme transparaît ainsi derrière les textes qu’il a laissé, et qui sonnent pourtant terriblement actuels dans un contexte, 30 ans plus tard, où la France (et l’Europe) semblent se refermer et effectuer un retour en arrière en matière de diversité sociale et de vivre ensemble.

Louise Rulh

Vera dans une mise en scène d’Elise Vigier et Marcial Di Fonzo Bo par la Comédie de Caen

au Théâtre des Célestins en coproduction jusqu’au 8 octobre

Vera constitue la dernière pièce du dramaturge et cinéaste tchèque Petr Zelenka. Le spectateur peut être surpris voire dérouté devant la mise en scène qui donnerait presque le vertige. Six acteurs – Karine Viard, Helena Noguerra, Lou Valentini, Rodolfo de Souza, Pierre Maillet et Marcial Di Fonzo Bo- incarnent près d’une vingtaine de personnages. Les scènes paraissent exubérantes, aussi bien dans la dimension comique que dans la dimension tragique. Au demeurant, le talent des acteurs et les choix de mise en scène révèlent très vite toute l’ingéniosité de la pièce qui constitue une féroce satire sociale.

Le personnage central de la pièce, Vera, est incarné par Karine Viard en une impitoyable directrice d’une agence de casting. Lors de la première scène, on apprend qu’une des actrices de l’agence s’est suicidée et Vera est appelée pour procéder à la reconnaissance du corps. Elle se retrouve alors incapable de se rappeler le nom de l’actrice et oublie très vite l’événement pour revenir à son travail. A la fois ambitieuse, autoritaire et cruelle, le personnage est le reflet de son époque. Caricature d’une caricature, le spectacle parvient brillamment à souligner les limites et les contradictions d’un système néo-libéral destructeur des liens sociaux, d’un monde voué à l’implosion.

vera

Vera est sans pitié et ne pense qu’à ses intérêts. Les employés dans l’agence de casting paraissent être des coquilles vides et sont soumis à l’instant présent. Les personnages sont incapables de nouer des liens avec les autres et sont nécessairement déçus de leurs relations. Au sommet de sa carrière, Vera décide de faire fusionner son agence avec une importante agence anglaise dans un but lucratif et également dans un désir de puissance. Ce choix entraînera sa descente aux enfers, sa perte de contrôle sur sa vie affective, intime et professionnelle. Cet événement offre aussi l’occasion de mettre en lumière deux mondes. Celui des stars, de l’élite qui se complaît dans le luxe et le confort. Un monde qui cache une réalité plus noire, cruelle, qui n’est autre que le reflet du premier monde privé d’artifices. En dévoilant cette fresque sur notre monde actuel, Vera fournit une critique féroce de notre époque plongé dans l’individualisme.

Vera, qui était un personnage sans pitié, incapable d’empathie, se retrouve piégée dans ce système sans pitié pour ceux qui échouent. Mais même en perdant son travail, son logement, ses relations, elle ne change pas. Comme si la violence de ce monde avait laissé des stigmates indélébiles. En ce sens, le spectacle est une formidable satire sociale d’un monde en déréliction où transparaît une absence de valeurs. Pourtant, on ne parvient pas à se réjouir du malheur de Vera. Certes, elle tombe bien bas en n’hésitant pas dans sa survie à voler ceux qui souhaitent lui venir en aide. Mais c’est en voyant sur des écrans les images de la jeunesse de Vera, lorsqu’elle était encore innocente, qu’on comprend qu’elle est avant tout une sorte victime. Un pur produit de l’époque, d’un néo-libéralisme sans limite et sans pitié. Un monde emportant les autres dans sa spirale d’autodestruction, comme s’il refusait de disparaître…

David Pauget