LOUKA PETIT-TABORELLI

Cross ou la fureur de vivre de Julie Rossello-Rochet dans une mise en scène de Lucie Rébéré

Vu au théâtre 95 de Cergy-Pontoise

Une perception lucide du phénomène des harcèlements

Le texte est paru en janvier dernier aux éditions théâtrales après avoir été primé aux journées des auteurs 2016 de Lyon. A l’époque, nous avions eu la chance de rencontrer son auteure pour un entretien sur la radio Trensistor. Le spectacle a donc quitté la région lyonnaise pour la région parisienne… L’histoire de la pièce se mue autour de la personnalité d’une jeune adolescente Blake, harcelée dans son collège et jusque sur les réseaux sociaux. A priori, le texte évoque cette question prégnante du harcèlement scolaire en s’immisçant dans la vie intérieure de Blake, nous faisant regarder le monde à travers ses yeux.

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© Amandine Livet

La version littéraire est empreinte d’une narration fragmentée, faisant naître au fil d’une intense et minutieuse rhapsodie, la figure inquiétante et rassurante de Blake, qui découvre au fur et à mesure de son calvaire, ce que se battre peut signifier et comment l’intensité de la vie jusque dans l’amitié et l’amour peut rasséréner jusqu’aux sourires ensevelis ou disparus. La version théâtrale choisit à travers un univers scénique évoquant l’espace de la chambre de Blake, et à travers deux comédiens et une voix-off de faire émerger Blake, bientôt présente dans un dispositif vidéo qui voit apparaître et se succéder les visages de nombreux collégiens. Le personnage est évidemment offert comme un symbole universel des adolescentes de son âge, une espèce d’allégorie mouvante dont les pensées essouffleraient les absurdités de ce monde. En même temps, chaque personnage qui entoure l’histoire de Blake est convoqué par un jeu parfois loufoque et très burlesque des deux comédiens qui rend présent la circulation effrénée de la pièce entre des personnages malévoles ou stériles. Aussi, la communauté scolaire incarnée par des professeurs, la CPE, le principal et la communauté des adultes est montrée dans son impuissance à déceler, plus largement le monde des adultes devient aussi damnable que celui des adolescents en tant qu’il procède lui aussi à des mécanismes d’exclusions, comme le montre si bien l’évocation de tentes-igloos sur la place de la mairie (se référant à la situation des réfugiés).

En réalité, la version théâtrale nous propose un voyage initiatique dans les objets et dans le monde qui entoure l’adolescence, de la vie quotidienne à l’école à la vie virtuelle. Le théâtre devient ici une arme de lucidité pour faire voir des phénomènes assez récents, la violence dans la pièce provient essentiellement de ce monde virtuel qui à travers des messages allie insultes, intimidations et incitations à la haine. Il reste que la pièce est corroborée par un instinct poétique que la mise en scène ne souligne pas avec suffisamment d’intensité en se concentrant trop sur la structure de la pièce, elle en donne une lecture très intéressante mais qu’il faut absolument poursuivre en tant que spectateur par la lecture du texte. Ce qui fait la force de cette œuvre, ce sont les rêveries du personnage, cette force de perception qui lui donne cette saveur si théâtrale, l’impression qu’on nous raconte quelque chose mais qu’en traversant ce récit, on est en réalité confronté à nos propres forfaits. C’est là que la pièce rejoint quelque chose proche de la fureur qui voit les inclinations du personnages s’affronter. Dès lors, le tragique dans cette évocation de la vie d’une adolescente est dans le mécanisme du déchaînement qui va contraindre Blake à se battre. Son parcours pour se libérer de ces peurs et de cette haine qui la tourmente va la rendre à la vie et à l’amitié quand elle aurait tendance à s’isoler encore à mesure que son être aura été blessé. C’est une pièce qui montre ainsi l’urgence de se construire en tant qu’adolescent dans un monde sans pitié, tragique, où chacun est en soi, s’il n’y prend garde, une victime ou un bourreau pour l’autre.

La pièce corroie ainsi par l’humour et une performance d’acteur assez souveraine, ce sentiment indestructible que serait l’harmonie du vivre-ensemble, et la seule chose qui pourrait le porter à notre conscience, c’est de le cultiver par l’inquiétude. La mise en scène aussi s’imprègne de cet univers inquiétant en montrant peu à peu par un souffle apaisé et paisible, le sarcasme silencieux du renoncement de ceux qui sont impliqués dans le harcèlement face à l’espoir de la lutte que tous ceux que Blake par sa vigoureuse lucidité aura su convaincre d’être des lucioles prête à éclairer le globe dans la nuit sombre… Une invitation à prendre le large ou à se révéler, on ne sort pas indemne d’un tel spectacle qui vient bouleverser nos certitudes et se montrer dans une machinerie psychologique très vive. Loin des poncifs qui entourent ce problème, il y a cette volonté dans l’écriture de faire naître l’indicible et le montrer tout simplement pour que chacun y trouve sa voix pour faire face aux menaces qui nous assaillent comme des mouches…

Raf

Jeanne Au Bûcher de Honegger et Claudel dans une mise en scène de Roméo Castellucci

Vu le 27 Janvier, jusqu’au 3 février à l’Opéra de Lyon

La pièce se dévoile comme un oratorio, une forme de musique qui s’adonne à la fois au mystique et au sacré et qui en même temps ordonne une action théâtrale vive mais cependant toujours déjà blessée. Car la pièce est bien l’histoire d’une blessure, l’histoire d’une femme qu’on brûlât parce que son courage et sa vaillance étaient œuvre du démon. L’oratorio en lui-même se concentre sur la passion de Jeanne d’Arc, mais sur une passion passive et presque langoureuse où le personnage de Jeanne d’Arc incarné par Audrey Bonnet illumine de ses yeux languides, les regards perçants de ses détracteurs. Ses détracteurs n’apparaissent pas sur scène, ni le chœur, ni les récitants ; cela donne une tonalité beaucoup plus poétique à la pièce en reléguant le jugement moral de ces voix cruelles du chœur qui condamnent ou plaignent tour à tour le sort de la « relapse ».

Frère Dominique quant à lui interprété par Denis Podalydès, se trouve relégué dans une petite partie de la scène, à parler à travers une porte close, tel un confesseur impuissant qui ne ferait que tarir l’amour et assombrir les griefs de Jeanne d’Arc. Au demeurant, l’intérêt de ce livret, c’est qu’il donne la parole aux bourreaux ; il nous évoque à travers la présence du chœur, que le metteur en scène a choisi de dissimuler hors scène, tout comme les récitants, une sorte de retour réflexif sur l’histoire et l’idéologie chrétienne. La mise en scène de Castellucci rend bien compte de l’abandon de Jeanne d’Arc, et le metteur en scène a su isoler le personnage de Jeanne en faisant évoluer la comédienne dans un espace clos.

Là, Jeanne est montrée dans l’expression d’une solitude essentielle, livrée à elle-même, abandonnée des siens et offerte en sacrifice aux flammes de l’enfer. Le metteur en scène a choisi de représenter Jeanne d’Arc en partant d’un décor qui rappelle une salle de classe des années 50-60. Il a donné au prologue de la pièce une espèce de coloration névralgique, un je ne sais quoi empreint d’une souffrance mystérieuse…

La pièce commence alors que des jeunes filles quittent une salle de classe. C’est cette salle qui devient précisément le lieu du drame, comme si l’histoire de Jeanne d’Arc commençait à l’école. Puis un homme décide de vider furieusement la salle de son contenu et finit par s’enfermer de l’intérieur. Il y a dès lors un acte de passage d’une salle d’école à une scène de la passion, où Jeanne se révèle peu à peu sous les traits vaporeux d’Audrey Bonnet dont la voix suave et crénelée s’élève parmi la musique lugubre de l’oratorio. Par ce commencement, le metteur en scène choisit de mettre en perspective l’école (qui est une école de jeunes filles), qui de part ce qu’elle pouvait représenter, était alors sans doute le sommet de l’arbitraire d’une éducation rigoureuse et louvoyante. De fait, inscrire la pièce dans cet espace d’une école entièrement vidée par le personnage du gardien, qui devient plus tard le personnage de Jeanne, c’est précipiter sur le plateau, du mystère et exfolier un espace pour trop restreint.

Il reste que cette salle d’école va rejouer le drame de Jeanne d’Arc en la libérant de la rectitude des livres d’histoires et en la livrant à la poésie dés-éthérée de Castellucci qui précipite des images constellées d’abandons et d’espoirs meurtris, qui n’ont de cesse de tisser la douloureuse et impitoyable obsécration de Jeanne d’Arc au monde. Aussi, la performance d’Audrey Bonnet relève presque d’un silence courroucé, d’une voix exécrée qui demande qu’on l’écoute et qu’on l’aime. Cette scène initialement « école » perd peu à peu ses contours et va évoluer vers d’autres matériaux qui remontent à la surface ou font surface. Il s’agit là d’autant de détours pour exprimer des espaces incertains, qu’ils soient baignés dans la mort ou illuminés par la clameur inquiétante de la Vierge, dont la pâleur extrême relève davantage du fantôme que de l’apparition exaltée.

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© Stofleth

La force première de cette Jeanne au Bûcher que met en scène Castellucci, c’est de placer la musique d’Honegger et le livret de Claudel, non plus seulement dans l’horizon d’une extase religieuse qui couronne tout autant la fragilité que l’impériosité du martyr, mais bien de substituer cette extase religieuse à l’expression d’une douleur et d’un abandon humain. Nous pourrions appeler ce renversement une démystification, mais c’est justement quelque chose de plus dans la dramaturgie castelluccienne. On pourrait y percevoir ici une réappropriation du mythe à la lumière d’un corps de femme dont la promesse des flammes ne fait rien abjurer et qui continue de rêver à la force de son combat, tenant même parfois, bien que nue et humiliée, son épée, qui est en même temps le soc d’un monde nouveau. Corps de femme encore qui sur le cadavre de son cheval essaye de lancer un dernier assaut !

Castellucci a mis sous le plateau un abîme et autour de l’espace central, des espaces intermédiaires qui ne sont pas tous visibles et dont les voix sont des excavations et non des litanies, parce que cette mort de Jeanne nous fait arpenter des espaces brisés et ravagés par l’hérésie des religions, capable de damner ou d’absoudre jusqu’à la moindre petite action de notre quotidien.

Ainsi, reléguer le chœur et les chanteurs à l’extérieur de l’espace scénique relève d’un choix fort et significatif : Jeanne n’est pas sur le bûcher prête à recevoir les invectives, mais elle affronte la haine, la peur, l’exaltation, le désir et la mort. C’est dans cet abîme de préjugés, de rectitude et de veulerie que Jeanne tombe et se redresse. On la croit morte depuis des siècles mais cette œuvre la fait revivre sous nos yeux ! Elle est bien encore en vie, en tant qu’objet mystique prêt à affronter les terreurs de son existence et de l’histoire humaine ! Elle vit encore pour être condamnée ou condamner, pour donner la grâce ou pour la recevoir…

Chaque tableau de cette Jeanne au Bûcher est une énigme dont les sens s’affrontent et se ruent dans les élans et les fulgurances de la dramaturgie. La dramaturgie enlève presque tout le pathos et tout le tragique de cet oratorio pour les remplacer presque par une sorte de rêverie poétique, où le réel fissuré et souterrain serait enfin accompli non par l’idéologie qui érige Jeanne d’Arc en une figure souveraine qui incarnerait la nation française, mais par l’art, qui sous le prisme de Roméo Castellucci, retranscrit sa souffrance et son martyr physique en redonnant au livret de Claudel l’exécution de la suave terreur de la liberté.

Dès que lors chaque chose est présente par intermittence sous formes de voix qui ne se rencontrent jamais et ne se regardent jamais, le spectateur se saisit mieux de l’espace central, qui est simplement jouxté d’une sorte de couloir où se retrouvent des personnages qui, à l’instar de Frère Dominique voudraient ouvrir la porte de l’espace qui les sépare de Jeanne. Mais cette porte précisément ne s’ouvre jamais, parce qu’elle ouvre sur l’infini ; et même quand des sortes de gendarmes parviennent à l’ouvrir, ils ne voient qu’une salle délabrée, qu’un plancher défoncé et de la terre parsemée partout. Cette vision est l’image même de notre impuissance de ce que chaque jour nous voyons des carnages aux lieux où ils se seraient déroulés quand il est déjà trop tard pour agir, quand bien même nous aurions la force de faire quelque chose… Cependant, Jeanne d’Arc, ce serait cette force qui demeurerait en nous et qui nous exalterait au combat dans les représentations idéologiques qu’on pourrait en avoir… Roméo Castellucci a fait disparaître cette figure en niant son désespoir et en fondant sa passion comme un voyage sans retour au seuil de son existence.

Jeanne au Bûcher questionne au lieu d’hurler son dépit, et le metteur en scène d’ajouter à son supplice quelque chose qui lui appartient en propre : essayer de réinvestir le vécu et le souvenir du personnage tragique pour faire que la tragédie soit un retour sur soi davantage qu’une exégèse des valeurs religieuses et morales. Ainsi, bien plus qu’une tragédie que l’orbite de la composition musicale viendrait soutenir, Audrey Bonnet nous livre une Jeanne d’Arc qui apparaîtrait comme un spectre shakespearien pour nous dénoncer l’horreur et la cruauté humaine, et nous les renvoyer en pleine face, scrutant le moindre de nos tremblements, et peut-être même la plus petite goutte de sueur qui perlerait de nos fronts pétrifiés.

Encore une fois, Roméo Castellucci avec les artistes et les musiciens de l’Opéra de Lyon nous montre l’étendue de son pouvoir sur la matière. Portée par deux comédiens, Frère Dominique et Jeanne d’Arc, des récitants et un chœur qui exhale toute l’oraison de la passion, cette Jeanne au Bûcher fait partie des moments de théâtre où l’attente et la contemplation font naître chez le spectateur cette sensation de malaise et d’incomplétude. La matérialité mystifiée et terrifiante de Roméo Castellucci transforme bientôt en ordalie politique l’histoire de Jeanne d’Arc, pour nous montrer que son combat avant d’être un sacrifice pour la nation, est un acte de résistance, acte de résistance qui est la part avouée de l’art quand l’art, faisant un pas du côté du mystère, nous révèle de plein fouet, les terreurs de la vie… On vit une expérience, sans savoir faire autre chose que regarder et écouter, car ainsi que le dit Olivier Py dans Les Mille et une définitions du théâtre : « le théâtre est la passion de la terreur première…»

Raphaël Baptiste