Clément Rousseaux

Rebibbia d’après Goliarda Sapienza dans une mise en scène Louise Vignaud

Vu en novembre au TNP Villeurbanne

La prison, lieu de sociabilité riche et terrible

La prison. Lieu de fantasmes, de terreur, de manipulation politique, punition suprême, châtiment ultime, enfer sur Terre, surpopulation, violence, enfermement, dénuement, torture psychologique, isolement, radicalisation, manque d’hygiène, loi du plus fort, délinquance, effets néfastes de groupes…

La prison vue par Goliarda Sapienza va à l’encontre de toute cette imagerie politique liée dans l’inconscient collectif à l’enfermement. Après y avoir passé quelques jours seulement, elle écrit le récit de son expérience à l’intérieur et porte un témoignage fort, politique et positif d’un lieu de liberté féminine au cœur même du lieu de l’absence de liberté. Louise Vignaud et son équipe s’emparent de ce récit pour porter au plateau une parole féministe, colorée, résolument libre et optimiste.

En effet, la prison pour femmes de Rebibbia rassemble dans un microcosme où se recrée une société dans tous ses rouages des centaines de femmes qui sont, leur présence même le prouve, victimes à l’extérieur d’une société qui les marginalise. Sapienza y rencontre la fine fleur des laissées pour compte des années 80 : prostituées, droguées, doucement folles, intellectuelles, lesbiennes, petites délinquantes… Ces femmes réunies par des circonstances étonnantes se créent un lieu de vie, de respiration, enfin isolées et donc peut-être protégées du système patriarcal oppressif.

Et quand des femmes se retrouvent et cohabitent, c’est avant tout une expérience de vie et une expérience étonnante de joie qui en découle. Solidarité, soutien, groupes de réflexion (la fameuse Université de Rebibbia qui donne son nom au texte de Goliarda Sapienza), et simplement partages divers construisent autour de ces femmes bousculées à l’extérieur un refuge de calme et de paix. Cet état de fait débouche sur ce paradoxe dont Goliarda est l’une des premières à parler : la prison est un lieu dont on veut sortir tant qu’on y est enfermés, mais qui manque et auquel on peut vouloir retourner une fois lâchés dans un extérieur qui n’est pas plus protecteur, qui serait même d’autant plus violent.

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© Rémi Blasquez / Page Facebook de la Compagnie La Résolue publié en résidence de création le 31 juillet 2018.

C’est donc à ce texte ambigu, surprenant et lumineux que s’attaquent Alison Cosson la dramaturge en charge de l’adaptation du texte, Louise Vignaud la metteuse en scène, et tout le reste de l’équipe. Si on peut s’interroger sur le sens de l’engagement politique qui découle de choisir de monter ce texte aujourd’hui dans le contexte actuel où l’on sait que les prisons françaises sont des espaces de non-droit qu’il faut condamner, on peut en tout cas saluer le travail d’adaptation qui permet d’amener un travail fort et sensible au plateau.

En effet, le spectacle propose une ode joyeuse à la féminité, présentant, par la virtuosité de ses quatre actrices et grâce au travail intelligent des costumes de Cindy Lombardi, toute une galerie de personnages, chacune hautes en couleur et très différentes. Isolées dans des cellules individuelles ou partagées, tour à tour masquées ou visibles dans la scénographie en échafaudage que signe Irène Vignaud, les filles de la prison vivent leur vie à l’intérieur avec une résilience et une force de caractère belles à voir. Certaines scènes de la pièce sont magnifiées par le travail vidéo qui permet dans de grands et colorés gros plans arrêtant la narration sur quelques portraits de femmes sublimées par ce médium.

De manière très différente du dernier projet présenté au TNP par la Cie La Résolue, Le Misanthrope, le défi de cette adaptation est relevé d’une manière à la fois touchante et puissante. Et la prison se débarrasse au plateau de ses vieux démons pour apparaître comme un lieu de sociabilité infiniment complexe, riche et terrible à la fois.

Louise Rulh.

Cross ou la fureur de vivre de Julie Rossello-Rochet dans une mise en scène de Lucie Rébéré

Vu au théâtre 95 de Cergy-Pontoise

Une perception lucide du phénomène des harcèlements

Le texte est paru en janvier dernier aux éditions théâtrales après avoir été primé aux journées des auteurs 2016 de Lyon. A l’époque, nous avions eu la chance de rencontrer son auteure pour un entretien sur la radio Trensistor. Le spectacle a donc quitté la région lyonnaise pour la région parisienne… L’histoire de la pièce se mue autour de la personnalité d’une jeune adolescente Blake, harcelée dans son collège et jusque sur les réseaux sociaux. A priori, le texte évoque cette question prégnante du harcèlement scolaire en s’immisçant dans la vie intérieure de Blake, nous faisant regarder le monde à travers ses yeux.

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© Amandine Livet

La version littéraire est empreinte d’une narration fragmentée, faisant naître au fil d’une intense et minutieuse rhapsodie, la figure inquiétante et rassurante de Blake, qui découvre au fur et à mesure de son calvaire, ce que se battre peut signifier et comment l’intensité de la vie jusque dans l’amitié et l’amour peut rasséréner jusqu’aux sourires ensevelis ou disparus. La version théâtrale choisit à travers un univers scénique évoquant l’espace de la chambre de Blake, et à travers deux comédiens et une voix-off de faire émerger Blake, bientôt présente dans un dispositif vidéo qui voit apparaître et se succéder les visages de nombreux collégiens. Le personnage est évidemment offert comme un symbole universel des adolescentes de son âge, une espèce d’allégorie mouvante dont les pensées essouffleraient les absurdités de ce monde. En même temps, chaque personnage qui entoure l’histoire de Blake est convoqué par un jeu parfois loufoque et très burlesque des deux comédiens qui rend présent la circulation effrénée de la pièce entre des personnages malévoles ou stériles. Aussi, la communauté scolaire incarnée par des professeurs, la CPE, le principal et la communauté des adultes est montrée dans son impuissance à déceler, plus largement le monde des adultes devient aussi damnable que celui des adolescents en tant qu’il procède lui aussi à des mécanismes d’exclusions, comme le montre si bien l’évocation de tentes-igloos sur la place de la mairie (se référant à la situation des réfugiés).

En réalité, la version théâtrale nous propose un voyage initiatique dans les objets et dans le monde qui entoure l’adolescence, de la vie quotidienne à l’école à la vie virtuelle. Le théâtre devient ici une arme de lucidité pour faire voir des phénomènes assez récents, la violence dans la pièce provient essentiellement de ce monde virtuel qui à travers des messages allie insultes, intimidations et incitations à la haine. Il reste que la pièce est corroborée par un instinct poétique que la mise en scène ne souligne pas avec suffisamment d’intensité en se concentrant trop sur la structure de la pièce, elle en donne une lecture très intéressante mais qu’il faut absolument poursuivre en tant que spectateur par la lecture du texte. Ce qui fait la force de cette œuvre, ce sont les rêveries du personnage, cette force de perception qui lui donne cette saveur si théâtrale, l’impression qu’on nous raconte quelque chose mais qu’en traversant ce récit, on est en réalité confronté à nos propres forfaits. C’est là que la pièce rejoint quelque chose proche de la fureur qui voit les inclinations du personnages s’affronter. Dès lors, le tragique dans cette évocation de la vie d’une adolescente est dans le mécanisme du déchaînement qui va contraindre Blake à se battre. Son parcours pour se libérer de ces peurs et de cette haine qui la tourmente va la rendre à la vie et à l’amitié quand elle aurait tendance à s’isoler encore à mesure que son être aura été blessé. C’est une pièce qui montre ainsi l’urgence de se construire en tant qu’adolescent dans un monde sans pitié, tragique, où chacun est en soi, s’il n’y prend garde, une victime ou un bourreau pour l’autre.

La pièce corroie ainsi par l’humour et une performance d’acteur assez souveraine, ce sentiment indestructible que serait l’harmonie du vivre-ensemble, et la seule chose qui pourrait le porter à notre conscience, c’est de le cultiver par l’inquiétude. La mise en scène aussi s’imprègne de cet univers inquiétant en montrant peu à peu par un souffle apaisé et paisible, le sarcasme silencieux du renoncement de ceux qui sont impliqués dans le harcèlement face à l’espoir de la lutte que tous ceux que Blake par sa vigoureuse lucidité aura su convaincre d’être des lucioles prête à éclairer le globe dans la nuit sombre… Une invitation à prendre le large ou à se révéler, on ne sort pas indemne d’un tel spectacle qui vient bouleverser nos certitudes et se montrer dans une machinerie psychologique très vive. Loin des poncifs qui entourent ce problème, il y a cette volonté dans l’écriture de faire naître l’indicible et le montrer tout simplement pour que chacun y trouve sa voix pour faire face aux menaces qui nous assaillent comme des mouches…

Raf