Dorothée Zumstein

Margot d’après Marlowe par Laurent Brethome

Vu au théâtre des Célestins

Du sang, du sang et du sang

L’histoire est parfois plus radicale, sanglante, tordue et incroyable que ce que peut inventer le théâtre, c’est pourquoi on peut y puiser un certain nombre de sujets. Ainsi, quand Marlowe écrit dans la deuxième partie du XVI° siècle son Massacre à Paris, il utilise un sujet historique qui fait presque partie de son temps, et qui a fait le scandale de toute l’Europe : le mariage d’une catholique et d’un protestant, de Marguerite avec Henri, la colère de la reine-mère Catherine de Médicis, qui, épaulée par le sanguinaire Duc De Guise organise la Saint-Barthélémy et le génocide de tous les protestants de Paris et de province, entraînant la guerre.

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© Philippe Bertheau

Tandis que toutes ces figures historiques peuplent notre imaginaire collectif, Brethome choisit de les ranimer sur la scène des Célestins, de rappeler ces figures devenues mythologiques plus qu’humaines, et de manifester au plateau le drame des protestants et les espoirs déçus.

Il invite le spectateur à prendre place sur la scène, dans un dispositif bi-frontal qui, bien qu’assumé sur un acte seulement, permet de confronter le monde au monde, le passé au présent, d’appeler le public à se regarder lui-même et à, de ce fait, se lancer dans une méta-réflexion.

Ce n’est pas le seul appel à un parallèle vers une situation historiquement bien plus récente qui est fait, puisque le massacre de la Saint-Barthélémy est rapproché par de nombreux indices au génocide des Juifs et des Tziganes pendant la Seconde guerre mondiale, à commencer par le moyen utilisé pour montrer le nombre et la quantité de victimes dudit massacre, avec de multiples paires de chaussures amassées sur le plateau, créant une image forte.

Le passé de la France, notamment cet épisode sanglant, est infiniment riche d’anecdotes et de retournements de situations. La trame de la reine Catherine, qu’elle tisse autour des protestants rassemblés pour la paix à Paris se resserre peu à peu autour de tous les protagonistes du drame. Le machiavélisme de son fonctionnement, elle qui est décrite de manière radicale par l’anglais traumatisé, laisse dans l’ombre une figure autre, plus effacée, marionnettisée ; et que Laurent Brethome choisit de mettre en avant dans son propre spectacle : la pauvre Margot, la victime, la trahie, la sacrifiée. Savannah Rol, qu’on avait déjà pu apprécier cette saison dans War and Breakfast au théâtre des Clochards Célestes, porte ce personnage avec finesse, notamment dans la scène que rajoute le metteur en scène qui permet, au moins pour quelques minutes, de donner la parole à cette femme bâillonnée (processus oh combien politique et qui évoque de brûlants sujets d’actualité !).

Cette scène rajoutée n’est pas la seule qu’ajoute Brethome dans son adaptation ; lui et son équipe inventent aussi un personnage qui fait le lien direct avec le public et qui casse le  quatrième mur et le cadre de la fiction pour rappeler les erreurs historiques de l’auteur et ses libertés prises avec la réalité. La dramaturgie dessine un nouveau contrat avec son public pour le temps de la représentation, celui-ci étant intégré directement au cœur de la scène et pris à partie.

Ainsi, la représentation du texte ancien est modernisée, actualisée, tant dans les moyens techniques que dans la lecture qui en est faite. Les scènes de sang et de violence sont légions, entrecoupées de scènes plus ou moins provocantes et/ou sexuelles, le tout dans un cadre où la musique est omniprésente, faisant monter la tension, et où la scène pleine de néons est souvent plongée dans une fumée dense. Rien d’incroyablement original donc, mais des moyens connus pour leur efficacité, au service de cette mise en scène.

Mais ce spectacle manque cruellement de finesse; de trous d’interprétation, de portes entrouvertes… Chez Laurent Brethome, on veut tout montrer et tout voir ; alors que tout ce qu’on essaiera de représenter sera toujours moins fort que tout ce qu’on laissera imaginer. On veut faire jeune et provoc mais on en laisse de fait tomber la simplicité, parfois synonyme de force. Certains procédés sont vus et revus, ils marchent « facilement » et, s’ils n’empêchent pas de passer un bon moment, ils empêchent de pouvoir qualifier ce spectacle de « succès », malgré les bonnes volontés en présence.

Louise Rulh

MayDay de Dorothée Zumstein dans une mise en scène de Julie Duclos par la Compagnie l’In-quarto

Vu au Théâtre de la Colline, jusqu’au 17 Mars

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Affiche du Théâtre des Célestins pour le spectacle

prochainement au Théâtre des Célestins à partir du 21 Mars 2017

Pour plus d’informations sur le texte lui-même, publié chez Quartett, vous pouvez écouter la chronique de Raf sur le Journal Radiophonique Amplifié de Trensistor du 16 Février 2017.

La pièce évoque l’affaire Mary Bell qui avait défrayé la chronique à la fin de l’année 68. la jeune fille, alors âgée de dix ans, avait déjà tué deux jeunes garçons tout deux âgés de moins de cinq ans. L’affaire s’est déroulée à Scotswood dans la banlieue de Newcastle. L’enfant qu’elle était alors purgea une peine de douze ans de prison avant de ressortir et vivre dans un total anonymat et d’une certaine manière protégée des journaux qui la traquaient. À 40 ans, elle décida de se confier à Gitta Sereny qui fera un livre de leurs différents entretiens, publié en 1998 au titre évocateur pour le point de départ du texte de Mayday : Cries Unheard : The story of Mary Bell.

Aussi, la trame de la pièce se tisse dans l’imaginaire en friche de cette affaire, à travers les lieux que le personnage de May aurait pu traverser, et surtout en évidant peu à peu l’histoire de sa propre famille, et d’une sorte d’hérédité du « vice », sans cesse augmentée par les non-dits et les contritions toujours-déjà inachevées. Ainsi, ce qui pourrait constituer la matière première non seulement du texte, mais aussi de la dramaturgie aurait pour base identifiable ce fait divers, mais dont les caractéristiques mêmes sont ineffables et en cela des non-caractéristiques… C’est là une des fonctions essentielles de la mise en scène qui va pouvoir s’embrayer ici avec force : représenter l’ineffable. Il faut en première instance souligner qu’à mon sens, le texte contient presque quelque chose d’une horreur psychologique qui joue sur la superposition des différentes voix narratives, qui, bien que nombreuses, acquiescent en même temps à quelque chose d’univoque.

On retrouve ainsi la voix de Kate, 40 ans, Mary Burns ou May dans la pièce qui constitue la source de sa propre histoire, une histoire qui ne la possède pas et dont elle n’est pas possédée. La source vient de plus loin… Quand on voit sortir une source à la lisière d’un bois ou dans la béance d’une grotte, nous ne savons pas son origine, nous apercevons seulement son flux, ou parfois son délicat jaillissement qui s’écoule paisiblement, trans-parent-lucide. Et puis la source s’amoncelle en un bassin, qui devient lui-même ruisseau, puis rivière, puis fleuve, puis… Le personnage de May est bien une source au sens où nous venons de le préciser, et le montage de voix s’esquisse peu à peu, déclinant d’autres paroles, celles de Betty la mère, de la petite May de 10 ans, et enfin d’Alice, la grand-mère. D’autres voix qui ne s’incarnent pas dans le corps des comédiens s’ajoutent à ce dispositif, voix téléphoniques dont on ne perçoit pas l’écho, voix de téléviseurs qui sont les premières voix que le spectateur perçoit, et enfin, puisqu’il s’agit là d’une dimension charnière de ce travail, voix des corps musicaux, des chants dont les comédiens ne font que répéter quand il y a lieu, les tonalités insurmontables.

La dernière mise en scène de Julie Duclos à laquelle j’avais pu assistée était Nos serments, adaptation de La Maman et la putain réalisé par Jean Eustache. On retrouve dans ce travail quelque chose d’une dolence, d’un état anxieux permanent, notamment dans le personnage de Kate-May, qui caractérisait les personnages de Nos Serments. De la même manière, la dramaturgie résulte d’un processus de montage, de différents lieux à différents moments, et ce dans différents cadrages au travers de dispositifs de caméras qui retransmettent en temps réel les images captées, sur un grand écran surplombant la scène. À ces cadrages, qui parfois se réalisent sur scène ou hors scène et qui constituent dès lors des images suspendues à la voix qui va les traverser, s’ajoutent d’autres images qui sont soit des images des personnages eux-mêmes soit des paysages de Scotswood, images qui sont le plus souvent des créations vidéos.

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© Jean-Louis Hernandez

Le décor se subdivise ainsi en deux éléments bien distincts : un terre-plein central et massif qui figurerait une des maisons abandonnées et en ruines dont il est question dans le texte, symbole à la fois de la déshérence sociale et de l’errance poétique. Ce décor central sert — d’aperture au sens étymologique d’ouverture — aux différents espaces et situations présentes dans la pièce. On retrouve également en retrait un décor qui figurerait l’appartement de Betty et May et dont on n’accède aux infimes détails (notamment des bibelots) qu’à travers les mouvements de la caméra. Les espaces tout comme les voix ne sont en rien délimités. Ils sont constamment confrontés à leurs propres déchéances ; éphémères, ils marquent avec d’autant plus de pudeur que le temps, peut-être notre temps, serait irreparabile comme le disait Virgile.

De fait, la dramaturgie ne joue pas spécifiquement sur les tensions attendues et à l’œuvre dans une telle histoire sordide aux motifs aussi inexorables qu’amoraux que seraient la prostitution (prostitution d’enfants également ?), l’inceste ou le crime… Cela tient à la volonté de la metteuse en scène tout comme celle de l’auteure, de ne pas porter de jugement sur ces agissements, une volonté de ne pas diaboliser, mais pas non plus de sublimer, ce qui constituerait l’excès inverse. Il y a dans l’affirmation de l’intuition et du sensible des corps agissants des comédiens, l’idée telle que le dit Julie Duclos d’une « fantaisie », qui retrace davantage la voix intérieure des personnages que le réel, quant à lui autrement sondable par le prisme du fait divers. Il y a dans chacun des souvenirs, chacun des gestes esquissés, chaque morceau de fragment qui constituent notre âme, quelque chose de rêvé et de toujours inaccompli.

Dès lors, dans MayDay, la dramaturgie joue à la fois sur ce qui est figé et sur ce qui est ouvert, car la maison abandonnée ouverte aux quatre vents est bien un lieu de passage, passage du temps et passage du vent, mémoire parcellaire qui nous fait trébucher, tituber, puis tomber parce qu’il nous manque souvent la force d’agir et de recommencer, tout ce qui caractérise Kate à quarante ans, Betty sa mère et Alice sa grand-mère ; et chacune d’une certaine manière est dévoilée dans son impuissance. Chacun des personnages semble pourtant se battre, se rapprocher de la figure de guerrière ; mais bientôt abandonnant leurs forces et se livrant à leurs angoisses ou à leurs haines, en manque d’amour, les figures féminines de Betty et Alice demeurent impassibles, et livrées à elles-mêmes, parfois violentes et souvent silencieuses, elles s’abandonnent au danger de leur colère et à la menace que fait peser sur elles la tristesse.

En cela, le personnage de Kate, même si elle décide de se livrer dans un entretien sait qu’elle est impardonnable, mais par ses confessions, elle accède un nouveau degré de connaissance d’elle-même que la pièce tente de retracer en esquissant ses différentes voix évoquées par ses souvenirs, voix duelles qui ne se croisent pas, qui seraient en cela des spectres incapable d’agir simplement capable de raconter, qui seraient même des « fulgurances » comme le dit Julie Duclos. Dès lors, la mise en scène fait naître des images dans tout ce qu’elles ont de plus immédiat, et elles s’imprègnent d’une violence sensuelle qui vient outrager les limites morales qui sont autant d’incontinentes déconvenues. La violence devient de fait une sensualité parce qu’elle n’est pas dramatisée, ni remise en question ; elle remplace même l’âme de May, comme le feu remplace ses larmes tel que le dit Betty, sa mère, arguant qu’il ne sert à rien de la battre. Et c’est tout ce feu invisible que l’imaginaire du spectacle tend à saisir dans ses principes visuels, sans jamais le posséder, ni le livrer au spectateur.

Le spectacle est bien un voyage au seuil de nos perceptions, augmentées par l’art de la perception que serait la dramaturgie. Julie Duclos avec ses comédiens définit dans ce spectacle les personnages comme des présences incertaines d’elles-mêmes et confère bientôt un imaginaire mythique à Kate-May, qui vient corroborer sa peur et son appréhension en livrant ses souvenirs, ne ressentant pas alors d’autre culpabilité que celle d’être incomprise et inconquise, délicate et joyeuse dans la voix enfantine de May, même après avoir paisiblement commis les crimes, terrible et brisée dans ses désaveux d’impuissances, dans sa stérilité, son impossibilité d’expliquer en définitive, mais de simplement raconter « n’importe quoi qui soit un bout de notre monde et qui appartienne à tous » (Koltès)… Il s’agit là d’une création réussie pour MayDay parce qu’elle advient hors de nous-même, démesurée dans sa fragilité, et pourtant calme dans la violence qu’elle manifeste et dont elle est le manifeste fébrile.

Raf