Actes-Sud Papiers

L’amour vainqueur d’Olivier Py

Joué jusqu’au 13 juillet au Gymnase du Lycée Mistral, dans le cadre du Festival d’Avignon

Une épopée inquiète et envoûtante

Olivier Py propose cette année au festival une pièce d’une grande beauté, inspirée de l’univers des contes de Grimm (le texte est paru aux éditions Actes Sud-Papiers dans la collection Heyoka jeunesse en Mai 2019). Il s’agit d’une forme d’opérette, aux traits parfois burlesques mais qui comme toujours chez l’auteur revêt une grande dimension métaphysique et est ponctuée de bouffées lyriques. La trame en est simple et l’exécution prodigieuse : les interprètes sont de formidables acteurs et savent parfaitement incarner l’épaisseur narrative des personnages du conte, et en même temps ils savent endosser ce souffle mélancolique et parfois ténébreux qui donne à la pièce toute sa force d’abandon. Car la pièce évoque en quelque sorte des personnages qui se dépouillent de leurs attributs : elle suit le parcours d’une princesse déchue capable de survivre dans un monde hostile, mais aussi d’un prince devenu roi qui a jeté sa couronne et qui vit terrorisé par l’image de couard qu’il pense renvoyer aux autres, et ces deux êtres aux destins tragiques sont liés par une histoire d’amour indissoluble. Le hasard de leurs rencontres et de leurs longues et laborieuses retrouvailles est à combat à mener contre la guerre incarnée dans la pièce par un général sans scrupules figuré comme un ubuesque potentat. On trouve également un jardinier forcé d’abandonner sa passion car la guerre a tout brûlé mais qui reste un messager de l’espérance ou encore une fille de vaisselle prétendument laide qui rêve d’aventure et d’aller sur la mer et qui finit par abandonner son tablier. Cette pièce, au delà de son adresse à un jeune public propose la vision d’un monde idéal, ou en tout cas d’un monde dans lequel on croit à l’idéal qui nous traverse, et ce même si la souffrance nous fait parfois douter, un monde où le théâtre et la musique sont une force vive, un miracle éternel face à la brutalité et à la destruction.

Olivier Py parvient à travers la construction de ce monde idéal ballotté par les vicissitudes de la guerre et la cupidité des hommes à fabriquer un idéal poétique et humaniste où l’homme peut conduire sa propre destinée. La scénographie avec les grilles piquées d’ampoules le met parfaitement en évidence, car elle figure tantôt un monde étiolé et stérile par des nuances plus sombres et une musique plus orageuse, et tantôt un monde plus lumineux comme tapissé d’étoiles, autant de repères pour avancer malgré l’obscurantisme. D’autant que l’utilisation de ces grilles en fer évoquent non pas du construit car elles sont techniquement utilisées comme fondement du béton armé : elles évoquent dès lors les traces de quelque chose qui est sur le point d’être construit, un étayage qui n’existe pas encore dans sa verticalité et son oppressante historicité, un monde qui est aussi fragile que mouvant, parce qu’en éternel recommencement dans l’œuvre d’art. On reconnaît là d’ailleurs la finesse du travail de Pierre-André Weitz, qui dans chaque mise en scène d’Olivier Py, qu’il s’agisse d’une petite forme ou d’un projet d’envergure, sait positionner l’espace scénique pour qu’il mette en évidence l’idée que chaque personnage se fait de l’infini, l’infini étant ici un jardin luxuriant qui n’est pas sans nous rappeler l’Eden. L’espace scénique se dévoile ici en un infini de simples tréteaux qui permettent de traverser différents paysages, même les plus dévastés, en combattant sans cesse leur aspect désespérant et farouche par la magie brute et pure de la théâtralité.

C’est là que la pièce d’Olivier Py dépasse le cadre du conte ou même de l’opérette en offrant au spectateur une sorte d’épopée inquiète, où tout ce qui vit peut être détruit, et renaître, même difficilement. La pièce délivre sans dogmatisme la vision d’un monde où l’homme peut détruire la nature par la puissance de ses armes, mais la faire resurgir par ses souvenirs, son imaginaire et son impatience. Le personnage du jardinier est en cela d’une très grande puissance, car même lorsqu’on lui demande de fleurir un mariage, et qu’il déplore la destruction des fleurs, il est prêt à en fabriquer avec des morceaux de chiffons et de vitraux cassés. L’Amour vainqueur possède davantage quelque chose d’envoûtant, une sorte de candeur dans l’écriture dont la musicalité est renforcée par l’utilisation de l’alexandrin et encore plus fortement ancrée par les parties chantées. En effet, Olivier Py propose une écriture pulsatrice où chaque épisode s’enchaîne pour laisser place à de nouveaux enjeux. Et le fait pour Olivier Py d’avoir composé la partition musicale donne au chant une sensation d’immédiateté et de spontanéité, sensation qui est de plus en plus prégnante et jouissive au fur et à mesure que les spectateurs voient les interprètes jouer de tous les instruments, chanter et jouer la comédie. La musique apparaît donc comme une ordalie qui pose un contexte avec l’entrée en scène des personnages dans un tempo plutôt cadencé, en passant par des notes plus troubles jusqu’à vaincre toutes les épreuves et rejoindre une mélodie effrénée, comme une ode à la joie…

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L’Amour Vainqueur © Christophe Raynaud de Lage

La fable recoupe tous les éléments d’un conte, en repoussant sans cesse les frontières du récit et en l’ouvrant peu à peu par les intermèdes musicaux et les chants, a quelque chose d’insaisissable, car les effets du malheur sur les personnage sont très vite relégués ; les malheurs ne les affectent pas, mis à part le prince persécuté par sa culpabilité et sa honte d’avoir abandonné ses hommes pendant une bataille, trompé par les récits fallacieux du général qui veut anéantir ses ambitions humanistes. Les autres personnages et notamment la jeune fille, admirablement bien incarnée par Clémentine Bourgoin, ont une parole qui s’adresse à ce qui en eux continue d’espérer et de voir en la vie, une inépuisable source d’étonnement. Car c’est en allant par delà la catastrophe, en n’étant jamais effarouchée mais toujours radieuse, que la jeune princesse donne à la pièce son accent si merveilleux. La princesse devient une sorte de vigie, et même depuis sa tour et lorsqu’elle subit son emprisonnement, elle continue de chercher les traces de la vie au dehors et de tâtonner dans les ruines pour se ressouvenir de son amour et de la beauté de la nature. Elle est ce par quoi tout advient, une figure féminine troublante et admirable, impérieuse dans sa légèreté, elle donne à la pièce un je ne sais quoi de sublime, tant son personnage traverse la violence sans éprouver le moindre renoncement…

Bref, Olivier Py nous offre encore un grand moment de théâtre, qui nous persuade encore davantage que le théâtre est la seule chose qui peut nous sauver de tout !

Raf.

Pur Présent écrit et mis en scène par Olivier Py

Jusqu’au 22 Juillet, à La Scierie 

Une homélie brutale et lumineuse

Cette nouvelle création est fondée sur l’écriture du poète qui a composé un cycle de trois pièces qui se rejoignent autour de questionnements qui sont autant d’ordalies pour mesurer la culpabilité des hommes dans un monde qu’ils ne contrôlent plus. Dans son essence, Pur Présent nous dévoile des éthos humiliés et exaltés, des figures tragiques qui sont précisément tragiques parce que leur parole ne porte aucune résolution, figures sublimes aussi car elles portent la violence de quelque chose qui ne pourra jamais s’accomplir autrement que dans la violence ou l’avanie. C’est aussi cela la force de ce drame, c’est qu’il porte la critique sociale et la critique d’un capitalisme exacerbé et monstrueux jusqu’à en faire un crachement fébrile et dolent, s’incarnant dans l’enthousiasme d’un jeu d’acteur toujours prégnant et insatiable.

En premier lieu, il faut souligner notamment sur le thème de l’avilissement moral et physique du prisonnier, l’intense filiation littéraire dans laquelle s’engage Olivier Py. Aussi la première partie dont la fable se conspue et s’amoure en prison résonne très fortement avec les premiers vers d’un poème de Théophile de Viau, écrit pour tenter d’infléchir ses juges [« Requête de Théophile à Nosseigneurs de Parlement», Œuvres poétiques, Troisième partie, Poème III, Composé en 1624] :

Dieux, souffrez-vous que les Enfers

Soient au milieu de votre empire,

Et qu’une âme innocente, en un corps languissant,

Ne trouve point de crise aux douleurs qu’elle sent ?

L’œil du monde qui par ses flammes

Nourrit autant de corps et d’âmes

Qu’en peut porter chaque élément,

Ne saurait vivre demi-heure

Où m’a logé le Parlement ;

Le texte d’Olivier Py, de la même façon s’immisce dans une lecture du monde qui privilégie l’âme et la vie intérieure sur le corps social. Pour autant, le corps social est représenté dans la pièce par l’œuvre de Guillaume Bresson en fond de scène qui met en évidence des antagonismes qui sont au fondement de l’écriture de la pièce et de la pensée de l’auteur. En arrière-plan d’un monde que l’on reconnaît comme étant celui qui gratte le ciel se profile le monde qui racle la poussière, celui des déshérités mais même plus largement d’une bonne part de la population dont le seul possible pour survivre dignement ne se trouve pas toujours dans une légalité strictement honnête, dans la définition hypocrite que la bourgeoisie adonne à l’honnêteté. C’est sur cette recherche de la dignité qu’Olivier Py tisse le métal de sa pièce. Tous les personnages de la pièce aspirent à cette quête, vouloir vivre plus dignement. Le personnage du prisonnier l’énonce dès la première scène (p. 12 dans l’édition Actes-Sud/Papiers) :

« Chacun essaye désespérément de sauver encore

Le minimum de dignité vitale sans lequel

On éteint pour toujours la lumière dans son ciel »

C’est aussi dans un symbolisme intact et charnel que s’énonce l’inadéquation au monde de tous les personnages et on reconnaît l’inquiétante pureté de l’écriture de Py ici poussée à son paroxysme sans démesure burlesque. Ce symbolisme en devient si intense qu’il permet aux acteurs de s’envelopper de cette parole poétique et de porter le masque de l’exaltation ou de la folie, du cynisme ou de la grâce ; traversés qu’ils sont par cette lucidité politique que corroie la fable, ils sont eux aussi d’une certaine manière spectateurs impuissants, incapables d’agir face à l’insolente absurdité d’un monde qui les dépasse. La force des personnages, c’est qu’ils se construisent autour d’antagonismes secrets, faussement connivents, s’abreuvant à des sources idéalistes ou se complaisant dans une insupportable fatuité, et que dans le même temps ils se réalisent par le cri ou plus encore par le coup de gueule désespéré qu’ils portent parfois sur le théâtre du monde. Pour autant, le projet poétique et politique s’inscrit dans une sincérité qui va au delà de l’artistique mais qui atteste de la conscience que l’œuvre poétique n’a pas la même fonction qu’une œuvre militante. En cela une scène résume à elle seule ce projet, la scène 2 de la troisième pièce (p. 72) où le secrétaire, homme dans l’ombre des traders qui dénaturent l’économie, décidant de porter un masque noir, au reproche de sa femme d’utiliser la souffrance et le malheur des autres comme un auteur de théâtre le ferait, répond : « C’est mieux que le silence ahuri des puissants ». Cette formule résume à elle seule toute l’utopie réalisée que serait le festival d’Avignon dans son essence où se pensent des possibles d’autant que tel qu’Olivier Py l’a déjà mis en exergue dans sa mise en scène du Roi Lear, le silence est bien une machine de guerre. Aussi, la littérature se doit de porter non pas seulement des revendications, mais doit tracer d’impatientes rêveries, et accomplir des révoltes romanesques et nécessaires.

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Pur Présent © Christophe Raynaud de Lage

En cela, l’écriture participe d’une intertextualité essentielle avec Eschyle dans la mesure où la figure tragique s’énonce toujours dans sa quête de liberté par rapport à la figure tutélaire des Dieux. Ici, la différence fusionnelle, c’est que les Dieux ont disparu et que l’homme reste seul face à son implacable destin s’il n’est pas capable de trouver en lui la force d’exister au delà de ce que la société lui offre et de ce que l’algorithme lui octroie, en atteste la soumission de notre destin et de notre avenir professionnel à un Parcoursup rénégat . Aussi Le Roi, figure du prisonnier devient presque une sorte de prophète qui annonce une apocalypse inquiète, il déplore la violence des hommes dont il est lui même un rouage impuissant. Face à lui, dans la deuxième pièce du cycle, le Banquier incarne toutes les compromissions, il est cet hubris de la tragédie, cette fureur incontrôlable mais il ne tue pas des enfants pour les cuisiner, il appuie délicatement sur l’écran de son portable. Il est lui-même concepteur d’algorithmes et de montages financiers qui font de lui une sorte d’émanation toute puissante capable d’anéantir le monde. Dans la troisième pièce du cycle point une sorte de fuite, l’image d’une révolte qui ne peut pas s’accomplir et c’est ici que précisément l’écriture s’arrête à la mise en évidence des mécanismes du capitalisme sans prétendre donner des solutions pour changer le monde autre que celle déjà presque devenue chimérique de reconquérir notre dignité. Le personnage du secrétaire qui décide de porter un masque noir atteint quelque chose de terriblement shakespearien, puisque tel Hamlet, on pourrait croire qu’il cache sous le masque de la folie, une incontinente impuissance.

Plus encore, dans l’épuration du dispositif scénique constitué de quelques accessoires et costumes et d’un tréteau, on s’inscrit bien dans un présent théâtral qui éveille notre sensibilité sans l’exacerber. La profération poétique et la lutte acharnée pour la dignité que la fable présuppose dévoilent des ardeurs inquiètes. La portée politique du discours crée une certaine connivence avec le spectateur qui découvre une pièce qui évoque in fine ce qui touche à son quotidien. C’est bien dans ce quotidien subi que se situe le tragique de notre existence surtout si nous ne sommes traversés par aucune vie intérieure, ni même bercés d’espérances, même fausses et illusoires. Au demeurant, il reste que cette nouvelle création ancrée dans une grande filiation absorbe une énergie et une promesse : celle de porter sur scène d’une certaine façon une forme d’abandon. Abandon parce que la mort ne peut survivre à nos désirs les plus fous, abandon parce que le combat serait perdu d’avance, fuite parce que ce qui compterait le plus finalement ce serait de vivre à soi car personne ne serait à la hauteur de la lutte pour changer le monde. Sur cette dimension, le texte corrobore parfois des accents koltésiens en proposant comme exfoliant à la lutte et à la violence sociale et politique, un onirisme sauvage et incertain ou un retour sur soi douloureux et imprécatoire. Mais de cette prise de conscience peut naître des symboles nouveaux et le théâtre en porte la foi inébranlable.

RAF.