Critique de livre

Aristophane dans les banlieues, Pratiques de la non-école de Marco Martinelli

Il est un mot qui n’apparaît jamais dans ce livre, celui d’amateur. C’est pourtant le premier mot qu’un metteur en scène français emploierait s’il parlait de groupes de jeunes ou de moins jeunes avec lesquels il monterait des formes de spectacle quel que soit le cadre. Marco Martinelli nous raconte ce qu’est « être acteur », au sens véritable d’acteur de son destin et de celui de sa cité, acteur en dehors des limiers « théâtreux » et « théâtralisant ». Ce qui est sans doute le plus symbolique dans l’approche de Marco Martinelli, c’est que son projet relève d’intuitions, d’expérimentations, de tâtonnements, d’improvisations, de bouteilles lancées à la mer avec cette certitude toujours exaltée que tout peut fonctionner et que tout ceux qu’il appelle malicieusement les ânes dans son livre, les adolescents, sont le ciment de la démocratie ! Et il faut repenser à ce brave Lucius dans l’Âne d’or d’Apulée, qui de sa position d’âne est capable d’observer la société jusque dans ses moindres interstices même s’il ne sort de sa bouche que des braiments grossiers.

Dans ce livre, Marco Martinelli raconte l’histoire de sa compagnie le Teatro delle Albe fondée à Ravenne dans les années 80 avec entre autres Ermanna Montanari, sa femme. Plus encore, il raconte leur parcours personnel depuis leur histoire d’amour au lycée et retrace les grandes étapes de leur aventure théâtrale intrinsèquement liée à la pratique du théâtre avec des groupes d’adolescents dans de nombreuses villes d’Italie où ils distillèrent leur méthode d’accompagnement à la théâtralité, faisant de l’acte théâtral en lui-même un moment de rencontre et de renouveau et non pas directement ou nécessairement une pratique artistique. C’est ce en quoi cette méthode paraît radicale et détachée des pratiques d’une école et cela vient d’abord de la façon de recueillir ses acteurs : pour lui, un metteur en scène choisit ses acteurs, c’est d’autant plus vrai dans les écoles de théâtre en France par exemple où les concours sont florès. Dans sa non-école, sorte de sessions éphèmères, « le guide » travaille avec tous ceux qui veulent le suivre : il n’y a aucune prérogative ! Plus encore, c’est un dialogue des cultures et une vraie mixité sociale que défend Marco Martinelli à travers sa non-école, puisque ces non-acteurs apportent leurs imaginaires et leurs secrètes espérances dans les productions. Le livre est étoffé d’exempla qui découvrent in medias res l’étendue de la mixité sociale. Même si cela n’est pas formulé en tant que tel, on a l’impression qu’il s’agit là d’une condition sine qua non de la non-école pour les publics auxquels elle s’adresse, et une telle « décentralisation » sociale, ce n’est pas si courant !

L’image du théâtre qu’il veut transmettre n’est pas modelée à son propre regard mais ancrée dans la personnalité de chaque adolescent avec lequel il veut faire œuvre. Bien plus qu’un engrenage d’anecdotes, de récits d’ateliers, de moments forts vécus à l’étranger ou en Italie avec des jeunes issus de différentes catégories sociales, cet ouvrage est une sorte de traversée : la traversée de la passion d’un homme, qui parle sans prétention et avec la plus grande simplicité de la rencontre entre la littérature dite classique et des adolescents. C’est un livre qui parle aussi bien des Grands Tragiques que des maîtres antiques de la comédie : l’auteur explique comment dans sa pratique scénique les adolescents, infusent jusqu’à la génétique du texte au point de faire corps avec leur propre agôn qui se confondrait alors avec la verve du dramaturge, tout deux fondamentalement ivres d’énergie et de lucidité. Certaines réflexions et certains ateliers menés viennent affronter des textes insaisissables de notre patrimoine français comme l’Ubu-Roi d’Alfred Jarry. On y découvre une façon de concevoir cette pièce qui relève plus d’une déclaration de liberté que d’une chimère politique.

Et puis derrière tous ces textes, se tracent des choix, des lignes directrices qui n’ont rien d’ascendantes : le guide ne cherche pas à se faire une idée de l’inconnu en touchant aux mystères de l’existence et en embarquant les adolescents dans des considérations sur eux-mêmes mais prétend donner une impulsion première à tous ces jeunes en partageant avec eux, à leur échelle, le constat d’un monde désabusé et abscons :

« La polis-monde est vieille d’une façon dégoûtante, et comme elle, les bâtiments d’inutilité publique qui passent pour théâtres sont vieux. La nausée envers le monde est naturelle chez l’adolescent ; le guide adulte, s’il l’a oubliée, doit la réapprendre. C’est un sentiment furibond, qui réclame justice à la polis-monde qui fauche les moineaux »

(p. 201 dans le manifeste Noboalphabet, 21 lettres pour la Non-École.)

C’est précisément pour cela que Martinelli ne prétend pas être « un professeur » au sens institutionnel, précisément parce qu’un professeur ne peut être à ce point nihiliste ou oublieux des valeurs qu’il est censé revêtir par sa fonction d’enseignement. Le drame du professeur vient du fait que son enseignement à l’adolescent ne vise pas la découverte de soi, mais une approche de soi par d’autres que lui à travers le filtre de l’expérience littéraire – pas spécifiquement théâtrale d’ailleurs – depuis longtemps récupérée des programmes scolaires.

Ce que l’on constate en lisant toutes les espérances et les calculs de Martinelli, c’est qu’il promeut avant tout une pratique du théâtre qui serait totalement décloisonnée du texte littéraire, au même titre que certaines visions du théâtre contemporain considèrent le texte comme matériau. Ce qui l’intéresse dans un texte, c’est sa théâtralité et la force de vie et d’irrévérence qui a poussé l’auteur à son écriture. Il cherche à faire réfléchir les jeunes gens non pas sur le sens du texte mais sur ce qu’il provoque dans nos espaces intérieurs – bien souvent silencieux – jusqu’à ce que le texte devienne une expérience communément vécue, qu’on peut alors facilement endosser ou mettre en tension, surtout quand on travaille avec des groupes de plusieurs dizaines d’adolescents et même parfois jusqu’à une centaine. Il ne s’agit pas pour autant d’une transposition des œuvres ou d’une adaptation des œuvres à un contexte qui serait mieux compris des jeunes mais seulement d’une immédiateté sociolinguistique dans le rapport à l’autre simplement destinée à éclairer le sens du texte.

Si ce qui est raconté dans ce livre peut paraître relativement banal aujourd’hui où on commence à prendre conscience de l’importance d’être à l’écoute des adolescents, il faut garder en mémoire que ces pratiques de la non-école se sont développées depuis le début des années 1980, et qu’elles constituent du point de vue de l’accès à la création, une sorte de démocratisation culturelle expérimentale. Ces pratiques ne sont pas circoncises par des ateliers au long cours mais sont des fulgurances de quelques semaines tout au plus, ce qui est plutôt inhabituel pour nous en France ou de tels ateliers quand ils existent, se font plutôt sur une période annuelle, et ce n’est pas du fait des artistes mais plutôt des écoles qui ont tendance à mettre au dernier plan l’éducation artistique et culturelle par rapport à d’autres savoirs qui seraient considérés comme plus fondamentaux.

Même si cette non-école semble se former dans un cadre institutionnel puisqu’elle dépend d’acteurs culturels et institutionnels comme les lycées, elle n’en reste pas moins une non-école, car elle n’a jamais de cadre strictement défini dans le temps scolaire et demande un investissement particulier et un engagement personnel des adolescents eux-mêmes. De là, le livre se tisse de ce que le théâtre révèle en eux de doutes et d’ivresses rebelles et mélancoliques : cela en devient un vrai exemplum quand il raconte comment un groupe d’adolescents empêché de pratiquer le théâtre avec sa compagnie ou d’autres affiliées finit pas s’autogérer en groupe à Lamezia précisément à cause de conflits politiques nauséeux, parce que sans le vouloir, le théâtre était devenu là en germe une forme de contestation face à la toute puissance de la mafia.

Le récit de ces pratiques de la non-école est également adossé au manifeste rédigé sous la forme d’un abécédaire percutant Noboalphabet, 21 lettres pour la non-école. L’intérêt de cette non-école est dans un premier temps lié au temps scolaire d’un adolescent qui découvre la compagnie à l’occasion de rencontres plus ou moins institutionnelles : la grandeur du projet est ensuite de tout désinstitutionnaliser pour faire théâtre de tout et laisser les adolescents construire quelque chose, simplement guidés par la bienveillance d’un « guide ». Bienveillance, ce n’est sans doute pas le bon mot même si c’est celui que Martinelli emploie, nous pourrions plutôt parler de béatitude : l’approche de Martinelli a ceci de saisissante qu’elle fait de celui qu’on pourrait communément appeler un professeur de théâtre, un professeur d’espérance (n’était-ce pas ainsi que Jean Giono qualifiait les poètes ?) en mettant au centre du plateau le jardin intérieur souvent balbutiant et impétueux des adolescents. C’est en écoutant leurs propositions et en épiant jusqu’aux moindres élancements qu’il définit la matière théâtrale. Béatitude car plutôt que de brusquer ou de forcer avec une volonté de produire absolument quelque chose, il préfère revenir à quelque chose d’originel, d’orageux en donnant à entendre non pas les auteurs en tant que tel, mais ce que ces jeunes en retiennent pour questionner le monde qui les entoure, confrontant parfois un mélange de texte originaux à des dialogues improvisés, ou jouant un texte en plusieurs langues, autant d’expérimentations qui bien qu’elles ne soient pas surprenantes aujourd’hui en deviennent exemplaires car elles sont menées là avec des adolescents. Béatitude enfin parce qu’il n’y a rien de plus miraculeux qu’un adolescent qui tout à coup se donne à voir par la force sensible du théâtre, et qui a du mal à cacher ses vraies émotions, c’est ce parler vrai qui devient proprement miraculeux, et qui entraîna tous ceux qui assistèrent à de telles représentations, répétitions comme Martinelli le raconte dans d’autres contextes, d’autres pays, etc…

C’est donc là un livre essentiel pour tous ceux qui aiment le théâtre et pour tous les professionnels du spectacle qui de plus en plus fort heureusement s’ouvrent aux adolescents en créant avec eux de formidables partitions et en proposant des moments de vie capables de les transformer. C’est peut-être aussi un livre à offrir à chaque enseignant de France, parfois trop formalistes, on ne réalise pas toujours la force cosmique des groupes d’adolescents que nous fréquentons chaque jour si on leur donne la chance de se créer et de se réaliser. Ce livre en devient une piqûre de rappel et comme tant d’autres guides, Marco Martinelli nous prouve que faire du théâtre est certainement la plus belle façon de faire société.

Raf.

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