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La Ville de Paul Claudel

n° 17 de la collection répertoire du TNP

La Ville (seconde version) de Paul Claudel dans une régie de Jean Vilar avec Maria Casarès (Lâla), Philippe Noiret (Avare), Georges Wilson (Lambert), Roger Mollien (Ivors), Jean Vilar (Besme) et Alain Cuny (Coeuvre). La pièce fut créée l’année de la mort de Claudel, au festival international du théâtre, à Strasbourg, le 20 juin 1955. Elle fut reprise au IXème Festival d’Avignon dans la Cour d’Honneur les 19, 22, 25 et 28 juillet puis au palais de Chaillot à l’automne.

Jean Vilar disait que c’était à partir d’œuvres dramatiques comme la Ville que la révolution littéraire du théâtre devait être faite. Il considérait par ailleurs cette pièce comme un des plus beaux poèmes dramatiques de notre littérature.

Lecture d’extraits : Marie Blanc et Raphaël Baptiste / Extraits sonores : Maurice Jarre, musique de scène pour le TNP – l’Intégrale [coffret 3 CD], 1997, Milan Musique.

C’est une pièce complexe qui dépasse le ton acerbe des poèmes dramatiques et préfère mettre à nu les mécanismes d’asservissement des hommes et de la pensée dans les sociétés industrialisées, la ville étant ce qui mange littéralement les hommes, métaphore que beaucoup d’auteurs au XIXème siècle avaient filé, Émile Verhaeren dans les Villes Tentaculaires ou encore Jules Verne dans Les Cinq cents millions de la Bégum. Ici, Paul Claudel fait émerger des antagonismes et à la toute puissance de la science incarnée par le positivisme, il oppose le doute, l’amertume, la désillusion politique, l’amour, la foi. En fait, il essaye de retranscrire ce que traverse chaque individu dans une crise personnelle ou ce qu’il pourrait traverser dans un cataclysme, et c’est précisément là que la parole poétique prend tout son sens et donne à cette pièce une force novatrice : la pièce aime, exulte, réfute, ordonne et abandonne, fuit et se cherche comme chaque être humain inspiré par quelque chose de plus grand que son désir, de plus exaltant que sa beauté.

Comment résumer le premier acte, là où tout commence ? C’est l’histoire d’un politicien et d’un ingénieur désabusé, deux frères qui sont à l’origine de la Ville déjà en train de se soulever et d’embrasser les consciences. Au milieu de ces deux personnages incarnant la verticalité s’immiscent deux figures : le poète Cœuvre et la jeune fille Lala. Lambert, le politicien est amoureux de Lala qui finit par le rejeter pour aimer Cœuvre, vrai poète capable d’éveiller les sens et de rendre le monde « explicable ». A l’impuissance de la parole politique, à l’impuissance de la technique qui asservit l’homme incarnée ici par Besmes l’ingénieur, Paul Claudel érige la parole poétique comme matrice.

Dans son écriture, la poésie devient une bouche, quelque chose de charnel, qui au lieu de transcendance et de sentiment, nous oblige à nous abandonner à notre propre désir, à nous livrer, à nous délivrer ! Et puis il y a quelque chose de plus fort encore qui résonne grandement avec notre actualité, cette idée que la politique, le politicien pourrait sauver le monde. Le discours de Lambert appelé au pouvoir pour mater la révolte qui gronde résonne en filigrane avec les discours de notre président de la république, au lecteur d’en juger :

Pour autant que racontent les deux actes suivants ? Il se rencontre la décadence avec quelque chose de plus vivant que la désastre, un je ne sais quoi d’une transcendance partagée qui transforme l’échange en communion. Plus simplement, la révolte a pris le dessus et le politicien est devenu fossoyeur, l’ingénieur comme tout à coup révélé écoute l’anarchiste expliquer les mécanismes d’asservissement au travail. Et puis encore une ellipse de plus de 14 ans, pour nous emmener dans cette même ville, détruite, en cendres, un monument en cendres comme ces villes en guerre qui se taisent et ne se plaignent plus mais qui peuplent et hantent notre vie intérieure. C’est là la force de cette pièce, c’est qu’elle fait advenir le monde sur la scène jusqu’à creuser en nous.

Au dernier acte, le poète devient évêque comme pour montrer que face aux crises permanentes de l’histoire, la présence de Dieu absoudrait toutes les avanies. La Ville bien plus encore raconte ce que raconte les mythes, les textes sacrés : une ville maudite, douloureuse, malade ; la différence tient seulement en ce que la ville n’est frappée ni par le fatum, ni par le courroux divin mais détruite parce qu’elle broie les êtres humains et leurs aspirations, détruite encore comme un corps en décomposition, une charogne qu’on ne veut pas sentir et qu’on continue de défendre, parce qu’à nos ambitions ne répondent que d’autres ambitions toujours plus ambitieuses, et seul l’amour dépasse l’ambition et offre à la vie sa sauvagerie salvatrice et sa beauté ravageuse, et c’est ce que dit Lala à la fin de la pièce :

« Je suis la vérité avec le visage de l’erreur, et qui m’aime n’a point souci de démêler l’une de l’autre ».

La pièce est en réalité bien plus qu’une apocalypse, elle essaye de dévoiler ce qui anime les êtres humains : les personnages de cette pièce ne rêvent pas car ils sont confondus avec leurs échecs de façon ininterrompue tout au long de la pièce. Ils essayent de faire émerger un monde meilleur, chacun étant persuadé de sa réussite, chacun étant conquis par son idéal, chacun éprouvant une sorte de crise en cherchant la vérité, la ville étant en cela une citadelle toujours fuyante entre le progrès et le renoncement. Le personnage le plus touchant reste Lala, surtout parce que dans sa bouche, les mots font sens comme si l’auteur avait voulu tracer un autre chemin face à la catholicité scandée par le poète devenu évêque, comme si Lala par ses choix, ses errances était une prophétesse apocryphe nous révélant que nul ne connaît bien sûr le secret de la joie, quand la religion voudrait nous en prescrire l’ordonnancement et même en incarner la passion.

On comprend pourquoi Jean Vilar a apprécié ce texte, et que cette pièce a été peu montée par la suite : elle est de ses œuvres énigmatiques qui ne se comprennent pas avec de simples émotions, mais qui nous traversent de part en part, à l’intérieur, dans notre chair. Si le mystère parcourt notre lecture, nos yeux sont conquis par une si belle écriture, si savante, si sensible et terriblement théâtrale !

Raf

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