Sallinger de Bernard-Marie Koltès dans une mise en scène de Léa Sananes par le collectif Rocking-Chair

Au Théâtre des déchargeurs, tous les lundis à 19h00 jusqu’au 18 décembre

Un beau travail d’interprétation d’un sombre texte de Koltès

Ce texte est représentatif de la palabre koltèsienne, cette aspiration à la liberté par la parole ou à la libération des pulsions par la parole. Le théâtre est le lieu de l’expérience mythique de l’homme confronté à ses faillites et sans doute l’est-il encore davantage dans cette pièce fondée sur la narration et sur des monologues adressés. Cette pièce tente de renouer avec un théâtre universellement proche de la vie, mais s’en détourne obscurément par des lignes de fuite pour rejoindre le plan subjectif de la vie intérieure, d’une vie débordée par ses possibles. Ce n’est alors plus la mort qui fait le plus peur, c’est la peur de ne plus pouvoir aimer. Sallinger raconte en effet, d’après l’œuvre très noire de l’écrivain américain Salinger, auteur entre autres de l’Attrape-cœurs, l’histoire d’un personnage entre la vie et la mort. Il s’agit du Rouquin survivant à travers les souvenirs et les fantasmes qui animent les membres de sa famille et Carole sa veuve.

Le spectacle affronte dès lors ce texte en le donnant à entendre dans ses grands moments avec une durée approximative de une heure et quarante minutes. Il s’agit là d’un vrai défi de démonter toutes les scènes pour donner à voir l’histoire d’une famille, l’histoire d’un homme qui à travers sa mort devient un ange exterminateur venu offrir à chacun sa destruction et son abîme. Il est là dégingandant de pureté affable pour réduire à néant les espérances de ses interlocuteurs. Il traverse toutes les scènes, s’immisce dans chaque regard et brûle à chacun de ses pas, le calme mystérieux qu’on attend habituellement d’un mort. Le comédien qui l’interprète Thom Lefevre n’a de cesse d’implorer le regard par son exubérance maligne et insiste véritablement dans son jeu sur l’afféterie obscène du personnage. En même temps que ce personnage revit, il veut anéantir les autres. En cela, la relation avec son frère Leslie (interprété par Gabriel Tamalet) trouve des résonances physiques d’une fureur désirante, qui est une des caractéristiques de l’œuvre de Koltès. Le jeu de certains personnages participe de cette apparence extérieure qui au delà des mots est comme une ombre portée sur le dessein des personnages. Les personnages de Koltès sont comme des catafalques enivrants, et la mise en scène dessine bien cette perspective en faisant de la tombe du Rouquin et de ses composantes scéniques, le décor toujours à venir, simplement déplacé selon la circonstance, mais qui redevient tombe dans la dernière scène.

koltès

© David Raynal / Gabriel Tamalet (Leslie) et Thom Lefevre (Le Rouquin) / Sallinger de B-M Koltès Mise en scène Léa Sananes / Théâtre Les Déchargeurs Septembre 2018.

Il y a une recherche dans la dramaturgie qui tend à réaliser chacun des personnages, à circoncire leurs échecs et à les raconter comme des histoires censées nous rassurer sur nos propres échecs. La mise en scène travaille une dimension cathartique assez intéressante qui n’a de cesse de créer des convulsions et de les dissoudre dans une composition musicale originale de Mark Alberts. Le surgissement de l’étrange est quant à lui sans cesse rasséréné par un travail de composition vidéo d’Arn’o qui vient distraire la structure théâtrale pour mieux en souligner les points d’ancrages. Le texte koltésien se situe donc à plusieurs endroits, l’endroit d’une convulsion de l’acteur et l’endroit d’une froidure scénique qui se mêlent pour faire émerger une menace de mort pesante et irréductible comme une malédiction.

Au demeurant, il reste que le travail demeure assez inquiétant et provoque trop d’ardeurs contraires, un désespoir trop serein qui n’est jamais dépassé par l’opération chirurgicale que le personnage d’Anna appelle de ses vœux (p. 113 dans l’édition de 2013). Les comédiens ne sont pas suffisamment en anatomie ouverte comme le dirait Novarina si l’on veut poursuivre cette métaphore chirurgicale. Tout apparaît enrobé dans une chair intacte alors qu’on devrait davantage sentir la candeur de la perdition, l’ivresse de la folie, la transe de la peur. La dramaturgie aurait tendance à trop brider le texte, à trop vouloir raconter une histoire dans son entièreté avec un faisceau calibré d’échanges et de déplacements. Paradoxalement, c’est très beau ainsi, mais le spectacle gagnerait sans doute à libérer l’ordalie suggérée par le texte, cette aura mystérieuse qui entoure le personnage du Rouquin.

Un élément assez fort dans le texte nous montre cette dimension ironique de notre monde d’humain : savoir si l’on est coupable ou savoir si l’on est innocent, jugés que nous sommes par les hommes eux-mêmes ou par une transcendance divine qui nous échappe. Or, il est quelque chose qui fait des personnages de Koltès des humains disproportionnés, c’est qu’ils ne demandent jamais pardon, ils n’ont de cesse de réclamer comme l’écrivait si bien Césaire « la louange éclatante du crachat ». Dès lors, la tension qui naît entre les personnages n’est pas une tension de conflit qui pourrait trouver une résolution mais une infinie dispersion de la notion même de conflit, d’une catastrophe qui ayant déjà eu lieu ne serait plus qu’un lointain écho oiseux et oisif. C’est précisément ce qui donne cette impression de traversée sans buts à la lecture du texte, sans d’autres buts que la recherche sourde et perdue d’avance de séparer le bien et le mal, quête qui termine toujours par une fuite ou une mort de circonstance mais qui n’est jamais dramatique car la mort ouvre de nouvelles frontières débordées dans ses limites. Le Rouquin va même jusqu’à transformer la parole divine (p. 64) en caviardant des passages des évangiles pour les refaire à sa sauce : cette transgression de la parole divine n’est pas qu’une simple réécriture, elle précipite tout le fondement mythique du théâtre de Koltès. Chaque geste de ses pièces n’est jamais un fait et n’est pas représentable en soi comme une sorte de parabole, le symbolisme y est si étrange et si beau qu’on perd à vouloir l’énoncer, la moralité n’y est jamais énoncée. Koltès souligne lui-même la dimension parabolique de son écriture dans Sallinger. En effet, une fois que Ma a achevé un récit à ses deux enfants, qu’elle appelle elle-même une histoire à moralité, Anna s’empresse de demander : « Et la moralité ? », et la mère de ne pas savoir l’énoncer…

Le spectacle ne tombe pas dans cet écart de suggérer le symbolisme du texte et s’adonne plutôt à sa propre perception du texte sans chercher à figurer des images ou des atmosphères. Néanmoins, certaines pistes ne sont pas suffisamment abordées comme la filiation à la littérature américaine et à l’univers poétique de Salinger et de la Beat Generation qui sont les sources d’inspirations essentielles de Koltès (Ex : le passage du Rouquin en anglais (p. 123 où il file la métaphore du tournesol ) est supprimée alors qu’elle raccroche explicitement l’œuvre à tout un contexte culturel [The Sunflower Soutra / Ginsberg] qui tend à exprimer la mélancolie d’une nature effacée face aux villes tentaculaires qui annihilent tous les espoirs de l’individu, New-York en étant évidemment l’assomption démesurée). Le texte est trop élucidé par le jeu d’acteur et la mise en scène reflète trop une structure narrative que Koltès lui-même avait composée de manière décousue dans la précipitation pour livrer le texte à temps à Bruno Böeglin ( à ce sujet, vous pouvez écouter un entretien avec ce metteur en scène autour de son travail et dans lequel il évoque la rencontre avec Koltès et l’histoire de ce texte de Sallinger).

On retrouve dans ce texte néanmoins toute la poétique future de l’auteur où il travaillera davantage le mystère et l’énigme et où la parole la plus juste sera dans le silence le plus pesant qui puisse être, comme une émotion qui vous submerge et vous ôte jusqu’à la possibilité de parler. Aussi, le spectacle reste vraiment très bon et augure de belles perspectives pour cette jeune compagnie qui possède en même temps que les atours de la modernité (musique contemporaine, travail vidéo…), la fragrance d’une vraie recherche théâtrale selon les dires même de la metteuse en scène dont l’avant propos fait presque penser à un acte de foi poétique, elle écrit en effet que « [les personnages] pataugent sous un ciel bouché » d’après les dires de Böeglin avant d’ajouter un peu plus loin que Koltès « y étire inlassablement ses personnages élastiques jusqu’à ce qu’ils craquent ». Il reste qu’il s’agit là d’une très belle entrée dans l’œuvre de Koltès, avec des passages d’une très belle intensité qui esquissent des errances précieuses qui font la grandeur du théâtre de Koltès et de tous ceux qui travaillent à son rayonnement. Le Collectif Rocking-Chair est en cela un digne ambassadeur.

Raf

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