La Mission d’Heiner Müller, dans une mise en scène de Mathias Langhoff

Vu au théâtre de la Commune / Spectacle présent dans la programmation du Festival Sens Interdits 2017

Quand l’histoire cyclique ne se répète pas…

Jamaïque, 1794. Allemagne, 1979. Bolivie, 1987. France, 1989. France et Bolivie, 2017. Toutes ces strates spatio-temporelles sont ramenées sur scène et superposées dans la reprise que fait Matthias Langhoff de la pièce de Heiner Müller, La mission. Pièce à l’origine écrite en 1979, il l’avait déjà montée à l’occasion de la célébration du bicentenaire de la Révolution Française à Avignon. Il reprend ici avec une troupe bolivienne issue de l’Ecole Nationale de Théâtre de Bolivie. L’histoire se déroule en Jamaïque où des émissaires de la Convention française sont envoyés pour fomenter un complot contre les britanniques et proclamer l’abolition de l’esclavage.

La Mission de Matthias Langhoff du 22 au 23 novembre 2017 au CDN Besançon Franche Comté

© Colin Dunlop

Comme toujours, le travail de Langhoff est donc un travail de superposition, de surabondance. Les grilles de lecture basées sur des références culturelles et historiques de cadres spatio-temporels divers se multiplient, au point qu’on doive distribuer au spectateur à l’entrée de la salle une note d’intention volontairement didactique et pédagogique qui redonne les dates clés de chacun des éléments de la mise en scène et même une brève (donc orientée) chronologie de l’histoire de la Bolivie. La portée sociale et politique de la mise en scène est donc soulignée par cette dimension éducative d’un théâtre qui doit être utile à la société et instruire son public.

Cette lecture riche et très historisante de la pièce de Müller, permet de dresser des parallèles entre différentes situations : car l’histoire n’a d’intérêt que si elle permet de tirer des leçons pour le présent, non pas pour condamner les hypothétiques voies de sorties, ni pour tomber dans un fatalisme pessimiste, mais au contraire pour éviter les pièges et embûches qui nous sont parfois tendus. Le théâtre comme le pense Langhoff est donc éminemment politique et engagé, objet et moyen de lutte pour la libération d’une classe opprimée, quelle qu’elle soit (esclaves de Jamaïque, tiers-Etat de France, communards parisiens, allemands de l’Est, paysans et ouvriers boliviens…). D’où une invitation finale à la communion, au banquet qui réunit la tribu et permet à l’équipe artistique de partager avec son public autour d’une soupe, d’ouvrir un débat et de, peut-être, lancer un mouvement qui puisse sortir de la salle et s’inscrire dans le monde contemporain.

Le cadre narratif lui-même est perturbé, mêlant des schémas de la dramaturgie de différents horizons, brouillant la chronologie : la pièce, dans son écriture même, refuse la simplicité d’une lecture manichéenne des choses. Les trois personnages sont confrontés à une situation bloquée, lorsque leurs tentatives de révolte sont des échecs et qu’ils apprennent que la mission est annulée puisque les dirigeants qui la leur ont confié ont été remplacés par Napoléon, or ils n’ont pas une réaction simple et unique : trois voies différentes s’ouvrent à eux, la pendaison, la trahison ou la gangrène, et l’auteur ne porte pas de jugement sur les mécanismes humains et sensibles qui les y poussent.

Dans le même temps, le plateau est envahi par une multiplicité de supports et d’éléments scéniques (de la vidéo, du texte projeté, des sous-titres, des scènes muettes, des scènes de théâtre etc.), noyant l’attention consciente du spectateur et le forçant à lâcher prise, à se laisser peu à peu couler dans une forme d’acceptation de ce trop-plein. En face, d’ailleurs, les acteurs eux-mêmes doivent accepter de lâcher prise, de glisser (littéralement !) parfois sur un espace scénique conçu comme une machine à jouer touffue, garnie de trappes et de poulies, qui dérange et gêne souvent les acteurs qui s’y inscrivent : plateau très incliné, 2 plans successifs, musiciens à l’étroit, acteurs aux changements très rapides, machinerie du décor à vue…

Ce refus de la facilité tire ainsi un fil rouge de cette mise en scène dense et intense, dont le spectateur sort en ayant conscience de n’avoir sans doute pas saisi toutes les allusions, toutes les lectures et saisi tous les motifs, mais aussi en ayant compris qu’il vient d’assister à une grande mise en scène d’un grand texte.

Louise Rulh

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