Des hommes en devenir, d’après Bruce Machart, dans une mise en scène d’Emmanuel Meirieu

Vu au théâtre de la Croix-Rousse

Une claque sensible et humaine

Un plateau nu, mais rugueux, pentu, ardu, dangereux et à vif. Une présence physique, mais chien mort, écrasé, vision d’horreur et de massacre. Un écran transparent, qui laisse se refléter sur le sol et les murs des images projetées, ombres ou textes, visages torturés filmés en gros plan de cinéma, soulignant la performance incroyable des acteurs. Un micro, droit, seul au milieu du plateau. Et des hommes, tordus, fragiles, cassés, qui viennent s’y accrocher pour un instant, un témoignage, une histoire. Ainsi se présente au public la claque de Des hommes en devenir, la dernière création d’Emmanuel Meirieu, qui adapte le recueil de nouvelles de Bruce Machart.

https://i1.wp.com/i.f1g.fr/media/figaro/orig/2017/06/01/XVMff4c8db8-46c5-11e7-8097-86070d75c1d7.jpgPascal Victor/ArtComPress

C’est l’histoire de six hommes, six personnes, six êtres humains semblables à tous les êtres humains rassemblés dans la salle venus les écouter, six êtres sensibles et malmenés par la vie, traumatisés par un manque, hantés par une absence, troués par un vide, et qui viennent témoigner de ce vide, l’exposer, le raconter, et peut-être tenter de le remplir, par la communion d’esprits et de cœurs qui se réalise avec le spectateur et, peut-être, entre eux.

Car c’est la spécificité de ce spectacle : les personnages n’évoluent pas ensemble dans un espace commun, ne partagent rien, ne s’épaulent pas. A peine prennent-ils le temps, chacun, de donner un regard à celui qui vient prendre sa place au micro, au moment où celui qui sort à jardin transmet le flambeau brûlant de cette parole à celui qui entre de cour. Cette transmission, aussi courte soit-elle, relie ces hommes les uns aux autres bien plus que ne le fait le cadre narratif qui, par de menus indices, nous laisse comprendre que ces hommes vivent dans le même Houston, au même moment. Perdus dans la grande ville, ils sont seuls face à leurs drames personnels et sans soutiens, hommes sensibles dans un monde qui attend d’eux une virilité et un masque d’acier.

Et puis il y a l’autre, le premier, qui revient métamorphosé dans un dernier personnage autre. Celui-ci, son drame est particulier : son manque, son trou, son vide, c’est de n’avoir rien qui lui manque, qui lui troue les entrailles, qui lui vide le cœur. Il rêverait de pouvoir être attaché à quelque chose aussi fortement, de pouvoir vivre aussi intensément, de pouvoir souffrir même, d’avoir quelque chose à perdre. Mais il n’est qu’un loser, qui écrit des nouvelles à partir de faits divers, qu’il envoie sans relâche au Reader Diggest, mais qui ne sont jamais publiées. On peut se construire un rêve, s’imaginer que les histoires suivantes sortent de son esprit, sont des récits dont il est l’instigateur, qu’il parvient à remplir sa vie par l’intermédiaire de ces autres hommes qui ont un vide en eux. Et quand Xavier Gallais (bouleversant) revient sous les traits d’un autre personnage, d’un sixième témoin, on se demande si cet auteur de pacotille n’a pas enfin réussi à vivre son propre drame, par procuration de ses personnages. Mais cette lecture n’est que suggérée, la porte reste ouverte à toute autre interprétation : les six hommes sont peut-êtres tous hommes de lettres et de papier, mais ils sont assurément tous aussi êtres de chair et de cœur.

Ce sont d’ailleurs des hommes hantés, par des images projetées en très grand écran, remplissant tout le cadre de scène, les dissimulant, les mettant dans l’ombre. A d’autres moments au contraire, les images les exposent de manière encore plus crue, par des gros plans qui permettent au théâtre ce qui est l’apanage du cinéma : pouvoir montrer la moindre évolution, même minime, d’un visage qui se raconte. Enfin, ils sont hantés par des femmes, tous, femmes fantasmées qui sont présentes dans leurs drames, sans pouvoir de toute évidence les aider ni les libérer, parfois elles-mêmes bourreaux inconscientes. Femmes malheureusement pauvres dans leur représentation, limitées à des silhouettes ultra-clichés dont on peut faire le reproche -puisqu’il en faut un- aux choix de Meirieu et de Seymour Laval, le vidéaste et scénographe.

Mais cela n’empêche pas la claque, n’empêche pas de tenir en haleine pendant 1h40 avec des hommes toujours seuls en scène, presque immobiles puisque rivés à leur micro, n’empêche pas de réussir à reconnecter pour un court instant, les êtres humains divers et divisés que nous sommes, réussissant le pari que se donne Meirieu dans la création, « que nous reformions, peut-être, le temps d’un spectacle, et même si c’est incroyablement vaniteux de le dire et de l’espérer, la famille humaine. »

Louise Rulh

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