Dans la solitude des champs de coton, de Bernard-Marie Koltès, mise en scène par Charles Berling

Vu au théâtre des Quartiers d’Ivry

L’impossible rencontre

C’est un drame, une tragédie. C’est une impossibilité, un raté, une possibilité manquée : ces deux êtres ne vont pas, malgré un dialogue intense, parvenir à se rencontrer et à se parler vraiment. Charles Berling choisit en effet de monter cette pièce comme un dialogue entre deux personnages, et non pas comme deux monologues en parallèle : il soutient la tension de la rencontre même si celle-ci est vouée à l’échec, mais il fait entendre l’aspect très simple et concret des enjeux confrontés ici.

C’est un combat qui oppose les deux personnages antagonistes : un combat des mots, une rhétorique violente où chacun imagine ce que l’autre va dire et anticipe sa propre réponse en fonction de celle-ci, avant même de laisser une place à une réelle écoute. Un combat spatial également, puisque la scénographie attire vers un point de fuite en fond de scène le regard du public et celui du client, qui est issu du public. Pourtant, le dealer se révèle maître de cette partie du monde, maître de la lumière et du son, maître des ellipses temporelles qui floutent le cadre spatio-temporel de la dramaturgie : il ne laissera pas le client traverser indemne. Un combat encore dans lequel deux corps se font face, se tournent autour, s’observent, souvent se fuient, parfois restent immobiles : c’est la conscience de la présence de l’autre qui provoque cette tension, qui creuse le fossé entre deux êtres qui ne parviendront pas à se rencontrer.

Mais dans ce combat, s’il en sort un gagnant, c’est indubitablement la Poésie, la langue de Koltès magnifiée dans une mise en scène qui pèse chacun de ses mots, même si c’est de manière très différente pour chacun des protagonistes. Alors que Mata Gabin, l’interprète du dealer semble chanter ses répliques, les slamer, en appuyer le rythme naturel et la courbe nécessaire, Charles Berling, lui, intériorise plus une parole qui en paraît d’autant plus sincère et universelle. Les deux performances s’imposent comme complémentaires et permettent une variation de tons dans une mise en scène pourtant très linéaire, qui s’impose une tension croissante sur toute la durée de la représentation, imprimant ainsi une certaine unité dans l’esthétique de la pièce.

https://i1.wp.com/www.sceneweb.fr/wp-content/uploads/2016/10/danslasolitudedeschampsdecoton.png  © Jean-Louis Fernandez

L’espace gigantesque et les moyens parfois très puissants de la scénographie, font peser un sentiment de fatalité sur ces petits êtres malmenés qui n’ont pas le contrôle de leur univers : même le dealer, qui pourtant est sur son territoire, est aguiché par un ailleurs, marqué par des néons accrochés en hauteur, un ailleurs d’où vient ce client, qui est descendu de son univers pour tenter de traverser le sien et de remonter de l’autre coté (« plus on habite haut, plus l’espace est sain, mais plus la chute est dure ; et lorsque l’ascenseur vous a déposé en bas, il vous condamne à marcher au milieu de tout ce dont on n’a pas voulu là-haut », dit-il dès le début de la confrontation). Le sentiment d’exclusion du dealer de ce monde semble nourrir sa frustration et sa colère, tournée vers le client qui se présente à lui ; pourtant ce client-là n’est sans doute pas parfaitement intégré à ce même monde : déclassé, chassé du public dont il jaillit au début de la représentation, il est un de nous et en même temps il est l’autre, l’exclu ou en tout cas celui qui se perçoit comme tel. Ainsi, lorsque dans le début de la pièce c’est tout le public que le dealer harangue puisque le client y est, ce rapport de groupe s’inverse progressivement quand le client rentre dans l’espace du dealer comme forcé, chassé d’un espace donc intégré de force dans un autre.

La création musicale de Sylvain Jacques ainsi que la conception lumière de Marco Giusti tiennent une place prépondérante dans cette mise en scène, soulignant les moments clés de la dramaturgie et permettant un transfert émotionnel entre le public et les acteurs : la relative agressivité des effets scéniques reflète l’agressivité patente entre les deux personnages, enrôlés dans une tension progressive qui ne peut s’empêcher, à certains moments, d’exploser. Cette tension, installée dès l’entrée du public dans la salle, permet de maintenir l’intensité de cette mise en scène tout au long du spectacle, dans une violence progressive qui ne laisse ni les intéressés ni le spectateur indemne.

 Louise Rulh

 

 

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