Limits par la compagnie Cirkus Cirkör

Vu à la Maison de la Danse

Du cirque et de la politique

Réfugiés et circassiens, même combat ? C’est en tout cas l’hypothèse de départ de ce travail de la compagnie suédoise Cirkus Cirkör, qui s’interroge sur la manière dont on dépasse une limite, quelle qu’elle soit : une frontière, une mer, une peur, une prise de risque, une limite physique et mentale, une nouvelle performance plus grande ou plus large ou plus dangereuse que la précédente. Ainsi, les mécanismes psychologiques qui poussent les artistes à repousser toujours plus loin les limites du corps, de la souplesse, de l’équilibre et de la force sont comparables à ceux qui permettent à un humain d’accepter jusqu’aux choses les plus violentes et les plus radicales. Pourtant il existe une différence indépassable entre les deux situations : l’une est motivée par le choix, l’autre par la nécessité.

Ainsi, la compagnie suédoise s’engage dans un travail politique autant que poétique. La performance n’est pas considérée en elle-même, elle sert un but intellectuel et moral. Le travail de recueil de témoignages qui a été fait en amont de cette création vient nourrir le spectacle : les images créées sont évocatrices des récits dont on entend sans cesse parler, qu’on ne peut ignorer ni éviter dans une société complètement surexposée aux vidéos, photos et divers reportages sur la question des migrants. Et qui cette fois, au lieu d’être montrés pour déclencher le choc et l’horreur, dans une perspective voyeuriste et sensationnaliste, sont esquissés par l’art, par l’intermédiaire de la poésie et par le prisme du cirque contemporain. La puissance des images invoquées, telle la suspension irréelle d’un corps de femme dans un gigantesque dispositif de draps suspendus à la verticale et à l’horizontale sont évocateurs d’une manière bien plus puissante de la réalité du voyage d’un corps humain dans l’eau, ici marquée par l’air, que ne pourrait l’être n’importe lequel des reportages ou des récits.

© Mats Bäcker

Mais la pièce ne se limite pas à produire un énième spectacle-manifeste pour appeler à un ralliement à la cause des réfugiés. La réflexion sur la limite se trouve aussi dans des tableaux bien plus philosophiques et psychologiques que polémiques. Ainsi la réflexion méta-circassienne, de l’artiste qui analyse et déploie une rationalisation de son art, de la pratique par exemple de l’équilibre, trouve-t-elle un écho dans la vie en société : l’autre est un support, une force, c’est en lui donnant une absolue confiance qu’on peut créer les choses les plus belles et les plus impressionnantes. Les numéros de voltige reposent sur un lâcher-prise absolu, sur un choix délibéré de remettre sa vie entre les mains d’autrui, parce que c’est ainsi qu’on va plus haut, plus beau. L’un des premiers numéros, sur une grille en fer forgé, souligne particulièrement cet aspect nécessaire de la confiance pour la création.

D’autres tableaux s’interrogent plus sur la dimension émotionnelle universelle : un même sentiment peut être partagé par deux êtres qui ont des expériences tout à fait différentes. Ainsi, lorsque le circassien hésite avant de se lancer dans le vide d’une certaine hauteur, et que le spectateur ignore qu’un trampoline va lui permettre de remonter, le sentiment de peur et d’excitation qui traverse à la fois le public et à la fois sans doute l’artiste, est un des moyens qui peut nous permettre d’approcher, et de peut-être mieux appréhender, la peur et l’appréhension d’un migrant forcé à partir. Ce spectacle nous rappelle à quel point nous sommes semblables, unis dans un même groupe humain, malgré la radicale diversité de nos expériences.

Tout le dispositif scénique concourt à cette communion entre l’artiste, le public, et le reste de l’humanité évoquée. La création musicale, faite en live par une musicienne multi-instrumentiste et le chant des artistes, donne une dimension solennelle et très grandiose à la représentation. La scénographie, formée de multiples éléments modulables à l’infini permet de transporter toute l’esthétique de la pièce entre de très multiples univers : dans la mer, dans une forêt, dans une jungle urbaine, dans des espaces plus métaphoriques ou dans des espaces mémoriels, la chambre abandonnée… Les outils des artistes sont réinventés, redessinés et dépassent ainsi leur statut d’objets de performances : ils participent à la création d’une œuvre d’art à part entière, au sens et à la portée profonds. La création lumière emprunte des éléments à une conception spectaculaire de la mise en scène, mais aussi parfois à des esthétiques plus douces. Enfin, la projection vidéo est utilisée à des fins didactiques (projections de chiffres et de graphiques sur le sujet), mais aussi à des évocations symboliques, ou encore elle se fait outil de jeu (dessin par transparence sur des surfaces noires, où quand l’image projetée s’évanouit ne reste que la silhouette malhabile, tracée à la va-vite par l’actrice).

Rappeler que les valeurs qui guident la création artistique, notamment celles qui permettent la construction d’un cirque contemporain à la fois poétique et de performance, sont des valeurs d’humanité qui traversent tout le monde, quelle que soit notre parcours, telle est l’ambition du spectacle, parfois de manière naïve. Mais après tout, il suffit de se mettre debout pieds joints et de fermer les yeux (comme on nous invite à le faire) pour prendre conscience du fait que le fonctionnement merveilleux du corps humain, qui permet l’équilibre, repose sur la multiplication de micros-mouvements qui nous font tenir debout. L’équilibre, c’est le mouvement : ne risque-t-on pas de perturber l’équilibre du monde en tentant d’en empêcher les mouvements naturels ?

Louise Rulh

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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