L’Opéra de Quat’Sous de Bertolt Brecht et de Kurt Weill dans une mise en scène de Jean Lacornerie sous la direction musicale de Jean-Robert Lay

Au Théâtre de la Croix Rousse jusqu’au samedi 12 Novembre

(à paraître ici prochainement un entretien avec le metteur en scène Jean Lacornerie)

Jean Lacornerie a choisi de travailler à partir de la version de 1928, sur un état du texte qui n’est pas celui de la traduction que l’on lit classiquement. En effet, Le metteur en scène a commandé une nouvelle traduction à René Fix, basée sur un manuscrit reconstitué a posteriori qui serait semblable à la première représentation du texte en 1928. Il s’agirait selon de lui de revenir à l’oeuvre originale…

Le travail dramaturgique et musical autour ce classique de notre répertoire devient dès lors un enjeu lorsque l’on veut monter une telle œuvre. Un enjeu d’une part dramaturgique, car bien qu’on ne soit pas encore véritablement dans une pièce de la maturité de Brecht proche de son esthétique du théâtre épique avec une visée didactique, il semblerait que le metteur en scène est choisi d’éluder en quelque sorte dans sa dramaturgie la force politique et la violence sociale de ce drame. De fait, la mise en scène et la direction d’acteurs s’engagent à rester fidèle à certains aspects de l’opérette, du music-hall et du cabaret, dévoilant bientôt sur scène des acteurs psalmodiant mais dont l’utilisation de l’allemand pour le chant évite fort heureusement la monotonie du français. L’allemand est admirablement bien respecté par les comédiens, dont on retient certains figures émergentes comme Vincent Heden dans le rôle titre et Jacques Verzier dans le rôle de Peachum.

L’Opéra de Quat’sous tel que Lacornerie l’a conçu contient quelque chose d’assez singulier, dans l’effacement des frontières entre la fosse des musiciens et la scène des acteurs. En effet, les musiciens sont non seulement présents sur scène mais aussi acteurs, employés dans l’entreprise de mendiants de Peachum ou bien encore policiers. La formation se concentre autour d’une grande table rectangulaire qui se trouve au centre de la scène, et qui en plus d’être mobile, constitue même parfois une estrade. L’espace scénique peut ainsi se mouvoir, l’ensemble donnant l’impression d’un vaste chantier, avec des échafaudages et des cartons conglomérés qui sont comme l’écrin de cette opéra de gueux, si l’on s’en réfère aux sources de Brecht en la personne de John Gay dont il tira la trame de son œuvre dans l’Opéra de Gueux.

Jean Lacornerie n’a pas non plus insisté sur le côté décadent et loufoque de l’Opéra de Quat’Sous (on a entre autres un Mackie Messer qui ressemble davantage à beau ténébreux qu’à un criminel mystérieux et implacable), et c’est un choix esthétique plutôt surprenant qu’il a choisi de mettre en perspective : le travail autour de la marionnette.

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© Frédéric Iovino

Ainsi beaucoup de personnages subalternes (prostituées, mendiants, acolytes de Mackie) et même les protagonistes lors des scènes finales sont remplacés par des marionnettes manipulées à vue par les comédiens placés derrière-elles, des marionnettes-tronc dont on peut percevoir le frétillement des lèvres, ou bien encore des petites marionnettes à fil. Mais ces marionnettes créent une grande distance avec le spectateur et leurs utilisations confèrent à la pièce une noire et absurde mélancolie de l’existence. Cela est notamment visible pendant la scène au bordel, ce moment est représentatif du clinquant déréalisé voulu par le metteur en scène. Cela fait émerger une décadence stérile en somme qui ne met pas suffisamment en exergue le cynisme âcre et noir de la pièce. En plus, cela ne crée aucune dimension qui pourrait être comique ou burlesque et qui aurait pour effet d’accentuer le cynisme.

De même que le metteur en scène n’a pas insisté suffisamment sur la beauté et la violence de la relation entre Mackie et ses femmes (excepté pour sa relation avec Polly Peachum dont la candeur insolente est admirablement bien interprétée par Pauline Gardel). Les relations à la fois intense et ambiguë que Mac entretient avec Jenny et Lucy sont presque reléguées dans la dramaturgie au rang d’anecdotes. La confrontation et la violence amoureuse, voire même sexuelle qui s’exerce notamment entre Jenny des Lupanars et Mackie est quasiment réduite à néant, par une Jenny qui au lieu d’être empreinte d’une tristesse et d’une colère sulfureuse envers son Mackie qu’elle aime malgré sa double trahison rendue possible par sa misère sociale, devient ici une femme presque vénale et méprisante. La complainte de Jenny autrement dit la chanson de Salomon est en cela une énorme déception dans ce spectacle. L’amour, la force, et la violence n’ont pas été incarné dans cette mise en scène, perdant par-là quelque chose de sulfureux de cette pègre sauvage et sombre, mais qui en même temps dans l’esprit de Brecht, va bientôt diriger le monde…

Il ne faut pas dès lors oublier le contexte dans lequel cette pièce a été écrite, et de fait Brecht à travers cette pièce, explique avant tout la montée du nazisme, en tout cas c’est le sens de son deus ex machina final qui vient couronner Mackie de titres de noblesse et de biens. On ne peut que penser à l’Horst-Wessel Lied (hymne nazi) dont l’histoire en filigrane évoque la même idée, ici le chant d’un criminel est élevé au rang d’hymne. Ce chant a été composé par le dénommé Horst Wessel en 1929, une espèce de mac et de criminel, (chant qui sera choisi après sa mort comme hymne nazi) dans les combats qui opposèrent les nazis aux communistes au moment de l’arrivée du parti nazi à la chancellerie. Les criminels vont diriger le monde et peut-être qu’ils le dirigent déjà, c’est cela le message noir et ambitieux de Brecht, le Brecht qui va bientôt s’exiler, et qui a définitivement tué et déréalisé le romantisme allemand depuis Baal jusqu’à cet Opéra de Quat’Sous.

A mon sens, la mise en scène ne tient pas suffisamment compte de cette appétence historique et politique, le travail est au demeurant très bon et quelques dispositifs ingénieux et singuliers distinguent malgré tout ce travail, mais l’ensemble est trop hétéroclite et pas assez sombre et cynique, il paraît trop sobre et pas assez versé dans la folie qui prend parfois le corps théâtral dans sa catholicité. Le spectacle reste néanmoins (excepté ces détails qui n’engagent que moi) une très belle représentation fort divertissante et pleine d’énergie ! Le travail musical reste quant à lui parfaitement bien maîtrisé, et on ne ressent pas une once d’ennui pendant les deux heures de représentations.

Raphaël

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