La Boîte de Jean-Pierre Siméon dans une mise en scène d’Olivier Balazuc, une création 2016 du TNP et de la Compagnie RL

Au TNP jusqu’au 10 Novembre

Jean-Pierre Siméon a composé un musicodrame à la volupté explosive qui exprime avec subtilité les liens qu’on croit immobiles et définitifs entre l’amour et la mort. Yves Prin a composé une musique névralgique qui offre constamment en partage la douceur du souvenir et la frénésie de la perte. Olivier Balazuc, le metteur en scène, a imaginé l’espace de la confrontation entre une veuve interprétée par Dominique Michel et une boîte qui contiendrait les cendres de son défunt mari. La scène est également occupée par le musicien Thierry Ravassard, dont l’interprétation musicale et la présence dessinée derrière une gaze obscure, chargent l’atmosphère d’un amour invisible et pourtant tellement présent dans les paroles de cette femme-fée qui époussette non seulement les objets autour d’elle, mais en grande part toute son existence fébrile, attachée à l’être aimé et à ses circonvolutions.

La pertinence de ce dispositif assez peu courant de musicodrame est immense : la musique n’est pas simplement là pour accompagner le soliloque, elle n’est pas non plus un simple additif à la dramaturgie, ni même une manière de créer ou de rendre des atmosphères possibles et suggérées, mais elle vient respirer en même temps que le texte, et créer des espaces de tensions qui sont d’autant plus renforcés par la mise en scène. Ces espaces de tensions s’expriment aussi bien dans les instruments à cordes (frappées, ou pincées), cordes toujours à vif, que dans les cordes vocales de la comédienne : le son produit par le mouvement qui crée la musique et la voix dans l’instrument du corps ou de la matière crée dans l’espace, un éclat indissociable de lumière et d’obscurité.

Dans la Boîte, cela se traduit par l’histoire d’une femme âgée mais encore vive qui ne sait pas où ranger la boîte de cendres de son mari et qui va s’appesantir ou fanfaronner cyniquement et ardemment sur sa solitude, sur son amour toujours brûlant pour cet homme dont elle porte les cendres éteintes, et sur les affres de l’existence humaine surtout lorsqu’on vieillit. Dominique Michel a pour cela une formule qui rend compte assez bien du propos de la pièce lorsqu’elle s’interroge « Et si la « disparation » de l’autre me permettait de donner de l’incandescence à ma vie ? Cendres pour lui, braises pour elle… ».

La dramaturgie d’Olivier Balazuc aurait quant à elle quelque chose de très pyesque (relatif à Olivier Py), dans le sens où le personnage de la femme-pandore dans son esprit serait dans le mien proche du personnage de la tragédienne dans l’Épître aux Jeunes Acteurs pour que soit rendue la parole à la parole (peut-être Pandore a-t-elle bien fait d’ouvrir cette boîte en un sens, même si celle-ci contenait les maux et son lot de morts et de douleurs, les ayant délivrés, n’aurait-t-elle pas du même coup libéré l’amour et la compassion ?). En effet, c’est dans son costume de tragédienne démodée que la femme-pandore viendrait annoncer chez Py le renouveau de la parole poétique :

« Et moi, dans mon costume de tragédienne ridicule, je dis cela encore : l’homme peut être sauvé par la parole et le rôle du théâtre est de montrer cela. De raconter cela et tout en racontant cela, faire vivre cela, cette Expérience. Entre les acteurs, on raconte cela de part et d’autre de la rampe, on ne le raconte pas, on le vit, on le vit comme vérité vérifiée. Que tous ceux qui n’ont pas l’espoir de ressusciter les morts sortent de cette salle, il n’y a aucune chance, aucune qu’ils voient le début du début de ce que je dis. »

la boite.jpg

© Michel Cavalca

Cela se traduit ici dans la dramaturgie, par une manière subtile de montrer les contours du théâtre et se révèle avec la très belle présence d’une coiffeuse telle qu’on les trouve dans les coulisses d’un théâtre qui permet au personnage de se déguiser et de mettre successivement différentes perruques pour incarner l’écart qui se trouve entre sa jeunesse et le péril de vieillesse qui pèse contre elle. Si au départ des cendres recouvrent tout l’espace scénique délimité sur le plateau, et même tous les objets présents dans cet espace, le personnage l’enlève au fur et à mesure que sa parole et son amour se libèrent des préjudices qui auraient pu lui être infligée par la vie.

Ses souvenirs font naître en nous telle une ekphrasis baroque, l’image de son défunt mari que l’on reconnaît bientôt dans la figure du musicien, qui joue de ses instruments derrière cette gaze obscure à côté d’objets qui lui furent chers, symboles d’une vie intérieure secrètement intense et sensible, qu’un vent d’espoir fera tomber pour permettre la rencontre du cœur du défunt et de l’amour d’une veuve. L’amour fait ressusciter les morts, le théâtre ici est empli d’une beauté pleine de sarcasmes et d’une cruelle lucidité ; il brille d’espoir et d’espérance, et ce qui paraît sans doute le plus beau dans l’imaginaire du spectateur, c’est qu’il puisse imaginer que la musique est la voix du mort qui accompagne la fièvre du vivant.

Au demeurant, Jean-Pierre Siméon nous livre un texte remarquable, qui sait varier les registres et les formes, le tout formant presque un orchestre de saveurs dans une fosse de misère. On ne peut que souligner la force de la comédienne qui interprète ce texte en utilisant la magie de son corps et l’illusion d’une puissance qui ne saurait jamais défaillir ; non elle ne dialogue pas simplement avec une boîte, chacun de ses gestes acquiesce en nous une dure leçon de vie, évoque et aplanit notre imaginaire, et non seulement nous fait nous souvenir que nous sommes mortels, mais qu’aimer au passé, au présent et au futur d’un amour véritable et éternel est sans doute ce qui fait de nous des êtres plus vivants que jamais par delà l’incertitude sur notre propre mort.

Raphaël

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