pascal rambert

Sœurs (Marina et Audrey) écrit et mis en scène par Pascal Rambert

 Vu au théâtre des Bouffes du Nord

Livre paru en Novembre 2018 aux éditions Les Solitaires Intempestifs.

Une archéologie sororale

Sœurs est la dernière création de Pascal Rambert, actuellement et jusqu’au 9 décembre au théâtre des Bouffes du Nord à Paris. Une pièce écrite pour et interprétée par les deux comédiennes Audrey Bonnet et Marina Hands.

Le point de départ est le suivant : deux sœurs ennemies se retrouvent après le décès de leur mère, l’une (Audrey) débarquant sans prévenir sur le lieu de travail de l’autre (Marina), déclenchant ainsi les hostilités. Dès les premières secondes nous savons en effet que tout va désormais s’agencer selon une modalité guerrière : la scène, presque nue, devient une arène, ne laissant place à aucun recoin ni abri pour les corps qui s’y toisent. La lumière, crue, n’offre elle non plus aucun interstice de fuite ou possibilité d’échappatoire : pendant 1h30 tout ce qui pourra être dit, hurlé, craché le sera, de l’une vers l’autre des deux sœurs. La seule ligne de fuite possible se trouve du côté des spectateurs : les deux couloirs situés entre les gradins et menant à la scène seront régulièrement empruntés par l’une ou l’autre, renforçant ainsi encore la proximité que l’on ressent avec le plateau. La vulnérabilité de ces deux femmes est alors mise à nue avec un éclat si considérable qu’elle devient une arme dans leur bouche : l’affrontement avance, les points s’accumulent ou se perdent au rythme des souffrances nommées, des faiblesses avouées et donc des accusations avancées.

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© Jean-Louis Fernandez

Il faut alors commencer par accepter cette densité de la parole et cette énergie presque dévorante qui nous sont proposées, comme souvent, par Pascal Rambert (certains, peu, ne le supporteront pas ce soir là). Si le mode est combatif, chacune a le temps, grâce à une succession de répliques relativement longues, d’exposer ses ressentiments le plus précisément possible.  Elles le répètent, il y a trente années de douleur à exhumer. Et c’est en effet, au-delà de ce qui pourrait apparaître comme une situation classique de règlement de compte et d’exutoire par la parole, que se meut une véritable archéologie de la relation entre ces deux sœurs à laquelle nous assistons.

Cette métaphore sera ainsi filée durant toute la représentation. Tout d’abord à un premier degré par un héritage : celui du père, archéologue. Enfant, les deux jeunes femmes ont creusé la terre ensemble, lors de fouilles en Syrie, en Tanzanie,… qui rythmèrent la vie familiale. Et c’est bien à un exercice du même ordre que les deux jeunes femmes vont se livrer au plateau : décortiquer à deux une même réalité, de même vestiges, menant à des interprétations radicalement opposées. Comme le chercheur, elles déposent devant elles leurs preuves, des souvenirs d’enfance comme des pièces à conviction de leur douleur d’adulte. Mais on ne cherche pas ici le dénouement, l’apparition d’une vérité concordante et apaisante : on le sait dès le départ, l’entente est désormais impossible. On la frôle pourtant, parfois, dans de rares moments d’une subtilité intense : des mains qui se cherchent mais n’osent plus s’effleurer, un sourire presque complice à l’évocation d’un fait heureux ou encore le surgissement inattendu d’une expression tout droit sortie des premières disputes (« camembert ! »). L’image de la recherche archéologique trouve aussi un écho dans l’architecture même du théâtre, dans ses murs décrépis qui affichent la richesse de leur histoire. Une image s’imprime en nous comme un tableau : Audrey face au mur de scène craquelé, nous tourne le dos et parait minuscule, noyée dans ce poids du temps et des choses à déchiffrer. La relation entre les deux sœurs sera ainsi analysée selon différentes strates : le lien aux parents, bien sûr, mais aussi aux amours, à la vie professionnelle, aux activités,… Elles se comparent sur ces différents plans, analysent leurs vies parallèles et pourtant si profondément imbriquées. Finalement ce sont deux conceptions de la vie et de ce qu’être au monde signifie qui s’entrechoquent puissamment, quitte pour cela à convoquer des faits de l’actualité la plus récente, dont nous avons peut-être un peu de mal parfois il faut dire à déterminer le statut et la place dans la pièce.

Le drame apparaît alors peut-être dans cette interrogation, presque absurde mais tellement douloureuse et indépassable : pourquoi ces deux femmes « nées du même vagin » devraient-elles s’entendre malgré tout ? Ou, de la même façon, pourquoi, malgré ce lien charnel ne peuvent-elles pas y parvenir ? Il s’agit de dire la violence de la non-évidence de ce lien.

Ce qui émerge au centre de cette arène, par delà les mots et les événements, ce n’est pas une réponse à cette question mystérieuse et insoluble, mais c’est plutôt la mise en évidence de ce qui reste entre ces deux êtres malgré tout : une langue. Une langue « sororale » dit Audrey à Marina puisque « s’il y a une langue maternelle, pourquoi pas une langue sororale ? ». Pascal Rambert lui offre ici un espace de liberté totale, puisque tout pourra être dit, comme nulle part ailleurs sans doute une fois franchie les portes du théâtre. Une fois observés et décapés tous les prismes qui peuvent les lier, l’auteur nous permet ainsi de ressentir le plus intimement possible la qualité et l’importance de ce premier rapport à l’autre, lieu d’apprentissage du monde et de soi. C’est sans doute ici qu’est toute la dimension politique de cette thématique, bien au-delà d’événements issus de l’actualité brûlante.

Reste enfin à évoquer le plus évident, qui ne se laisse sans doute par saisir par les mots : les deux prestations magistrales d’Audrey Bonnet et Marina Hands. Les deux comédiennes nous offrent à voir toute la profondeur de ce lien sororal grâce à une gamme inépuisable de subtilités d’intentions, et ce malgré l’énergie vocale convoquée durant toute la pièce. Malgré la violence extrême de leurs propos, leur vérité et leur fragilité respectives les placent hors de portée de tout jugement : impossible, et heureusement, pour le spectateur de « prendre parti » pour une des sœurs. Leurs corps encaissent chaque coup oral asséné par leur partenaire, déployant de presque imperceptibles nuances de geste, position, regard,… qui finissent par révéler l’essence même de ce que les mots cherchent à intercepter.

Marie Blanc

 

Argument de Pascal Rambert

aux éditions les Solitaires Intempestifs, décembre 2015.

L’histoire se déroule dans les entrelacs d’une lande verte, bande de verdure parmi une plaine éparpillée, ou fragments d’un petit coteau, proche d’une falaise et de la mer, dans un lieu circoncis que serait Javille, lieu de refuge et lieu de fuite, mais aussi de dénégation dans le cadre d’événements qui bouleversent la quiétude bourgeoise d’un Paris outrancier.

Un homme et une femme visiblement unis par des liens morbides, (n’est-ce pas morbide de se jurer l’un à l’autre mutuelle complaisance jusqu’à ce que la mort nous sépare ?) s’entre-déchirent ou plutôt se meurent des récréments de la modernité. Louis et Annabelle incarnent en effet tous deux des particules contraires tant dans leurs aspirations que dans leurs componctions politiques.
L’un défend la « réaction » et les idées d’un monde soumis à un ordre supra-marital, l’autre, la jeune femme s’est éprise d’espoirs, des idées de la Commune, dont la trame est vaguement évoquée dans le texte.

La jeune femme incarne tous les « vices » que l’on pourrait reprocher à cette époque à une femme : elle lit des romans, elle ne s’accommode guère de son mari auquel elle refuse les « honneurs » dûs au mariage, et elle a une sorte d’amant dont le mari retrouve le médaillon et voudrait connaître l’identité. Le conflit et la mort trouvent leurs points d’ancrages au sein de ce conflit purement conjugal, mais peu à peu l’ensemble se teint d’ambages morbides et claironne de déchirements et de métaphores liées à la végétation qui contribuent à créer une atmosphère d’une inquiétante étrangeté. D’autant que les activités du Mari, qui tient une manufacture de Toile de Jouy, viennent mettre en abîme directement dans le texte, les motifs et les incarnations du Vieux-Monde, qui se cachent dans ces scènes bucoliques et pastorales, qui révèlent un système de domination où la femme est un objet soumis ; l’imagination de Louis se borne ainsi au confinement dans le culte du passé, chaque phrase adressée à sa femme est redoublée par une noire ironie, qui dès le départ prétend tuer l’amour.

Il n’y a pas d’échange entre les personnages, la parole n’est là que pour retarder les coups mortels. Elle ne peut pas agoniser dans un dernier répit, elle achève par sa violence et sa démesure tout ce qui pourrait rester d’affection entre les personnages. Au milieu de cette violence évolue un troisième personnage-phénomène constamment appellé l’enfant Ignace et qui tel Icare cherche à s’échapper en volant pour fuir cette lande verte où la vie se conjugue au désir de tuer. Ignace devient une figure d’enfant comparable à celle d’un maître-chanteur, figure de l’enfant développée par Orson Scott Gard dans son roman les Maîtres-chanteurs, qui est marquée par cette même innocence censée apaiser la haine et apporter de la douceur au sein des concrétions de l’être qui le possède par la force de son chant.
L’enfant Ignace tente de montrer et d’affecter une douce quiétude dans ses gestes mais sans pouvoir véritablement apaiser les liens, il ne fait que creuser et distendre les liens et la désunion du couple. Il est une figure de la présence douloureuse et objet de désir pour la mère, désir d’espoir mais aussi le symptôme des accès de rage qui viennent accentuer ceux de ses parents. Il est une sorte de personnage tragique qui se révèle d’une terrible détermination lorsqu’il met à mort son père à plusieurs reprises.

La pièce se construit autour de cette tension, elle rafle le lyrisme en même temps que les miettes éparses d’une poésie romantique, elle accouche d’un monstre littéraire. L’histoire développe le cheminement d’un être rompu à son propre salut, et qui dans un dernier sursaut voudrait asservir la mort même de son aimée. Cette dénégation des personnages se situe peut-être dans les multiplications des marques explétives qui créent dans le discours des négations partielles, qui de fait séparent les personnages et les éloignent de ce qui serait une dispute normale dans l’ordre des choses. C’est de fait comme s’ils affectaient de se donner des ordres, de se faire des reproches, d’avoir des regrets.

L’agencement des phrases, l’absence de ponctuation et de prosodie (en référence à un ordre canonique du discours en tout point discutable) créent un voile sur cette écriture caligineuse qui recouvre tout et ne laisse rien échapper d’autre que des cris, des instants de noire folie qui trouveront leurs pleines expressions dans l’acte théâtral. L’écriture est le gaz et la gaze à partir de quoi tout pourrait brûler et se détruire ; la femme est bien au centre de cette libération extatique :

« allez-y pénétrer dans ce jardin joli qu’est mon corps marchez marchez piétinez-donc la renoncule le pavot et l’anémone piétinez voilà des siècles que vous nous piétinez mais le monde change toujours un jour la renoncule éclot d’autres femmes se lèvent » (p 41).

C’est bien à l’agencement d’un chaos auquel le spectateur assiste, un chaos qui dévoile avec violence l’extase d’une expérience intérieure, celle de la mort en soi. Littérairement, cette pièce pourrait être enchaînée à une filiation qui irait du goût pour le morbide que l’on retrouve dans la poésie baroque et notamment chez un poète comme Agrippa d’Aubigné dans les Tragiques, en passant par les convulsions névralgiques et atrabilaires d’Antonin Artaud.

La pièce s’enveloppe ainsi d’un mysticisme cruel et nous dévoile des images foliacées qui se recoupent et se tissent au fil de l’oeuvre, dépassant le stade de simples systèmes d’écritures. Argument appelle à un raisonnement au delà des mots, dans les limites de l’imaginaire humain. Ces deux êtres qui vont se détruire par la racine et finir d’achever leurs sèves (l’enfant Ignace) par leur dispute organique, vont donner naissance à un monde d’obsessions. Le personnage féminin d’Annabelle n’a rien de foncièrement négatif, sa concordance avec la modernité en fait un être fragile, douloureux, voué aux « gémonies » (expression que l’on trouve dans Clôture de l’Amour).

Le personnage de Louis, en plus d’incarner une sorte de vide d’émotions, caractérisé par un devenir-animal disert, voit son désir se consumer en lui même ; la vie pour lui s’inscrit dans l’impossibilité même d’exister : « oui ce monde est un monde immobile où l’on demeure interdit entre vivant et mort et cela ne prend jamais fin » (p 54). La pièce raconte cette transition ou plutôt ce déséquilibre entre l’amour et la possession. L’histoire de la Commune est ici force de persuasion et bien plus qu’un simple élément anecdotique, elle est ce qui ravive la passion d’Annabelle, lui redonne éclat de vie, même dans l’investiture de la mort et dans la peau d’un cadavre. Son constat sur l’existence est amer et intervient dans son dernier re-souffle :

« c’était donc cela vivre
une série enchantée de figures
d’ornements et de larmes
ouvrant sur un ciel vide » (p 69).

Mais il lui reste l’espoir d’avoir fait germé ses idées dans le cœur de son fils, qui devient dès lors l’agent de sa vengeance, et qui même mort viendra asséner des coups de feu et de pelle à son père malgré sa frêle consistance. Il s’agit presque en cela d’une fable similaire à celle de l’histoire du Chêne et du Roseau chez la Fontaine, la tempête est ici une tempête politique et Annabelle est un des rouages de cette tornade. Le médaillon ne représente pas tant la tromperie de l’amour et n’est pas le symbole de l’amant comme s’évertue à penser le mari fallacieux, il est le symbole même du sacrifice pour Annabelle, le souvenir de celui qui le lui a donné et qui est en train de se faire massacrer par les Versaillais. Louis n’a pas conscience de cette présence douloureuse de l’objet ; y planter un long couteau, tenter de le dézinguer, c’est lui affliger une seconde blessure, insupportable, mortelle. C’est là que la référence à l’agneau prend tout son sens, il s’agit pour elle de renaître par la végétation, dans les rayons de l’aurore sucrée, mais cela est impossible, car l’amour qu’elle a voué au monde et à son progrès est sucré (au sens familier) par son mari qui ne représente dès lors rien d’autre qu’une bête du vieux-monde, un faune d’acier.

C’est par cette impuissance à dévoiler ses arguments qu’Annabelle finit par être détruite. Peut-être que toute tentative de changement quelle qu’elle soit peut-être perçue comme une tentative avortée, il n’en reste pas moins que l’humanité est plongée dans cette « apocalypse », la révélation de son impuissance et de sa veule inconsistance, c’est ce que Annabelle dit à Louis « Ne mentionnez les barricades elles sont en vous elles sont la manifestation de votre incapacité à montrer quoi que ce soit d’humain » (p23).
L’œuvre de Pascal Rambert, sur ce paysage tragique de verdure qui saigne et de cadavres qui viennent exhaler leurs derniers « vers », construit autour des enjeux de l’histoire de la commune, une représentation terrifiante des mœurs bourgeoises et scande le combat de la femme comme ultime sacrifice. Car si la Commune marque le début de la troisième république en son temps, elle n’en reste pas moins un stigmate de l’intolérance et de la violence d’une République qui prétend incarner des valeurs morales indépassables.

La Commune est ainsi dans cette pièce une toile de fond, l’évocation des Toiles de Jouy est une sorte de retour à une forme d’aristocratie monarchique et évoque le travail des manufactures, le personnage de Louis est d’ailleurs favorable à la Restauration. L’évolution de la société est en train de battre son plein et c’est une caricature de la « réaction » que dresse l’auteur, Louis en étant la cinglante parodie. Annabelle, dès lors devient une figure de lutte et de combat, fibre de lumière dans un monde forclos, désir d’exister dans un ailleurs que sa morne vie de bourgeoise, mais elle ne peut rien faire… Elle est un oiseau en cage, mais pas à cause de l’amour comme pourrait niaisement l’écrire un auteur romantique, mais à cause de son histoire, de ses aspirations, de ses rêves ainsi que le suggère notre auteur, ce qui nous invite évidemment à réinterroger les enjeux de cette pièce à la lueur de notre société et de son prétendu pacte de … [généralement suivi d’un adjectif ou nom commun].

Et soudain à chaque page, à chaque tableau, on meurt et puis on revient, on se porte des coups, on se rappelle ses serments, ses promesses ; on sort d’outre-tombe pour palpiter encore un peu et espérer s’envoler comme un papillon. On ne meurt jamais parce que l’on est au théâtre, et cette pièce devrait offrir sur scène non pas simplement le spectacle des passions, mais la passion elle-même avec tout son sang et toutes ses vapeurs… A suivre…