Margot Alexandre

Atomic Man, chant d’amour de Julie Rossello-Rochet dans une mise en scène de Lucie Rébéré [Une conception Cie LA MAISON]

Vu à Théâtre en Mai [ 30ème édition du festival au Théâtre Dijon Bourgogne] le jeudi 30 mai.

Une impossible construction de soi…

Le travail scénique est une adaptation de la pièce parue aux éditions théâtrales qui devient dans la conception du spectacle un véritable matériau pour la metteuse en scène. La pièce relate le parcours du personnage d’Arthur de sa naissance à l’aube des années 2000 jusqu’à ses 18 ans. L’histoire évolue en faisant apparaître par fragments l’ancrage familial et social [et même géopolitique] du personnage. Si la pièce écrite construit l’évolution du personnage en évoquant en filigrane les grandes catastrophes ou les événements politiques majeurs de notre modernité, la metteuse en scène a choisi de se concentrer sur les passages liés à la représentation du masculin.

De fait, le choix de se concentrer sur ce « territoire » de la pièce crée un espace scénique qui questionne d’une façon plus percutante et plus loufoque le rapport à notre propre masculinité. On perçoit par un mouvement de chronologie inversée différentes façons d’envisager son rapport au corps, d’abord à 18 ans dans son rapport à l’autre puis en passant par tous les « stades » de la découverte de soi jusqu’à la naissance, où la mise en scène souligne à quel point le commencement se fait dans une forme de chaos nourricier. Cinq comédiennes développent la choralité de la pièce en interprétant les personnages avec désinvolture et en figurant via le trépied et son micro un semblant de fil narratif. Plus encore, une des dimensions créatives de ce spectacle se situe dans les petits « truffages » qui sont comme autant de morceaux de bravoure destinés à faire rire le spectateur dans des situations où l’on doit prouver que l’on est bien un homme !

Aussi et c’est là une des grandes réussites de ce spectacle, la pièce se construit comme un laboratoire scénique où se mêlent dans le désordre, des jets poétiques qui suspendent la frénésie de la pièce et irriguent notre imaginaire de souvenirs concordants avec ce que vivrait le personnage, avec des passages davantage bruts et crus où se révèlent toutes les difficultés de la construction de soi. C’est un des fils de l’écriture qui s’incarne dans la pièce : essayer de faire advenir la vie intérieure de ce jeune homme bercée ou plutôt polluée par des représentations masculinistes, virilisantes, et brutales qui sont l’apanage de notre société moderne. C’est bien là que se situe le rôle du théâtre et de la littérature, interroger ses représentations avec ironie pour en faire émerger toute la violence intériorisée et montrer à quel point cela « dégrade » notre rapport aux autres surtout quand ces dérives culturelles et presque cultuelles font corps avec la société et cimentent non seulement notre rapport au collectif, mais sont à la base de nos complexes et au point de départ de notre repli sur soi et de notre solitude.

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Atomic Man, Chant d’amour © Jean-Louis Fernandez

Et les comédiennes incarnent parfaitement ses représentations, non pas jusqu’à la caricature, mais en essayant par l’humour de montrer le déchirement de soi qu’elles provoquent. Quand est évoquée cette idée de départ que l’homme serait un conquérant, quand on voit évoluer sur scène un groupe piloté par un « coach en séduction » qui dévalorise la femme avec un discours marketing et purement consumériste, quand on voit encore le culte du corps érigé au rang de mode de vie, quand on voit encore l’exposition à la pornographie des plus jeunes : le spectateur est autant le témoin de dialogues de sourds que l’acteur de perceptions aveuglées par une caricature du masculin que la pièce relate avec force. En effet, la dramaturgie souligne avec une grande maîtrise cette obédience adolescente qui s’interroge sur la représentation de l’amour, qui est perçu comme un acte de consommation avant d’être considéré comme une aspiration prophétique et irrationnelle.

Ceci est particulièrement prégnant dans la scène de la fête où Arthur alors adolescent se trouve dans l’impossibilité d’échanger physiquement avec une jeune fille, car un artefact théâtral, ici une grande vitre montre à quel point sa représentation de la femme et de la sexualité est tellement biaisée qu’il n’est pas encore prêt à aimer. Cela est encore plus fort quand il demande à son père comment il a eu sa mère et que son père lui dit qu’il lui a écrit des poèmes…

Dès lors, le spectacle s’il nous plonge dans la vie intérieure d’un adolescent et ses secrètes et tapageuses espérances, nous retrace également le parcours d’un enfant, qui dans la pureté qui est la sienne, grandit non pas dans l’innocence mais dans l’apprentissage nécessaire de son identité intrinsèque, celle de l’homme rêvant d’être précisément un être insensible et puissant. Les jeux d’enfants manifestent dans la pièce cette distorsion qui s’opère en grandissant et qui nous fait perdre notre rapport naturel et spontané aux autres précisément en l’absence d’un véritable humanisme à l’œuvre dans l’éducation.

C’est aussi je trouve peut-être le défaut de cette adaptation du texte original, de ne pas suffisamment montrer le contexte familial d’Arthur et surtout le regard qu’il porte sur ses parents [l’opposition avec laquelle il se définit par rapport à eux] et d’occulter les rémanences historiques qui encadrent le récit, qui montrent bien dans un équilibre permanent entre microcosme et macrocosme que les déchirements du personnage d’Arthur et son incomplétude sont le reflet d’une époque où l’impuissance dans tous les sens du terme est perçue comme un échec (le père d’Arthur reflétant cette impuissance et cette nonchalance dans la pièce tout comme l’impuissance d’Arthur à séduire une femme et même à un moment donné à bander s’impriment en miroir avec les dérèglements violents et les crises politiques de la société). L’impuissance, au lieu de provoquer la naissance de nouveaux questionnements ne ferait qu’exacerber un peu plus une haine viscérale de soi et de fait engendrerait une mélancolie maladive prévalant à un retour aux sources de l’homme sauvage, puissant, viril, celui-là même qui sera capable de combattre un ours comme le met en évidence la pièce dès les premières minutes du spectacle, celui là-même encore qui doit savoir prendre les femmes « par la chatte ». Le choix de concentrer la dramaturgie sur l’aspect masculin a aussi comme avantage de resserrer le propos et de lui assurer une meilleure cohérence scénique, le but étant dès lors, un peu dans l’esprit de la pièce, de faire d’Arthur, une sorte de spectre mutique incapable d’agir dont la fougue première de l’enfance se serait transformée en silence et en frustration…

RB.

Songs, par Samuel Achache et l’ensemble Correspondances

Vu au théâtre de la Croix Rousse

La dépression en blanc

Qu’il est dur, même le jour de son mariage, de se réjouir pour soi-même lorsqu’on a une grosse araignée noire qui nous engloutit la tête et le corps. Même si cette araignée ne fait pas mal à Sylvia, ayant des poils longs et doux, même si avec celle-ci et l’aide de sa sœur, Sylvia s’avise de surmonter les crises d’angoisses et les périodes de dépression, pour autant la maladie reste présente et force, parfois, à se retirer en soi-même pour trouver un refuge.

C’est ce que met en scène Samuel Achache dans sa dernière création, Songs, en partenariat avec l’Ensemble Correspondances de Sébastien Daucé. La musique baroque vient accompagner et mettre en lumière ce voyage intérieur dans l’esthétique imaginaire que nous propose le metteur en scène. Particularité du processus de création de ce spectacle, le choix du programme récital a été antérieur à la création du canevas d’improvisations sur lequel travaillent Sarah Le Picard et Margot Alexandre, les deux brillantes comédiennes. Il est donc un réel acteur de la création et n’est pas un simple « à côté ». Parmi les choix qui permettent de rendre visible et efficace cette perméabilité des deux univers, celui de placer les musicien.ne.s à un rôle autre que celui d’accompagnateurs statiques d’une action scénique qui ne serait que théâtralisée : membres assumés de la dramaturgie, ils ont un statut spécifique et sont d’ailleurs même un élément vivant de la scénographie.

© Jean Louis Fernandez

Car le travail de la construction d’un espace mental se révèle au cœur du projet, puisqu’il s’agit d’explorer un espace imaginaire et intérieur. Ainsi le traitement scénographique touche-t-il non seulement l’espace, les objets omniprésents, la matière et les textures utilisées, mais il conditionne aussi la manière dont bougent, parlent, se déplacent les corps en scène. Le travail des costumes travaille également bien entendu à cette distorsion dans un espace autre : corps difformes, gonflés, déstructurés, viennent prendre place sur la scène mentale. La scène n’est en effet qu’un lieu mental : d’ailleurs lorsque le spectacle commence dans un monde tangible, il n’est pas dans l’espace dessiné par le cadre de scène, mais bien en avant et dans ce qu’on qualifie traditionnellement d’espace public. Telle Alice qui doit se faufiler dans un terrier pour entrer au Pays des Merveilles, ce n’est qu’après une traversée sous une robe de mariée devenant large comme le monde pour l’englober, que Sylvia peut déboucher dans ce refuge mental matérialisé, par un chemin de toute évidence pas facile à emprunter, rempli de serpents terrifiants.

Cette traversée initiatique, qui n’est montrée que par un tableau très poétique qui permet le dévoilement de l’espace mental (dans lequel sont donc compris les musiciens) permet d’entrer dans un espace cérébral qui travaille sur la mémoire et l’imaginaire. Dans la conception que nous présente ici Achache, la mémoire et l’imaginaire sont l’essence de l’humanité et de la conscience. La mémoire car elle permet de figer, sacraliser, protéger des instants clés qui façonnent notre personnalité (symbolisée ici par l’utilisation de la cire qui vient couvrir et recouvrir chaque centimètre carré des décors) ; l’imaginaire car il permet de se préparer à tout événement potentiellement menaçant ou nouveau (notamment comme c’est le cas ici lorsqu’une dépression vient rendre l’extérieur si dangereux). Bien sûr, tout ceci n’est pas autant intellectualisé dans le traitement concret du spectacle, mais il s’agit ici d’une des lectures qui peut être faite de cet espace présenté.

Le traitement sensible de ces constructions mentales est assumé aussi par la musique, qui fait naître le propos. La sonorité des instruments anciens vient sublimer cet espace blanc, pur et sacralisé ; les voix de l’alto Lucile Richardot, 3ème tête à l’origine du projet, et de René Ramos s’entremêlent avec la performance des comédiennes qui pratiquent une langue riche et travaillée malgré son statut d’improvisations.

La forme du spectacle ainsi que son fond permettent donc d’approcher des problématiques de société importantes, tant au point de vue individuel que collectif, dans un espace construit pour rappeler et évoquer la dépression, sans pour autant rechercher une atmosphère anxiogène pour le public. La libération du personnage passe donc par un chemin musical initiatique qui débouche sur une autre manière d’appréhender le monde.

Louise Rulh.