LE Moi de la danse aux Subsistances

Short Stories de Carolyn Carlson

Jouées aux Subsistances le Lundi 30 Janvier dans le cadre du Festival Le Moi de la Danse

Le site des Subsistances de Lyon a eu la chance d’accueillir lundi 30 janvier une chorégraphe hors du commun qui parcourt les scènes du monde depuis presque 50 ans, transportant avec elle tout un univers d’un onirisme et d’une beauté rares. Carolyn Carlson, accompagnée de deux de ses danseuses, Chinatsu Kosakatani et Sara Orselli, ont interprété trois solos qui, tous trois épris des traits de la danse de l’immense chorégraphe, révèlent pourtant la singularité et la profonde personnalité de chacune des danseuses. Ces trois brefs instants, d’une telle densité poétique, ont pu faire entrevoir au spectateur une ouverture vers l’éternité, espace dans lequel Carolyn Carlson continuera encore de danser après son règne…

© Laurent Philippe10fevrier

IN THE NIGHT

Durée : 7 minutes Chorégraphie : Carolyn Carlson Interprète : Chinatsu Kosakatani Musique : Laurie Anderson – My right eye Lumière : Guillaume Bonneau Création sonore : Nicolas de Zorzi

Chinatsu Kosakatani est debout, immensément droite aux côtés d’une stèle, dans une grande robe orange qui touche le sol. La musique de Laurie Anderson retentit et la danseuse et la stèle se mettent à avancer lentement de concert. Elles se déplacent comme deux statues qui prendraient doucement vie, appelées par une sorte de rite ancestral à participer à une incantation. Mais l’une d’elle, happée par quelque chose qui lui est interne va se retirer de cette marche et se mettre à danser. C’est la danseuse. Un fluide l’anime, léger comme le vent, pesant seulement par le corps qui le fait vivre. Dans le décors sombre, ce grand tissu d’un orange doux s’anime comme des mots, ses longs cheveux noirs et ses bras illuminent le plateau…

In the night treading of our inner darkness a thousand mirrors of illumination

An open door into the mysteries of reflection,

Dans la nuit mille miroirs lumineux foulent nos ténèbres intérieures

Une porte ouverte sur les mystères de la réflexion.

Poème de Carolyn Carslon

Carolyn Carslon préfère le terme « poésie visuelle » à celui de chorégraphie. Et il se trouve que rien ne qualifie mieux les traits de sa gestuelle que le terme « poésie ». Les mains et les bras de la danseuse dessinent de vastes arabesques, donnant à l’air une épaisseur de papier, mais un papier aussi léger que le souffle de l’air lui-même. On reconnaît l’influence de la chorégraphe, car tout le haut du corps et les bras sont les parties les plus sollicitées. Les bras se déploient et poussent sans s’arrêter, les jambes sont fortement ancrées dans le sol bien que la danseuse paraisse tout en même temps se déplacer sur l’eau. En quelques minutes cette poétique des éléments nous amène un autre monde, comme une bourrasque de vent où mille et un poèmes écrits sur de léger papiers de riz, virevolteraient dans tous les sens.

IMMERSION

Durée : 28 minutes Chorégraphe et Interprète : Carolyn Carlson Musique : Nicolas de Zorzi Lumière : Guillaume Bonneau

Le poème continue dans cette seconde partie, dans une esthétique assez « japonisante ». Le rideau s’ouvre solennellement sur la chorégraphe, grande et entièrement vêtue de noir. C’est comme si elle venait d’apparaître sous le pinceau d’un calligraphe. On sent depuis le haut des gradins l’atmosphère de respect et de fascination qu’elle fait naître autour d’elle. Sont disposées sur scène des tables basses rectangulaires de style japonais d’un rouge profond. Sur l’une d’entre elles sont posés des baguettes et un bol, et sur l’autre un vase rempli d’eau à côté de ce qui semble être un tas de poudre ou de pigments.

Carolyn Carlson évolue dans ce décor, où un jeu de lumières fait du sol une grande étendue d’eau miroitante. Tous ses déplacements et ses mouvements rappellent une eau limpide, une rivière qui suit inlassablement son cours. Ses pieds glissent sur le sol et sont à peine visibles sous sa longue robe, ses bras et ses mains dessinent des gestes d’une fluidité remarquable.

J’avais eu l’occasion il y quelques années, dans le cadre du festival Instances de l’Espace des Arts de Chalon-sur-Saône, de voir la chorégraphe sur scène interprétant son solo Dialogue with Rothko ; et ce qu’il y a de plus frappant chez elle ce sont bien ses mains et tout ce qu’elles transportent de sens, de poésie et de beauté avec elles. Ses mains sont infinies, ses mains sont chargées d’une énergie que je n’ai encore vue sur aucun.e autre danseur.seuse. Une grande sérénité, qui vient du plus profond de sa personne, traverse ses membres pour s’accomplir dans sa danse, danse qui s’apparente à ce qu’elle nomme « poésie visuelle ». L’eau se mélange à la chair sous nos yeux, et prend vie dans un geste puissant, où la main se transfigure pour devenir vecteur d’une nouvelle écriture entre la danse et la poésie, entre la beauté et la force.

MANDALA

Durée : 22 minutes Chorégraphie : Carolyn Carlson Interprète : Sara Orselli Musique : Michel Gordon – Weather parts 3 & 4 Costume : Chrystel Zingiro Lumière : Freddy Bonneau

Le triptyque se termine sur le dernier solo, Mandala, créé spécialement pour Sara Orselli par Carolyn Carlson en juin 2010. La danseuse va se mouvoir au sein d’un immense mandala projeté sur le sol par des éclairages. Commençant en son sein, elle s’y déplace en des gestes vifs, décidés et très liés. Le mandala tourne et la danseuse est prise dans cette ronde comme dans une transe méditative ; plus le rythme devient soutenu et plus sa danse devient rapide. Elle et la figure sont dans une osmose totale durant les 22 minutes du solo, on la sent se fondre dans ce tourbillon. À certains moments, elle est comme happée par quelque chose de plus fort qu’elle, mais à d’autres c’est elle qui crée la force qui entoure le cercle.

Cette danse est évidemment chargée de symboles et fait directement référence à une tradition bouddhique de méditation. En effet mandala est un terme provenant du sanskrit et est utilisé dans certaines formes de méditation bouddhique, tant dans le bouddhisme tibétain que dans l’hindouisme ou même le jaïnisme. En se concentrant et en se plongeant dans cette figure très complexe, le méditant accède à une sphère spirituelle très élevée. On retrouve quelque chose d’assez similaire dans le bouddhisme zen japonais, chinois ou coréen qui est l’ensō, un cercle symbolisant la vacuité mais également l’illumination, la force, l’univers. Toutes ces significations sont évoquées par la danse de Sara Orselli, qui passe par différentes phases plus ou moins exaltées ; tantôt elle incarne la vitalité, tantôt la divinité, tantôt l’air, tantôt la terre. Le spectateur perçoit que cette danse polymorphe lui correspond pleinement et qu’elle serait tout autre si elle était exécutée par une autre danseuse. Ses mouvements façonnent le mandala tout comme le mandala façonne ses mouvements.

© Frédéric Iovinomandala

D’une grande force et d’une grande beauté, cette soirée a convié le spectateur à partager une expérience quasi mystique, zen et pleine d’une énergie nouvelle. Carolyn Carlson, étoile filante dans le ciel de la danse contemporaine, a su transmettre à ses danseurs.seuses tout son art. Pétries de sagesse et d’étonnement, ses créations inspirent ceux qui les contemplent et nous ravissent le cœur.

Eléonore Kolar

 

SARAB (MIRAGE) / FOUAD NAFILI

http://www.les-subs.com/evenement/sarab-et-sweet-bitter/

Un épais rayon de lumière traverse la scène. La danseur est déjà dedans. C’est dans cet intervalle d’éclairage blanc et cru qu’il commence à se déplacer avec des gestes saccadés et très rapides. Une musique électronique qui mélange bourdonnements, sons graves et battements de cœur monte petit à petit jusqu’à devenir assourdissante – au sens propre du terme… Une sorte de transe commence pour le danseur, et on a l’impression qu’il oublie totalement que le public est présent. Ses gestes se répètent, de plus en plus vite. Il essaie de faire sortir quelque chose de lui, il n’en peut plus, tout se passe comme si il étouffait. En outre, la disposition scénique est assez éloquente. Il ne sortira de ce rayon de lumière qu’en tombant au sol, exténué par sa danse frénétique et quasi violente. On accordera à Fouad Nafili l’agilité avec laquelle il effectue ses mouvements, et surtout la précision des directions qu’il donne à ses gestes. On sent en lui une grande maîtrise de son corps et de son équilibre.

L’agitation à laquelle on vient d’assister va laisser place à un long moment où il ne se passe presque rien. Tout est suspendu. Viennent seulement à nous sa respiration haletante retransmise via un micro qu’il doit porter sur lui. Après un long moment de calme, la folie refait surface et la danseur va même jusqu’à se frapper, se jeter au sol, s’enrouler dans un film plastique. Que cherche-t-il à montrer ? Qu’il ne se supporte plus ou plutôt qu’il désire ardemment faire sortir son véritable Moi ? La société l’empêche d’être ce qu’il veut être, et donc il fait face à elle en se mettant à nu ? Un extrait de l’article Fouad Nafili se dévoile… (zwinup.com) suite à la première de Sarab au festival On marche à Marrakech en mars 2015  et va dans ce sens en affirmant que :

« […] Il voulait aller plus loin dans le jeu de vérité, […] s’exposer au regard des autres et peut-être transgresser quelques tabous propres à la culture marocaine… ».

Mais cela ne perd-il donc pas un peu de son sens devant un public français habitué par exemple aux créations des artistes qui se revendiquent du mouvement de la « Non-danse ». Fouad Nafili danse pour se libérer. Mais de quoi exactement ? De lui-même ? De sa culture ?

moi-de-la-danse-2

© Mostafa Abdel Aty

Le travail du critique n’est pas chose aisée. Ne visant pas l’objectivité, il doit cependant avoir un certain recul sur ce qu’il est en train de regarder. Position quelque peu schizophrène qui doit prendre en compte un certain nombre de paramètres historiques et culturels à travers une vision tout de même assez personnelle de la discipline artistique en question. Sans entrer dans plus de considérations, je dirais simplement que je me trouve aujourd’hui dans une position complexe – mais qui arrive très régulièrement devant une œuvre d’art, et qui en divise plus d’un dans les champs de la réflexion – qui est celle de discuter d’une œuvre spontanée et profondément ancrée dans la singularité de l’artiste.

Ces deux pièces qui m’ont été données à voir sont des pièces comme je l’ai dit plus haut, intimistes. Les chorégraphes avaient avant tout la volonté de créer un solo pour eux-mêmes, peut-être dans la visée de se libérer du carcan qui entoure tout artiste, et qui est celui du public, c’est-à-dire de celui qui reçoit l’œuvre. Mais peut-on vraiment, en tant qu’artiste, se libérer de ce carcan ? Je veux dire par là, est-il légitime pour un artiste de donner à voir au spectateur une quête introspective à laquelle finalement il est entièrement relégué à une place de spectateur, autrement dit à une vision passive de ce qu’il se passe devant lui ?

Certes devant un solo nous pouvons la plupart de temps nous identifier à l’interprète. Or, j’ai eu le sentiment face à ces créations ce soir là, d’un oubli du spectateur de la part des artistes. Je donne sûrement une vision subjective de ce que j’ai vu, mais comme je l’ai avancé précédemment, je ne vise pas l’objectivité. Ce genre de spectacle est à double tranchant : où l’on se sent en osmose avec ce que traverse l’artiste en face de nous, où nous tombons dans une telle incompréhension de l’œuvre que l’on ne peut que s’y désintéresser. J’ai eu la sensation de ne pas faire partie de l’œuvre, de ne pas avoir été invitée à partager ce moment et je pense qu’en tant qu’artiste, il faut savoir donner, de quelques manières que ce soit un point d’accroche où l’on puisse s’identifier avec ce qu’on a devant nous.

Je ne tiens pas à rétablir une conception de l’art que je trouve désuète et qui affirmerait que l’œuvre, c’est avant tout le spectateur qui la découvre. Mais il ne faut pas que l’artiste oublie que la matière de son travail est historiquement et culturellement déjà présente avant même qu’il crée, et que celui qui va recevoir l’œuvre est également déjà présent avant la création. Il faut donc dire que parfois, une œuvre est trop personnelle ou trop intime pour être présentée à un public, il faut parfois savoir entretenir un rapport clément avec son public. N’est-ce pas, me diriez-vous, propre à l’artiste de heurter le spectateur et lui faire entrevoir de nouvelles choses ? Il est vrai. Mais je n’ai malheureusement pas eu le sentiment de voir quelque chose de nouveau ou de proprement original sous mes yeux. La beauté de ces spectacles réside essentiellement dans le fait de voir des hommes libres, des hommes qui peuvent enfin, face au monde, dire qui il sont, et c’est à nous d’être en mesure d’apprécier ou non leur univers. Audacieux, mais risqué.

Durée : 45 minutes Chorégraphe et interprète : Fouad Nafili Dramaturgie : Nedjma Hadj Benchelabi Création son : Frédérik Heuvinck Création lumière : Nicolas Verfaillie

Eléonore Kolar

(SWEET) (BITTER) / THOMAS HAUERT

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Sur une scène assez nue, l’interprète est assis sur une chaise dans une quasi pénombre. Des néons de couleurs disposés un peu partout sur le plateau s’allument. Du rose, du rouge, du bleu. Une atmosphère eighties s’en dégage, soulignée par le survêtement que porte le danseur, mais tout de suite contrée par la musique qui retentit : un madrigal baroque de Monteverdi (genre poético-musical, polyphonique ou monodique, pour voix, avec ou sans accompagnement musical qui s’est développé au cours de la Renaissance et au début de la période baroque). Surprenant tableau qui durant 30 minutes va nous transporter dans l’univers de l’artiste.

Le danseur évolue donc dans cet espace, entre les néons et les chaises qui se trouvent sur le plateau, à travers des déplacements improvisés et d’autres écrits. En alternant quelques gestes très simples – une marche, un regard, un buste qui se soulève – avec d’autres plus techniques – une pirouette désaxée, un grand battement, un passage au sol très maîtrisé –, Thomas Hauert semble s’exprimer totalement librement, laissant libre court à son corps. Soudain, arrivé devant l’une des chaises, il enlève son jogging, sous lequel se trouvait un collant. Il enlève un tee-shirt, sous lequel se trouvait un maillot de corps, et ainsi de suite. Ce jeu se poursuit tout au long du solo jusqu’à ce qu’il se retrouve quasiment nu, puis ça repart en arrière, comme une recherche sans fin de qui il est, comme une introspection infinie.

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  © Filip Vanzieleghem

Ces alternances d’habillement et de déshabillement, d’improvisation et d’écriture chorégraphique sont rhytmées, ou plutôt se rythment sur une partition « à trous » composées de différentes interprétations du madrigal Si Dolce è’l Tormento de Monteverdi – par exemple l’une du merveilleux contre-ténor Philippe Jaroussky. Le rapport que Thomas Hauert entretient avec la musique dans ses pièces est toujours très particulier et indissoluble. Toute l’initiative de l’artiste est d’expérimenter les pouvoirs du corps et de la musique, d’expérimenter l’interprétation de la musique par le corps, comment rendre compte des notes par le geste. Il veut ici habiter la partition de Monteverdi, alors il expérimente devant nous ses différentes versions, les coupant d’un geste désinvolte lorsqu’elles ne conviennent plus à son état d’esprit.

C’est ainsi que pendant une assez courte durée, 30 minutes, l’artiste tente à la manière d’une performance de déployer son moi intérieur. Le choix porté sur la musique est un choix très personnel et les différentes versions de celle-ci nous invite à croire que le chorégraphe s’y est intéressé de près, sans peut-être jamais y trouver la version parfaite, si tant est qu’elle existe. C’est peut-être un des message qui se dégage de cette pièce, n’arrive-t-on jamais à être pleinement ce que l’on voudrait être ? Si dolce è’l tormento raconte un « doux tourment », celui qui brûle d’un amour impossible pour une belle qui le refuse. On retrouve toujours ces deux pendants, liberté et contrainte, tout au long de notre vie et dans notre recherche d’identité mais aussi dans la danse de Thomas Hauert. Tout se tient dans cette pièce, mais l’ensemble donne malgré cela quelque chose de peu original et finalement d’assez décevant. Il est difficile de suivre le danseur dans ses improvisations introspectives, les musiques sont « zappées ». Certes l’effet est voulu, mais cela nous laisse un peu de côté. Donner à voir une recherche au spectateur n’est pas profondément intéressant dans le milieu du spectacle vivant, car l’univers de l’artiste nous est au bout du compte assez hermétique.

Durée : 30 minutes Chorégraphe et interprète : Thomas Hauert Lumière : Bert Van Dijck Costume : Chevalier-Masson Musique : Claudio Monteverdi – Si dolce è’l tormento, Salvatore Sciarrino – 12 Madrigali

Eléonore Kolar