La Fabrica

Pelléas et Mélisande de Maurice Maeterlinck dans une mise en scène de Julie Duclos (Compagnie L’In-Quarto).

Vu à la Fabrica (Festival d’Avignon) le 7 juillet.

Des mots impuissants et impatients…

Après Nos serments qui était une adaptation d’un film de Jean Eustache et Mayday de Dorothée Zumstein, Julie Duclos choisit de mettre en scène un chef d’œuvre de notre théâtre [peut-être même de notre littérature], une pièce qui raconte non pas seulement une histoire d’amants maudits comme il en existe tant, mais qui fait advenir la vie de deux êtres qui n’ont pas la parole pour parler et qui doivent se taire, se taire jusqu’à l’aveu, jusqu’à n’en plus pouvoir de s’aimer en silence, dans le secret de leurs âmes inconquises. En effet, Julie Duclos choisit dans sa mise en scène de donner aux personnages quelque chose d’une placidité béate tout en faisant poindre à des moments propices, des saillies d’agressivité et de violence. Elle continue ainsi son chemin dramaturgique en travaillant sur des personnages qui n’ont pas de prise sur le réel, peut-être comme tous les êtres de fiction, mais Julie Duclos nous propose toujours une exploration dans les profondeurs de notre âme en cherchant toujours à faire émerger ce qu’on ne veut pas s’avouer, ce qui nous effraie, ce qui nous fait fuir, en convoquant le texte théâtral pour faire s’affronter les passions enfouies et les faire parler sans en juger l’exubérance.

La dramaturgie parvient à nous faire vivre ce texte en montrant les différentes émotions qu’il explore sans spectaculaire et sans spéculation. Des atmosphères musicales viennent parfois en demi-teinte éclairer certains paysages, un peu comme si elles venaient de loin, du bout du monde, renforçant davantage l’isolement de ce royaume légendaire et intemporel, enfoncé dans une forêt au bord de la mer. Si tout au long de la pièce, les personnages ne semblent pas exprimer frontalement leurs dissensions et si les comédiens traduisent cette apparente entente par un jeu mesuré et calme, c’est pour mieux faire ressortir le mystère qui nimbe tous les personnages, incapables tous autant qu’ils sont de mettre des mots sur ce qu’ils éprouvent, si ce n’est Arkel, le personnage du grand-père qui formule une très belle aporie dans ce texte face à l’agression de Mélisande par Golaud à laquelle il va assister impuissant : « Si j’étais Dieu, j’aurais pitié du cœur des hommes ».

Car ce serait précisément là le but du théâtre, susciter la pitié, non pas pour nous purger, non pas pour faire peur comme le préconise la catharsis aristotélicienne, mais pour voir en face, aussi simplement que possible, « les terreurs de la vie » selon les propres mots de l’auteur. Même si l’action des personnages se limite souvent à esquisser quelques sourires ou à essuyer des larmes, elle se situe en réalité ailleurs, dans un espace qui n’est ni psychologique, ni onirique et encore moins tapageur, mais qui fait émerger ainsi que l’auteur l’explique magnifiquement dans son Trésor des Humbles, « les traces ondoyantes d’une autre vie qu’on ne s’explique pas ».

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Pelléas et Mélisande © Christophe Raynaud de Lage

Dès lors, Julie Duclos et ses comédiens ont parfaitement su faire advenir autre chose,  en jouant sur les regards par exemple, ou encore sur les jeux de lumière dont le texte ne cesse de rayonner ou bien encore sur la touffeur de l’obscurité. En même temps, la construction du décor et l’organisation de la scène évoquent une nature luxuriante que l’on voit dans les passages filmés en forêt, nature qui apparaît sur la scène théâtrale comme délabrée et sombre, constituée d’une simple étendue de cailloux. Le château d’Arkel quant à lui est montré comme étant parfois en friche, envahi par la nature par le truchement des images : c’est un lieu des profondeurs encloses où la lumière pénètre difficilement, construit sur un réseau de grottes souterraines d’où s’exhale une odeur de mort. Le décor en deux niveaux évoque des espaces du château, et met en évidence ici la même dimension que dans le texte de Maeterlinck. On y perçoit un espace désenchanté où la magie se serait envolée, aux murs nus et austères que vient parfois caresser la lumière. On y perçoit distinctement à quel point ce château est écrasant tant la chambre de Mélisande et de Golaud paraît être une pièce bas de plafond, toute en profondeur. La toile qui descend parfois en devant de scène fait véritablement écran et donne la sensation d’une verticalité oppressante.

Plus encore, la metteuse en scène nous propose quelques résurgences à travers la projection en fulgurance d’images d’archives de notre société : naufrage, guerres, destruction. Images terribles, si terriblement « ordinaires » qu’elles lient intrinsèquement la destinée du monde à cet amour fatal, notre monde tout comme le leur, où des petites mains pourraient être écrasées comme des fleurs, où l’affirmation de sa liberté peut engendrer un bain de sang….

Car c’est aussi ce que raconte l’histoire de Pelléas et Mélisande, l’histoire de personnages immobiles, pourchassés, dont le pouvoir ne permet pas la résolution des crises, qu’elles soient politiques ou existentielles. En effet, la pièce à plusieurs reprises évoque des gens qui meurent de faim. Face à ces situations, les personnages fuient et n’agissent pas. Même Mélisande d’une certaine façon est une exilée, une femme qui ne veut pas raconter ce qu’elle a vécu, sans doute trop empennée de douleurs, comme un oiseau pourchassé qui viendrait de loin, de très loin. C’est là aussi toute la force de cette mise en scène, c’est de suggérer par petites bribes, tout cet enfermement des personnages de la façon la plus insidieuse qui soit, en témoigne cette sorte de tour de projecteurs qui n’est pas sans nous rappeler la tour d’un mirador ou d’une prison, surtout quand la lumière des fenêtres fait parfois apparaître des barreaux sur les visages, et plus encore quand la forêt en dehors des passages cinématographiques est reléguée dans une une sorte de petit carré d’arbres sans feuillages, enfoncée derrière le décor de la maison, dont on aperçoit seulement un tronc sec depuis la fenêtre du premier niveau. Cette profondeur et cette verticalité de la scène donnent l’impression que les personnages s’estompent, mais qu’ils peuvent surgir à tout instant pour s’observer et se surveiller…

La pièce se dévoile donc sans onirisme, resserrée autour de cette mélancolie brumeuse qui assaille chaque personnage, comme si la vie finalement n’était que le rêve d’autre chose, une ombre inconséquente et sans épaisseur, le rêve d’une chose qu’on ne peut étreindre, comme un corps qu’on ne pourra jamais enlacer. C’est aussi d’une certaine façon le travail que Julie Duclos a voulu mener sur ce texte, faire de Pelléas et Mélisande, des êtres qui ne fuient pas, qui ne sont pas « évanescents » selon ses propres termes. En effet, leur relation ne s’établit pas dans l’aventure, ni dans le rocambolesque mais dans le silence et l’embrassement des regards, dans quelque chose de très concret. Les comédiens marquent véritablement cette distance, ce recul des personnages sur ce qu’ils vivent, et donnent l’impression de ne pas se regarder, et même dans les scènes où ils esquissent des rapprochements, la pudeur en est si belle, qu’Alix Riemer et Mathieu Sampeur font toujours de ces minutes muettes où ils se regardent ou se détournent, de grands moments de théâtre. Et ceci est d’autant plus visible dans les passages filmés où les traits des comédiens s’enlacent véritablement dans une promesse sauvage.

Aussi, cette mise en scène de Pelléas et Mélisande, se révèle à nous avec dureté et lucidité, si bien qu’on est toujours dans quelque chose d’insaisissable, de mouvant : elle donne à entendre le tragique de la situation tout en dévoilant la beauté de leurs espérances. Elle nous permet encore de nous plonger dans nos espérances secrètes, celles qui nous envahissent parfois et qui inondent notre parole de mots lyriques et enthousiastes, si bien que Pelléas et Mélisande deviennent, car ce besoin d’identification en devient dévorant, une partie de nous, de ce que l’on est au plus profond de nous, furtifs et inspirés, impuissants mais tellement impatients de jouir de notre corps ou de notre liberté…

Raf.

Pour poursuivre la réflexion, un entretien mené par Raf pour la radio l’écho des planches avec Julie Duclos. 

Les Parisiens d’Olivier Py

Du 8 au 15 juillet à 15h00 à la Fabrica

Une orgie de pensées sublimes et drôles…

Olivier Py a choisi d’adapter pour la scène son roman les Parisiens paru chez Actes-Sud en août 2016. Le spectacle dure environ quatre heures, quatre heures d’une farce et d’un festin de lyrisme, si bien traduit en théâtre qu’on ne perçoit pas que la pièce serait l’adaptation d’un roman, surtout si on ne connaît pas l’œuvre. Olivier Py renoue avec sa langue portée par une poésie lyrique, elle-même parfois caricature de lyrisme dans ses formulations ampoulées, qui créent la substance d’une langue singulière pleine d’une inertie théâtrale grandiloquente. La parole poétique est diffuse dans l’ensemble du spectacle, elle est présente chez les personnages qui figurent l’espérance et la fougue quand d’autres incarnent la médiocrité et la facétie. L’ensemble est beau, d’une beauté qui est sans cesse rehaussée par l’interprétation des comédiens qui oscille entre des traits comiques, des déclamations inquiètes ou exaltées, des échanges plein de pudeurs ou au contraire sans aucune retenue. L’ensemble n’a de cesse de réinterroger les fondements métaphysiques de l’art sur le ton de la plaisanterie tout en conservant sans cesse une certaine gravité qui est celle de la politique, qui nous montre un monde où les valeurs s’écroulent jusque dans l’institution culturelle que le personnage d’Aurélien veut traverser de son corps et de son âme pour en posséder les désirs secrets.

L’ensemble malgré la longueur du spectacle est d’une très belle facture et nous raconte une histoire en présentant différents itinéraires de personnages qui se rejoignent tous dans cette société parisienne fantasmée et criante. Le personnage central d’Aurélien n’échappe pas à un pédantisme insupportable qui au lieu de le rendre infâme au yeux du spectateur, le fait être autant un naïf candide qu’un démon insatiable. Olivier Py a cependant écrit un personnage autre, Lucas qui est le plus intéressant de toute la pièce et qui semble véritablement se mettre hors de mal en quelque sorte en ne succombant pas à la tentation d’être parisien. En effet, le parisien est précisément celui qui veut tout, alors que Lucas est celui qui comme le dirait Rilke, perd sans limites et en cela il est le peut-être le plus homme, plus proche de la noirceur qui nous prend parfois que de la candeur affable des autres personnages. En réalité, l’itinéraire du personnage de Lucas (interprété par Joseph Fourez) est peut-être le seul de toute la pièce qui ne soit pas caricatural. Il incarne presque une traversée du monde mystique, une recherche de son identité, et les scènes d’échanges entre son père interprété par Philippe Girard et lui sont tous simplement transpercées d’un vacillement qui leur confèrent une portée sublime et tressaillante. Lucas est l’écrivain qui déchire son manuscrit pour le jeter aux toilettes…

Les Parisiens

Les Parisiens © Christophe Raynaud de Lage

Le plus drôle dans le texte, c’est l’ironie sans cesse acculée sur scène de l’auteur sur son propre travail à travers des piques qui sont autant de critiques auxquelles il pourraient faire face réellement. Si Aurélien est un hétéronyme d’Olivier Py en quelque sorte, l’auteur porte un regard assez caustique sur le parcours du jeune Adrien, qui en réalité par ses provocations et ses manigances n’atteint jamais à l’agapé ou à la métaphysique, mais à l’argent et à la reconnaissance. L’ensemble dans sa profusion est une véritable orgie de pensées. De fait, entre la vingtaine de personnages, chaque figure trouve son accomplissement qu’il s’agisse de scènes de pouvoir avec un ministre de la culture et des personnes influentes et ridicules ou encore de question de passation entre directeur d’opéra, de scènes de revendications du droit des prostituées, de scènes de représentations théâtrales où Mireille Herbstmeyer incarne une vielle tragédienne pleine de désillusion pour le théâtre d’aujourd’hui et qui pousse encore son cri irrévérencieux, de scènes d’intimités où les corps nus se repaissent… Au demeurant, il y a un grotesque lucide dans la représentation du sexe qui montre une sexualité exacerbée mais sublime encore, car elle est le reflet d’une recherche d’identité, la preuve de ce que en jouissant les personnages sont inondés de vie.

Pourtant, et c’est assez fort dans ce travail, Olivier Py ne travaille pas sur la décadence, mais bien sur le comique et chacun des personnages qu’il écrit n’est pas décadent même si ses agissements pourraient l’être pour des intégristes catholiques représentés avec humour au cours d’une scène. Rien ne saurait être décadent, car les personnages ne sont pas en carence de philosophie, ils sont la représentation théâtrale d’un manque essentiel, qu’il s’agisse de la recherche de Dieu, de l’engagement politique ultime, d’une recherche artistique, d’une recherche et d’une demande d’amour, les personnages ne sont pas décadents parce que le monde est encore plus cynique qu’eux. Leur seule espérance c’est d’être pleinement en ce monde, d’où la machine parisienne décrite comme un monstre dans toute la tradition romanesque du XIXème et qui est poursuivie par l’auteur.

Les décors conçus par Pierre André-Weitz sont immuables en quelque sorte, puisqu’ils figurent des bâtiments haussmanniens à travers deux blocs qui servent d’aires de jeu et d’une tenture en fond de scène devant une forme géométrique en forme de toile figurée par des néons. On a l’impression que rien ne pourrait détruire ses bâtiments qui incarnent la puissance en même temps qu’une criante démesure. Mais un autre décor apparaît toujours à travers des tentures qui sont des représentations picturales de scène de la passion ou des filtres qui changent les couleurs de la scène. Un piano à l’avant de la scène et quelques accents d’accordéon accompagnent certaines logorrhées et teintent l’ensemble d’un lyrisme forcené et authentique. Ce texte raconte beaucoup de choses, des choses qui nous parlent peut-être davantage quand on est jeune que lorsqu’on est vieux, car ce que traite Olivier Py avec soin et éclat, c’est bien plus qu’une simple fougue de la jeunesse jusqu’à la folie, c’est ce qui anime tout jeune homme qui croit que la littérature et l’art peuvent sauver le monde et qui voulant tout chambouler dans un grand combat pour reprendre le poème de Michaux devient un opéra fabuleux rimbaldien où le désordre de l’esprit serait sacré et irréversible.

Il y a dans cette mise en scène d’Olivier Py, une dynamique bien plus que grande que dans Orlando ou l’impatience qui vient bientôt irradier les possibles et créer une grande fresque, qui en même temps qu’elle est volubile, instille une histoire de la souffrance et de la douleur dans ce grand damier qu’est le plateau de théâtre et qui toujours à chaque représentation nous apprend à désirer la beauté et l’infini. C’est là le projet d’Olivier Py qui depuis 2014 que nous fréquentons le festival d’Avignon nous pousse à chaque fois et jusque dans la programmation du festival à nous réinterroger constamment sur les formes théâtrales et littéraires. Aussi, Les Parisiens reste un très beau spectacle et dont la tristesse parfois virulente nous ravit, puisque tel que le disent les lettres accrochés en haut du mur du fond de la scène, une étoile brille de nuit et une étoile ne dit rien, et sans l’aide des étoiles, que nous reste-il ? La poésie et ce sans aucune prescription !

Raphaël Baptiste