Edinburgh Festival FRINGE 2017

Hotter by Transgression Productions

From The Edinburgh Festival Theater, The Fringe

Hotter by Transgression Productions

Une exploration de la chaleur sous toutes ses formes

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© Hotter by Transgression Productions from https://www.kickstarter.com/projects/27065773/hotter Edinburgh Theater Festival Fringe 2017

Deux jeunes femmes explorent le rapport des femmes à la chaleur, sous différentes formes : le sexe, bien sûr, mais pas seulement : la transpiration liée au chaud, à la danse, le rapport au corps et son évolution au cours de la vie. Elles ont donc interrogé et enregistré les témoignages de différentes femmes de différents horizons, pour créer à partir de ce matériau une performance multiforme, pour libérer la parole sur le corps de la femme et interroger les différentes manière d’y vivre. Accepter qu’un corps humain est changeant, qu’il peut se fatiguer, s’user, mais aussi qu’il est une fantastique machine parfaite, fonctionnant avec d’innombrables utilisations, infiniment riches, nuancées et subtile. Une ode en couleur au corps humain, qui floute les frontières du théâtre. En effet, les actrices utilisent des formes originales pour exprimer leur message : du playback joué par dessus les enregistrements de leurs entretiens, des chorégraphies stylisées et symboliques, mais aussi investir le public dans la performance, lui demander de danser et de célébrer son corps lui aussi. La fiction est -du moins en apparence- éliminée pour laisser la parole réelle des personnes qui ont témoigné jaillir, et provoquer un débat, pour inviter à la réaction et à la réflexion. Les couleurs sont omniprésentes dans cette mise en scène qui exploite les codes de la génération millenial proche du mouvement LGBTQ+ et du body positive. Ainsi, la compagnie signe un spectacle original tant par la forme employée que par le sujet interrogé.

Louise Rulh

Birthday Cake by the KCS Theatre Company

Pour l’édition 2017 du Festival d’Edinburgh, le FRINGE

Birthday Cake by the KCS Theatre Company directed by Davina Barron and written by Daniel Bishop

The Vultures of Voyeurism / Les Rapaces du Voyeurisme

Traverser l’épreuve d’un deuil est toujours difficile, mais elle peut être traumatisante quand elle est vécue par une bande de jeunes, particulièrement quand la mort en question est brutale et inattendue, comme l’assassinat un soir d’un jeune dans la rue. Dans de telles circonstances, le deuil ne peut être fait qu’après une rationalisation des faits, pour essayer de dépasser le traumatisme. Ce spectacle explore le ressenti d’un groupe de jeunes, principalement 4 d’entres-eux, 4 amis, et leurs tentatives pour comprendre les circonstances du drames. Aidés par le psychologue spécialisé recruté par leur lycée, ils tentent de mettre des mots sur leurs ressentis.

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© Birthday Cake/ Twitter of Drama department at King’s College School KCS Theatre Company / Edinburgh Festival FRINGE 2017

Dans un premier temps, cette aide, qui leur apparaît superficielle, est critiquée : l’espace dramaturgique est explosé, montrant chaque jeune dans un espace différent, alors que les mots du psychologue sont les mêmes pour tout le monde : le discours est montré comme identique donc impersonnel et inutile. Mais peu a peu le spectateur est amené à être mis à la place du thérapeute, témoin des témoignages des jeunes, et réalise l’importance de ce travail : 4 versions de la situation sont présentées par les amis de la victime, chacun persuadé de savoir pourquoi il a été tué ; mais ces 4 versions sont tellement différentes qu’elles semblent inconciliables.

En effet, même s’il n’y a qu’une seule victime il y a 4 manières différentes de vivre ce deuil car il y a 4 verités qui diffèrent les unes des autres : le personnage de la victime est construit au travers des perceptions qu’en ont ses camarades, il n’y a pas de vérité absolue sur lui ou sa personnalité. La réalité et la manière dont les personnages la décrivent est alterée par les jugements individuels et subjectifs qu’ils ont. La métaphore du gâteau est utlisée pour montrer à quel point, malgré la bonne volonté de chaque témoin, leurs versions divergent, chacun donnant dans sa version un nom de gateau différent pour celui que la victime aurait cuisiné, le matin même de sa mort, pour l’anniversaire de son père. On le sait bien, demander à plusieurs personnes qui ont assisté à la même scène de la raconter est la meilleure manière d’obtenir différentes versions de la même histoire.

La dramaturgie présente ces 4 versions de la vérite en presentant différentes scènes de vies, revécues par les protagonistes, sans fil chronologique : la construction de l’identité se fait par un portrait en actes, dans des scènes quotidiennes, qui permettent au spectateur de se glisser au cœur de la relation qu’entretenait chacun avec le mort. Un code couleur est utilisé pour différencier les 4 cercles de narration dans lesquels évolue le spectacle. Cette dramaturgie, mise en scène de manière tres intelligente par l’équipe, permet de mettre en parallèle les différents parcours dans un système complexe d’échos et de répétitions, dans un travail obsessionnel qui permet de souligner la ressemblance des situations sociales dans la mise en scene elle-même. La narration est unifieé et lineaire alors même qu’une mosaïque de moments est representée : la construction spatiotemporelle est perturbée pour construire des ponts dramaturgiques entre des situations sans lien evident entre elles.

Le travail de scénographie, utilisant la lumière pour créer les différents espaces séparant les différentes narrations permet de suivre sans difficulté ces differents espaces mentaux, matérialisés par des meubles métaphoriques d’une pièce dans une maison, lieu de l’intime et du partage.

Enfin, le spectacle traite de la manière de gérer un drame, personnellement mais aussi en tant que groupe : il montre comment les vies des proches de la victime seront modifiées de manière irremédiable, mais aussi comment ceux qui sont moins directement concernés ont tendance à réagir de manière relativement malsaine dans une telle situation. La métaphore du gâteau, reprise à la fin du spectacle, montre les rapaces du voyeurisme manger le gâteau et se nourrir des restes sur le cadavre encore chaud de la victime…

Louise Rulh

Violence et douceur pour exprimer des sujets sociétaux complexes…

Pour l’édition 2017 du Festival d’Edinburgh, le FRINGE

Reportage “Mise en Parallèle”

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The Room at the top of the House by Stand By Theatre Company in Association With The Lincoln Company

and

Stegosaurus by ES Productions

Violence et douceur pour exprimer des sujets sociétaux complexes…

Les maladies mentales sont des sujets propices au théâtre, puisque les prismes de l’émotion et du corps sont des moyens de véhiculer un discours quand le langage seul échoue. Tout comme dans la vraie vie, le corps exprime des choses au sujet de l’esprit, au théâtre le corps est plus significatif que la parole seule. Le transfert émotionnel qui s’effectue entre le public et les artistes permet d’aborder ces sujets difficiles dans une pièce de manière souvent très efficace. C’est le cas pour ces deux spectacles, Stegosaurus qui traite des déséquilibres alimentaires et The Room at the top of the house, au sujet de l’autisme.

the room at the top

© The Room at the Top of the House/ Stand By Theatre Company in Association With The Lincoln Company / Edinburgh Festival FRINGE 2017

The Room at the top of the house présente une approche très douce et intimiste d’un thème compliqué, celui de l’autisme, abordé non pas pour lui même mais pour la manière dont il influence et modifie les relations humaines au sein d’une famille. Deux cercles de narration, très proches du personnage central sont donc dessinés : l’un dans la maison, dans l’intimité, dans l’isolement du cercle familial ; l’autre dans la tête même de Josh, l’adolescent autiste. La frontière entre les deux cadres de narration est parfois très floue, le public est amené à perdre tout notion de réalité et à ne plus savoir s’il assiste à la réalité ou à la vie telle que vécue par Josh : cette manière de perdre le public est aussi un moyen de lui faire vivre ce que vit Josh chaque jour.

Les moyens employés pour mettre en scène cette dramaturgie sont très originaux et efficaces : un travail obsessionnel, sur la répétition des gestes du quotidien, la perte de repères, la mémoire et la manière dont les souvenirs viennent nous marquer mais sont aussi influençables, comment ils se perdent peu à peu et se confondent. Ainsi, on assiste plusieurs fois aux mêmes scènes, revécues douloureusement par Josh : il devient petit à petit impossible de savoir de quelles manières elles ont été vécues la première fois, si elles sont objectives ou relues. L’écriture de la pièce brouille les pistes à ce sujet.

Cette dramaturgie intelligente est servie par une mise en scène qui laisse une grande place au travail sur le corps (c’est ici un genre a part entière, le physical theater) : la danse, ou plutôt les phrases chorégraphiques employées ici permettent d’aller plus loin que les mots, de continuer la où le langage devient inefficace. Il ne s’agit pas de performances physiques ou de danse à un niveau très technique ; mais le corps est pleinement exploité, et la poétique du mouvement pallie aux carences des mots. La portée symbolique de ces phrases est aussi trés poussée, le travail sur l’intention dans les corps permettant d’interpréter avec de multiples nuances la profondeur et la complexité des liens familiaux. Le dispositif scénique, partageant le public en trois espaces, et la scénographie, évolutive et malléable sont d’autres moyens par lesquelles cette mise en scène sensible bien que parfois naïve explore avec beaucoup d’émotion le thème de la maladie mentale.

StegoSaurus

© Stegosaurus / ES Productions / Edinburgh Festival FRINGE 2017

De son côté, Stegosaurus est un seul-en-scène mené d’une main de maître. Une jeune fille nous invite dans son univers, pour découvrir la violence quotidienne d’une vie avec la boulimie. Un discours cru, sans fard, souvent même provocant nous permet d’entrer dans le concret de la réalité quotidienne de la maladie. La mise en scène place l’actrice au centre, accompagnée parfois des témoignages audios des personnes qui l’entourent, ou plutôt qui essaient : ils sont absents du plateau puisqu’ils ne parviennent pas à l’atteindre vraiment, et elle reste seule dans son espace clos dans lequel elle tourne en rond. L’expression anglaise « se mettre dans les chaussures de l’autre » (se mettre à sa place en français) est ici littéralement explorée par l’évolution du costume de l’actrice, incarnant des personnes différentes à travers le changement de tenues. La violence du propos n’empêche pas la douceur, et ce spectacle permet d’éveiller les consciences sur les risques, souvent négligés, des troubles alimentaires.

Louise Rulh

Staging Wittgenstein by Blair Simmons and Nathan Sawaya Productions (NY / California, USA)

Pour l’édition 2017 du Festival d’Edinburgh, Le FRINGE

Une performance hors du commun

Ludwig Wittgenstein, l’auteur du Tractatus logico-philosophicus, développe une théorie du langage selon laquelle l’origine des conflits humains est l’impossibilité physique de transmettre avec exactitude nos pensées à quelqu’un d’extérieur : en effet, on ne parle jamais exactement de la même chose même si on utilise le même mot. On croit évoquer quelque chose que les autres vont comprendre mais on parle en fait de quelque chose de différent, dont les mots peinent à rendre compte. De plus, les mots ont un sens qui évolue dans la conscience collective à chaque utilisation, et le langage est un concept vivant et évolutif.

Blair Simmons se lance le défi de monter cette théorie sur scène. Elle place donc le spectacle dans une sorte de monde parallèle, une autre société d’hommes ballons. La découverte de l’autre et de soi-même passe donc par l’exploration d’un nouveau matériau, de gigantesques ballons en latex dans lesquels se glissent les acteurs lorsqu’ils sont gonflés. Le spectacle est donc entièrement dépendant d’un objet instable, qui risque d’exploser à tout moment, tout comme les relations sociales sont dépendantes d’éléments extérieurs qu’on ne peut maîtriser pleinement. Or c’est en poussant ces objets dans leurs limites que les choses les plus intéressantes se produisent… Ainsi le théâtre d’objet traditionnel est bouleversé, l’homme n’a plus le contrôle de son outil ou plutôt, il joue à perdre ce contrôle autant qu’il le peut. De fait, le spectacle est différent à chaque fois, l’objet devenant non plus le prétexte mais aussi le metteur en scène du spectacle.

staging Wittgenstein

© Ella Barnes et Blair Simons / Staging Wittgenstein by Blair Simmons and Nathan Sawaya Productions (NY / California, USA) / Edinburgh Festival FRINGE 2017

De plus, ce matériau permet la création d’images absurdes tres poétiques, réinventant un Adam et une Eve d’une nouvelle espèce, et montrant l’inévitable impossible retour à l’Eden lorsque la bulle protectrice du ballon explose et que nos protagonistes se decouvrent nus pour la première fois. Le jeu des lumières permet également l’exploration d’un univers entier de nouvelles sensations et perceptions, tant pour le spectateur que pour les acteurs.

Bien sûr, le cœur du projet reste une réflexion sur le langage, qui est ici utilisé et détourné, ramené a un statut de simple code humain et sociétal, dépendant d’un groupe et non d’une réalité intrinsèque (loin d’une conception platonicienne du langage, donc). Il faut reconnaître que la métaphore langagière, portée au plateau, n’éclaire pas réellement le travail touffu de Wittgenstein, cependant ce travail sur un matériau aussi étonnant ouvre de nombreuses portes à cette performance hors du commun.

Louise Rulh

Medea on Media by the Seongbukdong Beedoolkee (Korea)

Pour l’édition 2017 du Festival d’Edinburgh, Le FRINGE

Un regard sur notre société de médias et de manipulation des masses

L’édition 2017 du Fringe est marquée par un très grand nombre de spectacles concernant les fake news, le rôle des nouveaux médias et les risques liés à leur utilisation, particulièrement par la jeunesse (tout comme le off avignonais présentait cette année beaucoup de spectacles sur les réfugiés ou sur la crise des migrants), indice révélateur de l’état d’esprit d’une société. Celuici est l’un d’entre eux.

Cependant, ce spectacle coréen propose un regard sur notre société de médias et de manipulation des masses en évitant les clichés et en travaillant sur la rencontre entre différentes cultures, utilisant et détournant les codes de théâtre de bien d’autres civilisations. Ainsi, le mythe grec de Médée, se vengeant de Jason, qui la quitte, en tuant leurs enfants, est repris dans une série de tableaux évoquant parfois le No japonais, parfois l’esthétique graphique des jeux vidéos, parfois encore la tradition yogi, le tout dans un contexte de société occidentale du 21e siècle ultra médiatisé et voyeuriste quant à la vie des célébrités ; plaçant ce spectacle à l’intersection entre différentes grandes cultures venues de partout dans le monde.

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© Medea on Media /Seongbukdong Beedoolkee (Korea) / Edinburgh Festival FRINGE 2017

La teneur générale de la pièce repose sur une maîtrise absolue du corps dans tous ses états, le jeu étant complètement codifié et d’une précision extrême, héritage du théâtre asiatique. La théâtralité est pleinement assumée, tant dans les transitions que dans la réalisation d’effets spéciaux, pourtant la recherche de l’illusion est aussi poussée à son extrême dans les corps : l’utilisation de masques, la transformation des acteurs en marionnettes, l’usage codifié des voix, produisent des effets divers.

Ce travail sur le corps s’inscrit aussi dans une optique de métathéâtre et de théâtre de l’illusion : la dramaturgie des seynètes repose sur la réinvention de la conventionnelle séparation entre le public et l’espace scénique. Le rapport au public est bouleversé : non seulement la présence d’un public est assumée mais aussi chaque spectateur devient acteur, juge des personnages qui se démènent dans la violence sur scène. De fait la frontière entre fiction et réalité en est floutée, tout comme c’est la tendance dans les médias modernes de laisser croire à une réalité alors qu’il s’agit d’une construction. L’espace du public devient un autre espace, dont les personnages sont conscients et qu’ils peuvent utiliser, puisque le cadre de référence est devié mais pas non plus effacé : le 4ème mur n’est pas détruit, mais il devient un élément de jeu, dont on peut ouvrir la porte pour laisser passer certains sons ou pour s’échapper quand l’espace scénique devient trop agressif.

Car la violence initiale du mythe imprègne cette mise en scène, chacun (y compris le public) devenant le bourreau et la victime de quelqu’un d’autre, d’où la subtile critique de ce schéma de pensée non pas directement visé dans un discours moralisateur mais plutôt exposé au grand jour pour traquer les vices de notre mode de fonctionnement, montrant comment notre société pousse au bain de sang par des procédés vicieux pas si éloignés de ceux qui régissait les jeux de Rome.

Louise Rulh