critique danse

BIOPHONY / SAND par ALONZO KING LINES BALLET

Jusqu’au 22 décembre à la Maison de la Danse de Lyon

Entre tradition et modernité…

Le mercredi 13 décembre se tenait à la Maison de la Danse de Lyon la première de deux pièces chorégraphiées par Alonzo King, Biophony et Sand, interprétées par les danseurs du Alonzo King Lines Ballet, compagnie située à San Francisco et dirigée par le maître depuis 1982. Ayant travaillé successivement dans de prestigieuses compagnies – Alvin Ailey, Ballet Béjart, American Ballet Theater, Royal Swedish Ballet… – et portant avec lui une merveilleuse technique classique alliée à un sens artistique aiguisé, Alonzo King est sans conteste l’un des chorégraphes les plus importants de la côte ouest. Il nous arrive donc des États-Unis avec sa troupe époustouflante de technique pour deux créations parfaitement maîtrisées et très caractéristiques de son travail, toujours en collaboration étroite avec des artistes performants.

BIOPHONY / Pièce pour 12 danseurs. Durée 41 minutes. Chorégraphie Alonzo King. Musique Bernie Kraus, Richard Blackford. Lumière Axel Morgenthaler. Costumes Robert Rosenwasser

Biophony, c’est avant tout un mot. Phony, ou phôné en grec ancien,c’est la voix. Bio, bios quand à lui signifie la vie. Une biophony nous donnerait alors à entendre les sons de la vie animale, et c’est justement ce dont il est question dans cette pièce. En effet, Alonzo King a pour cette création travaillé avec le compositeur Richard Blackford et surtout Bernie Kraus, musicien diplômé de bioacoustique qui enregistre les sons de la nature et des animaux afin de mettre au jour des « paysages sonores ». Les douze danseurs évoluent donc sur scène, avec comme « musique » cette composition de bruits d’insectes, de chants d’oiseaux, de battements d’ailes, de cris, de hoquets, de clapotis, de vase, de boue… qui, malgré cette énumération qui peut laisser le lecteur perplexe, font jaillir une atmosphère apaisante, harmonieuse et étrangement musicale. On se croirait devant un étang, à la tombée de la nuit. Une danseuse apparaît. Elle est grande, fine, souple, meut son corps avec une souplesse incroyable, tournoie, s’arrête. On la rejoint, tout en souplesse également, les gestes passent du singulier au sensuel, tout en restant très maîtrisés et classiquement codifiés. Ils vont tous traverser le plateau, revenir, danser à deux, à trois, seuls, tous ensembles. Un camaïeu de vert d’eau et de blanc cassé colore les bodies et les jupes flottantes en tulle. La chorégraphie d’Alonzo King est très reconnaissable dans son style néo-classique, alliant déhanchements, pirouettes, développés à la seconde en grand écart, avec quelques passages au sol sortant des conventions, quelques positions plus animales. On aurait parfois la sensation de voir des grenouilles, des hérons, de petites mouches qui virevoltent et s’agitent – avec leurs mains par exemple -, or tout ceci reste au stade de la sensation, de l’effleurement du statut d’animal. Les grenouilles sont merveilleuses, les oiseaux piquent dans la marre avec grâce, se font la cour en pas de deux. Tout se passe comme si l’on avait affaire à une mare de conte de fées, on s’inspire de la bête, mais on ne vit pas la bestialité. Pour ma part, il m’aurait plût de voir les danseurs entrer encore plus profondément dans une véritable animosité, dans une véritable bestialité. Par de brefs moments, on a – j’ai – envie de voir les dos se relâcher, d’entendre le souffle des artistes, mais c’est évidemment une critique non interne au spectacle que j’effectue ici. Étant plus habituée et plus touchée par la danse contemporaine dans ce qu’elle a de brut, de féroce, d’authentique et de personnel, il m’est difficile d’apprécier autant un ballet prenant ce thème qui, malgré toute sa modernité, perpétue des gestes classiques que l’homme du commun qualifierait de « beaux ». Il est important de souligner la force comme je l’ai dit, esthétique, d’une pièce classique ou néo-classique, force qui réside dans la perpétuation de mouvements techniques accomplis avec prouesse, dans une recherche du beau. Le beau, au sens de la belle chose codifiée j’entends ici – le beau sonnet en alexandrins, le bel adage… – fait partie de l’art, et ça reste ce qui ravit le cœur d’un grand nombre de spectateurs non initiés, c’est une porte d’entrée vers un champ visuel et émotionnel positif. Mais lorsque l’on parle d’art, on parle aussi, malgré tout de ce que ce terme porte en lui de négatif, de goût. Et le goût est intrinsèquement lié à la personne qui le ressent. Ce sont mes goûts. Ainsi, chacun se sent plus ou moins touché par quelque chose, certains champs de l’art vont plus parler à nos goûts que d’autres. Ce que j’aurais à reprocher – le terme est ici violent – , ce que j’aurais plutôt à dire dans un pendant plus négatif pour ce spectacle, est que je me suis sentie un peu « déçue » par la manière dont le thème est traité. Les danseurs sont à mon goût, encore une fois, de merveilleuses bêtes, mais avec beaucoup trop peu d’animosité. Or, ce n’est sans doute pas là ce que cherchait à montrer le chorégraphe, il est resté fidèle à lui-même et sa gestuelle, et c’est alors à nous de nous sentir plus ou moins touché par celui-ci.

SAND / Pièce pour 12 danseurs. Durée 45 minutes. Chorégraphie Alonzo King. Musique Charles Lloyd, Jason Moran. Lumière Axen Mogenthaler. Décors Christopher Haas. Costumes Robert Rosenwasser.

© Chris Hardy

Lorsque le rideau se soulève, notre attention est directement captée par le décor : un immense rideau est placé au fond de la scène. Il est, semble-t-il, composé de fils dorés, mais l’éclairage nous le fait apparaître avec des teintes allant de l’ocre au marron clair. Ces couleurs nous évoquent l’or, le bronze, la terre, l’argile… ou encore le sable. Ainsi, c’est au devant de ce grand rideau que durant les 45 minutes du ballet les corps des danseurs ne vont cesser d’aller et venir, alternant entre des moments de cœurs, et des soli, des danses à deux ou trois… La vivacité des gestes appellent à exciter le regard du spectateur et lui fait subtilement penser à des milliers de petits grains de sable qui parcourraient la scène, le tout harmonisé par les musiques de Charles Lloyd et Jason Moran. Le tableau créé par celles-ci et les éclairages d’Axel Morgenthaler est esthétiquement très beau. En effet, notons que le saxophone ténor de Charles Lloyd ne nous laisse pas indifférent : les tons sont sûrs, doux, sensuels… Ils se marient parfaitement à cette atmosphère chaude de la pièce évoquant le sable. Une jambe se lève sur un la, les bras sont d’une infinie longueur, le jazz nous berce. Soudain, la musique prend un rythme binaire très entraînant, la batterie se fait entendre plus sûrement, et tous effectuent ensemble des phrases de gestes. On se laisse subtilement aller et caresser les yeux, les notes sortant du piano – parfaitement maîtrisées – de Jason Moran coulent, grain par grain pourrait-on-dire, et nous n’avons plus qu’à apprécier, comme si nous étions, là sur une plage, l’espace d’un instant.

Eléonore Kolar

Le Diable bat sa femme et marie sa fille, une création de Marina Mascarell

C’est avec le Ballet de l’Opéra de Lyon, pour cette 17e édition de la Biennale de la Danse, que les chorégraphes Marina Mascarell et Alessandro Sciarroni ont offert au public une soirée placée sous le signe de la modernité. Plus qu’insérées dans l’air du temps et dans les débats sociaux qui secouent notre époque, ces deux créations montrent un des tournants qu’a pris la danse ces dernières années: elle se politise, se numérise, se multiculturalise…

Marina Mascarell est une chorégraphe espagnole résidant à La Haye et ayant travaillé avec une multitude de compagnies et de ballets. Elle a notamment créé des pièces pour le Nederlands : Teater I, le Sciapino Ballet, le Dance Forum Taipei, le Ballet Junior de Genève et le Skanes Dansteater. Récompensée en 2015 par le BNG (Bank Dance Award) et reconnue comme un des meilleurs talents, Marina Mascarell transporte sa danse à un niveau international en donnant des masterclasses en Russie, aux États-Unis, aux Pays-Bas ou encore en Allemagne. Cette artiste talentueuse et engagée signe avec le Ballet de l’Opéra de Lyon une nouvelle création qui prend pour thème le féminisme sujet brûlant – dont elle s’empare avec sincérité et émotion.

Sur un décor minimaliste et clos, une scène étrange s’ouvre. On aperçoit des corps vêtus de grandes robes légères, agglutinés les uns contre les autres. Cet amas de chair prend vie petit à petit…

Mais qui sont-ils ? Difficile tout d ‘abord de distinguer les hommes des femmes, et même de distinguer les individus entre eux tant ils dansent entremêlés. Les mouvements en groupes resserrés sont étonnants, les danseurs semblent animés d’une seule et même énergie qui rend la vision des corps hypnotique. S’égare de temps à autre un danseur, évoluant de manière tortueuse, s’extirpant difficilement du sol, y restant comme aimanté. Un mouvement fluide, continu et tout en courbes l’anime ; notons par ailleurs le merveilleux travail des passages au sol où le corps des danseurs n’a plus ni haut ni bas, où chaque retourné est un glissement du tissu dont le corps amène simplement la direction. Quelque chose les retient à terre, quelque chose les ramène toujours au groupe.

La question de l’individu se dessine à travers ce langage chorégraphique tout en pudeur et en délicatesse. Marina Mascarell a pour cette pièce travaillé autour du témoignage de chacun des danseurs présents sur scène, de moments de leur vie où ils ont senti que leur genre, leur orientation sexuelle avaient fait l’objet de discrimination, de gêne et de moquerie. A l’heure où pour la chorégraphe le sexisme est loin d’être révolu – pire, il semble bien plus vivace puisque caché sous des stéréotypes implicitement acceptés – ce diable qui est peut-être la société elle-même tient encore sous ses griffes les hommes et les femmes.

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© Michel Cavalca

La plupart du temps, le groupe de danseurs est homogène, chacun a sa place et ne peut guère se singulariser. Mais tout à coup un danseur est projeté de ce même groupe sans raison, sa danse exprime la solitude mais aussi l’incompréhension de ce rejet. Ce mécanisme d’ostracisation va se répéter tout au long du spectacle de manière un peu monotone. Pourquoi certains sont rejetés alors qu’ils se ressemblent tous ? Peut-être la chorégraphe a-t-elle voulu souligner l’absurdité de ce rejet de l’autre qui ne se baserait que sur des croyances subjectives. Car qu’ils soient hommes ou femmes, leur danse possède le même style, la même force. Le groupe homogène apparaît donc à travers deux aspects dont on peine à distinguer ce qu’ils pourraient représenter : serait-ce la société qui empêche l’individu de se singulariser et de s’exprimer ; ou bien cela représente-il l’effet de groupe qui n’accepte pas les différences qui, de fait, n’existent pas vraiment si l’on prend du recul ? Finalement face à ce mécanisme, le spectateur peut librement interpréter et même ressentir des échos avec des situations personnelles dans lesquelles il aurait pu être malmené par les autres.

Le Diable bat sa femme et marie sa fille est une piqûre de rappel humaniste dans une société toujours emprise de ses clichés et de situations révoltantes: un homme homosexuel n’est pas pleinement un homme ; une femme aura toujours un peu peur de rentrer seule le soir lorsqu’elle porte une jolie robe ; dans une seule et même profession les droits ne sont jamais vraiment les mêmes selon le sexe de celui qui est victime… Car bien que de nos jours un discours ambiant nous affirme que les violences à l’égard des genres ont diminuées, le constat dans les faits est contraire : le diable bat toujours sa femme, bien qu’il fasse bonne figure au mariage de sa fille !

C’est cette « quotidienneté » que la chorégraphe pointe du doigt dans une mise en scène où le numérique tient une place particulière. En insérant un peu de mystère par la projection sur l’arrière scène de « fantômes d’humains » ; mais également par l’introduction de quelques uns des témoignages des danseurs par dessus la musique envoûtante de Nick Wales. Cette utilisation du numérique se fond relativement bien avec la présence corporelle des danseurs, bien que restant tout de même peu originale. Mais si l’on s’en tient au fait que le spectacle a pour vocation de toucher un large public par une simplicité émouvante et un discours sur la société qui ne peut que faire réagir, Marina Mascarell a, pour cette rentrée du Ballet de l’Opéra de Lyon, produit une création qui malgré ses défauts conserve une grande force poétique.

Informations sur le spectacle :

Pièce pour 8 danseurs. Durée 30 minutes Chorégraphie et décor Marina Mascarell. Assistant chorégraphe James O’Hara Musique Nick Wales. Costumes Daphna Munz. Lumières et vidéo Loes Schakenbos.

Eléonore Kolar.