Cultures d’Outre-Mer

La Mulâtresse Solitude d’après le roman d’André Schwarz-Bart adapté et mis en scène par Fanny Carenco

Au théâtre Espace Roseau Teinturiers à 10h30 par la Compagnie de la Grande Horloge

Une solitude collective

La metteuse en scène a fait une très belle adaptation du roman mais on sent au cours du spectacle une force théâtrale et philosophique qui investit le corps des acteurs. Il y a un véritable travail qui s’immisce dans la parole des personnages pour travailler les différents espaces fictionnels, âcres lambeaux d’une réalité et d’une histoire coloniale encore trouble et indistincte pour une majorité de gens dans la société. Il y a un espace du rêve dans l’espoir de la liberté qui se construit puisque le texte évoque justement les différents itinéraires de figures qui ont vécu l’abolition de l’esclavage à la révolution française, puis son rétablissement par Napoléon Bonaparte quelques années plus tard.

Le personnage central est nommée Solitude, interprétée dans ses ardeurs et traversées par le récit qu’en font les deux comédiennes. Solitude est une voix, un récit et cette dimension narrative est peu à peu débordée parfois jusqu’à l’extase par les comédiennes qui investissent tout d’un coup le personnage sans qu’on puisse le prévoir, ni le prévenir. Un homme aussi traverse la scène et interprète différents rôles, sans qu’on puisse définir ses fonctions précises. Avec son adaptation hautement théâtrale, Fanni Carenco a réussi à partager les voix au point de les ériger en symboles.

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La mise en scène est composée d’éléments très fins, d’un travail intéressant sur les lumières, d’un travail de projections vidéos et de l’utilisation d’une bande sonore. Tous ces artifices renforcent cette parturition hautement symbolique du récit. C’est un spectacle qui nous emporte par sa gravité et nous ravit de sa candeur. La dureté du décor composé de morceaux de palettes ou encore d’un pneu de tracteur détonne d’avec le charme incandescent des personnages qui font le récit des horreurs avec beaucoup de distance, en faisant presque chatoyer l’histoire pour en accentuer les reflets douloureux. C’est là que le spectacle rejoint le sillon d’un travail artistique engagé autour de la mémoire coloniale en même temps qu’il nous permet de rejoindre le temps de la représentation, ce récit qui nous abîme, parce qu’il est l’histoire d’un orgueil responsable de déportations infâmes et d’une situation de domination violente, qui pose encore aujourd’hui problème, et qui rend plus que nécessaire la multiplication de ces spectacles, bientôt menacée par la suppression de l’agence d’outre-mer qui les accompagne en partie en Avignon.

La pièce se déroule en vrai itinéraire qui nous fait voyager dans la mémoire et au seuils de nos oublis les plus lâches. Les comédiens sont triomphants de douceurs et nous emportent dans leurs vibrations contradictoires, dans l’hystérie ou la tristesse de leurs sacrifices.

Raphaël Baptiste

Une autre histoire ou le malentendu de et mis en scène par Julius-Amédée Laou

Par Le Petit Théâtre de la Cour des poètes, Au théâtre de la Carreterie jusqu’au 20 juillet. Le 18 juillet à 17h30 et 22h00 et le 20 Juillet à 18h40.

Julius-Amédée Laou a écrit un texte absolument sublime composé de quatre partitions monologiques qui dans un mouvement de rhapsodie et de fragmentation des temporalités nous fait entendre des personnages du XVIème siècle, une jeune indienne des Caraïbes qui voit arriver le envahisseurs et un jeune juif qui s’exile d’Espagne pour fuir l’inquisition avec Christophe Colomb. Deux personnages du XIXème siècle prennent ce relais, une esclave de maison en Martinique, puis un noble africain capturé par les blancs négriers et déportés.

L’épaisseur historique n’est pas qu’anecdotique, elle fonde toute la perception de la pièce et tous ces personnages sont des sortes de revenants venus nous dire leur récit, ombres révélées dans la lumière et dans le souffle d’un jeu puissant. Quatre comédiens sur scène portent une tenue rouge rappelant celle des esclaves mais pouvant être aussi bien celle de guerriers ou de religieux. Il parlent chacun leur tour alors que tous les autres personnages soutiennent leur parole par des déplacements ou des gestes qui en renforce encore plus l’acuité. Le plateau devient un immense vertige rehaussé sans cesse par la pesanteur d’une lumière rouge qui fait saigner les corps. Le plateau malgré sa petite taille est débordé, et les comédiens font montre d’un immense talent à nous dire ce texte avec autant de justesse que d’ardeur, préférant à la pudeur narrative excessive qui bien souvent menace les longs monologues, les respirations douces et tonitruantes de leur pensée.

autre histoire

Le texte, dans ses différents accents, construit véritablement différents points de vue qui sont sans cesse piqués d’un désespoir qui s’incarne parfaitement dans le corps des comédiens. Il nous dit aussi quelque chose de la révolte, ce sentiment qui trop souvent peut être montré de manière excessive ou trop lyrique, est ici décrit avec une colère brisée, une indignation authentique qui sillonne et fait apparaître la source du langage. Il y a une infinie grandeur dans ce qui se dit, qui fait plus que questionner ou interroger mais qui fait théâtre au delà des mots, dans la simplicité des récits avec ses effluves historiques. On sent que le metteur en scène et écrivain de cette pièce a voulu non pas écrire la mémoire, mais la poursuivre, la traquer jusque dans ses oublis et ses insidieux mécanismes. Il a voulu écrire et faire dire et le théâtre naît de cette harmonieux accomplissement de manière naturelle, et c’est ce genre de spectacle qui rend si précieux le festival d’Avignon OFF, car au delà du lustre éclatant des décors de certains spectacles propulsés par des financements importants, il reste au spectateur la possibilité de découvrir la langue des poètes, dans sa précarité et sa richesse, quatre comédiens, une bande sonore et des lumières, et un texte puissant : cela suffit pour faire un théâtre lucide et exigeant, en même temps qu’extrêmement populaire.

Une autre histoire ou le malentendu est un immense poème dramatique qui fait des rêves de destruction pour que renaisse des cendres encore fumantes, la liberté suprême de disposer de son corps autant que de sa vie. Il n’existe rien de plus beau que le théâtre pour rendre cela possible et le faire advenir, car la poésie ne fait que sauver le monde de son ignorance et de sa bêtise. Les mots ne sont pas fragiles quand ils racontent avec autant de justesse ce que fut la souffrance de plusieurs générations qui vécurent dans les fers, déportés et battus et quand des comédiens portent encore cette parole dans une belle et gravide contemplation, on a l’impression que cette souffrance coule toujours dans nos veines, à jamais sans doute.

Raphaël Baptiste

Épilogue de l’Alchimie du Verbe pour l’édition 2016 du Festival d’Avignon

Cette année encore, nous avons été présent sur Avignon tout au long du festival et nous vous remercions tous pour votre attention portée à notre travail de critique dramatique. Ainsi, nous avons pu assister cette année à pas moins d’une quarantaine de spectacle. Nous avons publié 36 critiques de spectacles. Raphaël a pu réalisé dans son travail à l’écho des planches une dizaine d’itws, un plateau Regards Intimes, une émission spéciale avec Olivier Py et enfin un reportage. Son travail à la radio est d’une aussi grande importance pour lui que le travail de Blogger puisqu’il lui permet de travailler avec une équipe formidable toujours prodigue de précieux conseils. Nous commençons ainsi cet épilogue en remerciant Luc Magrina directeur de la radio pour son soutien et sa confiance, Sarah Hauthesserre pour ses précieux conseils et Antoine Maignan.

Nous en profitons également pour remercier les équipes du Festival d’Avignon, sans qui ce blog et notre venue à Avignon ne serait pas possible. Nous remercions ainsi l’Opus 64 pour leur accompagnement pour le Festival In, ainsi que Jean Philippe Rigaud et Pascal Zelcer pour leur indéfectible soutien à notre travail dans le Festival OFF.

Pour le Festival OFF, Charlotte Auloy a publié deux articles sur  Marguerite D et Conte d’une révolution. Noéllïe Mariani a pu en publié un sur le spectacle de la très belle compagnie des Vivi qui jouait cette année une très belle adaptation d’Alceste d’Euripide. Raphaël Baptiste a publié 15 critiques de spectacle sur le Festival OFF dont une publiée sur IO à propos d’Artaud Passion, très beau travail de la compagnie Terrain de Jeu.

Il a pu également dans le cadre de son stage à l’écho des planches, une radio éphémère basée à la Maison Jean Vilar, réalisé deux itws d’artistes du OFF :

Frédéric Farge, metteur en scène du spectacle Les Créanciers

Thomas Pouget, metteur en scène et comédien du spectacle Épître aux jeunes acteurs

Dans le cadre de la programmation des Outre-mer en Avignon, Raphaël a pu également publié 4 articles, réalisé un reportage sur la Gazette I/O. Enfin dans le cadre de son stage à la radio l’écho des planches, il a pu réalisé un plateau avec une émission Regards Intimes en direct en présence d’Aliou Cissé, de Bernard Lagier et de El Madjid Saindou pour évoquer leurs travaux en Outre-Mer :

Regards Intimes spécial Outre-Mer / Podcast de l’émission

Il y a seulement deux spectacles pour lesquels nous n’avons pas daigné écrire. Pour Timeline qui jouait au Girasole parce que leur spectacle ne valait absolument rien et mériterait la palme de la nullité absolue pour ce festival OFF, et l’Arrache-Cœur qui jouait à l’Atelier 44 par manque d’inspirations et de motivations même si ce spectacle était par ailleurs assez bien.

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Pour le Festival IN, Raphaël a publié 18 articles pour 21 spectacles vus. Il n’a écrit ni pour le spectacle de Marie Chouinard ni pour celui d’Amos Gitaï. Un article sur le spectacle d’Olivier Py, Eschyle Pièces de Guerre paraîtra d’ici quelques semaines.

Dans le cadre de son travail à l’écho des planches, Raphaël a pu assister chaque jour au point presse du IN, et aux dialogues artistes-spectateur, de même qu’il a pu réalisé un certain nombre d’entretiens avec les artistes suivants :

Un regards Intimes Spécial en compagnie d’Olivier Py

Dans le cadre son émission L’écho des artistes, Raphaël a pu rencontré :

Le BlitzTheaterGroupCornélia RainerMaëlle PoésyGianina CarbunariuArnaud MeunierMohammad Al Attar et Les FC Bergmann.

Il a pu également réalisé une itw de Patrick Boucheron à la suite d’une Controverse du Monde.

Dans le cadre des Bînomes, Raphaël a également réalisé un reportage dans lequel se trouve un entretien avec Daniel Danis : Binômes du 19 Juillet.

Nous allons à présent ordonner notre traditionnel classement, cette année, nous retiendrons ancrés dans nos mémoires et dans nos cœurs plus particulièrement 6 Spectacles pour leurs grandes et orageuses qualités artistiques parfois teintées de génie :

Pour le OFF :

Bérénice de Racine dans une mise en scène de Maxim Prévot par la compagnie Les Rivages

Épîtres aux Jeunes Acteurs pour que la parole soit rendue à la parole dans une mise en scène de Thomas Pouget par la Compagnie de la Joie Errante

L’Orchidée Violée de Bernard Lagier  dans une mise en scène de Hassane Kassi Kouyaté

Pour le IN

Le collectif des FC Bergmann pour Het Land Nod

Angelica Liddell avec ¿QUÉ HARÉ YO CON ESTA ESPADA?

La Dictatura de Lo Cool de Marco Layera.

Hors catégorie, il nous faut souligner la beauté du travail d’Olivier Py avec ses trois comédiens autour d’Eschyle. Il y eut tant d’autres spectacles, tout aussi bon les uns les autres que les citer tous serait périlleux. Olivier Py et la direction du Festival In ont en effet cette année, créer un cru exceptionnel de théâtre.

C’est après cette sorte de récapitulatif que l’Alchimie du Verbe remercie tous ses lecteurs t vous souhaite un très bel été.

On se retrouve l’année prochaine, et pour les dizaines d’années qui viennent !

Raphaël Baptiste, rédacteur en chef de l’Alchimie du Verbe.

 

 

Le Bel Indifférent de Jean Cocteau dans une mise en scène d’Aliou Cissé par la compagnie Tropiques Atrium (Martinique)

à l’Espace Roseau, les jours pairs à 14h10 (en alternance avec L’Orchidée Violée) avec Astrid Mercier (comédienne) et Aliou Cissé (comédien et metteur en scène)

Aliou Cissé nous livre une belle représentation composée d’un matériau essentiel : l’oeuvre de Jean Cocteau. Il s’agit avant tout d’un soliloque adressé. Une femme interprétée par Astrid Mercier inonde un homme de son amour en même temps qu’elle lui reproche ses inconséquences et sa terrible distance. L’homme est interprété par Aliou Cissé, un homme de silence et de glace… En effet, la comédienne soliloque face à un homme qui reste pantelant et muet.

L’histoire évoque l’acharnement d’une femme qui voudrait que son amant lui appartienne tout entier et qu’il cesse de l’abandonner sans cesse. Ce texte soulève quelque chose de la condition féminine et la comédienne découvre bien quelque chose de l’ordre de la fragilité et du sacrifice d’amour. La scénographie évoque un salon dépouillé : on y retrouve une chaise depuis laquelle l’homme est assailli par les exhortations de son amante, à parler, à révéler la vérité. Au centre de la scène se situe une sorte de table-basse sur laquelle est posée un téléphone nous plongeant dans les années 50, de même que les costumes s’approchent de cette temporalité.

Il s’agit d’une sorte de huis-clos où les personnages fermés sur eux-mêmes, s’ils sortent, s’abandonneraient l’un l’autre et se sépareraient dans la douleur. Or il n’y a que l’homme qui sort et la femme qui souffre pour résumer trivialement la situation. Le spectacle s’insurge dans le silence et le cri et l’homme s’obstine dans sa prostration tandis que la femme offre sa vie toute entière à quelqu’un qui n’en serait pas digne et qui devient son propre mutin. La fable de Cocteau dépasse les simples affres d’une histoire d’amour, il nie la possibilité de l’amour, en déréalise le sentiment, au point de provoquer l’acharnement et l’attachement obsessionnel au lieu de la liberté et de la confiance que chacun s’offre l’un l’autre. Une vision noircie de l’homme prédomine dans ce texte comme le sombre pressentiment de ce qu’aucun mot ne sera prononcé par lui. La détermination du comédien à ne pas parler et à rester stoïque, tandis que la comédienne se confond en émotions contradictoires dans un jeu maîtrisé et puissamment féminin forment un balancement délicieux.

Aliou Cissé nous livre ici un objet théâtral singulier, inspiré d’une atmosphère rugueuse et peu propice à l’amour et pourtant on sent le corps de la femme traversé par mille sensations, peut-être aussi parce que Astrid Mercier (qui prend dèja en charge le personnage de L’Orchidée Violée les jours impairs) est incontestablement une grande comédienne !

L’Orchidée Violée de Bernard G. Lagier dans une mise en scène de Hassane Kassi Kouyaté

à l’Espace Roseau à 14h10 les jours impairs avec Astrid Mercier

Le spectacle évoque l’histoire d’une femme, sorte d’esclave sexuel associée un homme riche et puissant. Le texte est écrit par un auteur des Caraïbes qui appartient au collectif ETC… Caraïbes qui regroupe 200 auteurs de ces régions d’outre-mers. Bernard G. Lagier construit un texte singulier dont la poésie dépasse les thèmes et les moments de prédilections des auteurs de ce coin du globe, centre littéraire où se renouvelle dans l’ombre du commerce littéraire parisien et pseudo-intellectuel, la vraie littérature, une littérature d’idée mêlée à une haute création poétique.

La comédienne Astrid Mercier incarne sur scène ce personnage d’une femme blessée, prenant en charge le récit d’une souffrance dépassée par la colère et l’irrévérence. Le récit se fait au fil d’une pensée brûlée, sans cesse proche des larmes, de larmes acides d’indignations. La comédienne au préalable bercée par une chaise à bascule ravage bientôt la candeur de sa présence, ravage et ravale sa sorte de blessure pour la donner au monde, l’offrir en partage à l’orgueil et à la lubricité des riches. La narratrice raconte finalement le passage pour elle d’une adolescence livrée à la culture de l’innocence et de la vertu à une sorte de descente aux enfers sociale et humaine, provoquée par les préjugés et par la morale, celle-là qui étouffe sa lubricité en se rassurant sur sa prétendue pureté. Elle évoque en premier lieu l’insulte de son père et la manière dont sa famille si aimante la livre à la vindicte. Elle est bien cette orchidée, fleur épanouie, libre d’ouvrir ses pétales. Elle reste violée, elle subit cette violence de la part de son maître et du très étrange président Vonvon qui justifie le viol par la nécessité de pourvoir le pays en héros puissants, capable de fonder la nation de demain. Elle évoque un monde d’hommes où la liberté se scinde en plusieurs discours.

Il s’agit d’une sorte de révolte, par la parole, le personnage féminin livre à notre jugement le récit intériorisé et distant d’une sorte de calvaire, transformé en parcours initiatique, pour parvenir à devenir une véritable mère, une femme libre à part entière, qui se libérerait de la douleur détournée du viol par l’amour qu’elle donnerait à l’enfant issu de ses entrailles contraintes. Les différents moments du texte sont entrecoupés par des préludes musicaux et par des jeux de lumières qui permettent de réagencer les éléments et de poursuivre avec de nouveaux élans, la poésie flamboyante dont la comédienne est pourvue. Elle évolue sur une sorte de tréteau circulaire, évoquant presque un cercle infernal duquel elle ne peut sortir sans avoir livré ses concrétions, comme si finalement le spectateur convoqué par l’écoute, pouvait permettre la libération de cette femme, qu’on puisse la reconnaître comme une orchidée, fleur fragile qui ne fleurit pas toujours, mais qui lorsqu’elle fleurit nous inonde de son parfum et provoque dans nos pupilles un ravissement de tous les sens.

La mise en scène et la direction d’acteur renforcent ce texte puissant, et la comédienne, fragile et sévère, interprète avec une tristesse égarée et pleine d’espoir, la volonté d’une femme de faire naître par son récit, non plus la compassion ou la pitié, mais le sentiment fragile difficile à éprouver et à faire advenir dans toute œuvre qu’elle soit littéraire ou dramaturgique, ce sentiment de l’amour, de l’amour des possibles malgré le viol de l’histoire, de l’amour des possibles malgré la souffrance du présent….

L’Orchidée Violée constitue une sorte d’anfractuosité, ainsi que le texte le met en abyme, sur laquelle naît tout un monde de poésie et d’amour. Il s’agit d’une belle œuvre singulière qui ouvre un théâtre unique et magnifique pour qui veut aborder d’autres thèmes dramaturgiques et de la vraie poésie sur scène. Il faut absolument découvrir ce travail, le texte fera l’objet d’une critique plus approfondie dans les prochaines semaines…

4 Heures du Matin d’après le roman d’Ernest J.Gaines dans une mise en scène de Hassane Kassi Kouyaté par Tropiques Atrium

À l’Espace Roseau Teinturiers à 16h30

Le spectacle déroule le texte d’un court récit de l’auteur américain Ernest J.Gaines, récit de souffrance qui raconte l’enfermement d’un jeune noir partagé entre sa volonté de se libérer de sa prison, ce qui pourrait être envisageable s’il promettait une soumission encore plus totale aux blancs ses maîtres, et la dignité de devoir purger sa peine et d’être libre d’endurer les souffrances pour lesquelles il doit payer.

Le personnage apparaît en premier lieu comme un criminel, il tue dans une sorte de bagarre son adversaire. Il retrouve enfermé dans une cellule avec d’autres personnes. Le comédien Abdon Fortuné Koumbha prend en charge ses différentes voix, chacune de ces voix nous fait entrer un peu plus dans l’atmosphère inquiétante du récit. Le texte corroie les quelques « renégats » d’une Amérique dissoute dans ses propres peurs et dans ses propres contradictions, les différents personnages qui émergent de ce travail revêtent une dimension très poétique, que ce soit le jeune adolescent noir ou bien encore le vieux Munford, sorte de sage pénitent. Le récit continue d’évoluer tandis que l’atmosphère scénique s’emplit et se ferme sur elle même.

La mise en scène dès lors opère ce resserrement sur soi passant du monde à une cellule. L’ensemble des changements et les différentes temporalités du texte sont rendues par des jeux de lumières. Des intermèdes musicaux ponctuent l’essence même du drame en donnant à la scène l’impression d’une scène figée mais qui pourrait être en même temps à la recherche de mutations et de changements conducteurs.

Il s’agit pourtant d’un texte au fil narratif assez complexe et l’on a du mal à comprendre tous les enjeux de ce texte, l’interprétation du comédien est pourtant grandiose, mais il reste quelques zones d’ombres dans les thèmes et les histoires qui sont racontées que la dramaturgie n’exploite pas suffisamment. De même que le comédien évolue avec une cadence beaucoup trop rapide et le rythme effréné de sa narration nous empêche parfois de comprendre et relier son propos à toutes les autres histoires. Ici, le texte utilise le point de vue du criminel sinon du délinquant pour précipiter une critique du pouvoir et de l’univers carcéral américain et surtout des violences faites aux populations noires.

4 heures du Matin reste malgré tout un excellent spectacle, qui nécessiterait de mon point de vue un travail dramaturgique sur les enjeux de l’histoire. En somme il faudrait qu’il puisse être plus radicalement situé historiquement et que le comédien soit moins prolixe et au plus près de ces personnages. Une belle découverte littéraire en tout cas et un très beau choix de texte sont les deux avenants de ce spectacle martiniquais…