Une autre histoire ou le malentendu de et mis en scène par Julius-Amédée Laou

Par Le Petit Théâtre de la Cour des poètes, Au théâtre de la Carreterie jusqu’au 20 juillet. Le 18 juillet à 17h30 et 22h00 et le 20 Juillet à 18h40.

Julius-Amédée Laou a écrit un texte absolument sublime composé de quatre partitions monologiques qui dans un mouvement de rhapsodie et de fragmentation des temporalités nous fait entendre des personnages du XVIème siècle, une jeune indienne des Caraïbes qui voit arriver le envahisseurs et un jeune juif qui s’exile d’Espagne pour fuir l’inquisition avec Christophe Colomb. Deux personnages du XIXème siècle prennent ce relais, une esclave de maison en Martinique, puis un noble africain capturé par les blancs négriers et déportés.

L’épaisseur historique n’est pas qu’anecdotique, elle fonde toute la perception de la pièce et tous ces personnages sont des sortes de revenants venus nous dire leur récit, ombres révélées dans la lumière et dans le souffle d’un jeu puissant. Quatre comédiens sur scène portent une tenue rouge rappelant celle des esclaves mais pouvant être aussi bien celle de guerriers ou de religieux. Il parlent chacun leur tour alors que tous les autres personnages soutiennent leur parole par des déplacements ou des gestes qui en renforce encore plus l’acuité. Le plateau devient un immense vertige rehaussé sans cesse par la pesanteur d’une lumière rouge qui fait saigner les corps. Le plateau malgré sa petite taille est débordé, et les comédiens font montre d’un immense talent à nous dire ce texte avec autant de justesse que d’ardeur, préférant à la pudeur narrative excessive qui bien souvent menace les longs monologues, les respirations douces et tonitruantes de leur pensée.

autre histoire

Le texte, dans ses différents accents, construit véritablement différents points de vue qui sont sans cesse piqués d’un désespoir qui s’incarne parfaitement dans le corps des comédiens. Il nous dit aussi quelque chose de la révolte, ce sentiment qui trop souvent peut être montré de manière excessive ou trop lyrique, est ici décrit avec une colère brisée, une indignation authentique qui sillonne et fait apparaître la source du langage. Il y a une infinie grandeur dans ce qui se dit, qui fait plus que questionner ou interroger mais qui fait théâtre au delà des mots, dans la simplicité des récits avec ses effluves historiques. On sent que le metteur en scène et écrivain de cette pièce a voulu non pas écrire la mémoire, mais la poursuivre, la traquer jusque dans ses oublis et ses insidieux mécanismes. Il a voulu écrire et faire dire et le théâtre naît de cette harmonieux accomplissement de manière naturelle, et c’est ce genre de spectacle qui rend si précieux le festival d’Avignon OFF, car au delà du lustre éclatant des décors de certains spectacles propulsés par des financements importants, il reste au spectateur la possibilité de découvrir la langue des poètes, dans sa précarité et sa richesse, quatre comédiens, une bande sonore et des lumières, et un texte puissant : cela suffit pour faire un théâtre lucide et exigeant, en même temps qu’extrêmement populaire.

Une autre histoire ou le malentendu est un immense poème dramatique qui fait des rêves de destruction pour que renaisse des cendres encore fumantes, la liberté suprême de disposer de son corps autant que de sa vie. Il n’existe rien de plus beau que le théâtre pour rendre cela possible et le faire advenir, car la poésie ne fait que sauver le monde de son ignorance et de sa bêtise. Les mots ne sont pas fragiles quand ils racontent avec autant de justesse ce que fut la souffrance de plusieurs générations qui vécurent dans les fers, déportés et battus et quand des comédiens portent encore cette parole dans une belle et gravide contemplation, on a l’impression que cette souffrance coule toujours dans nos veines, à jamais sans doute.

Raphaël Baptiste

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