Juste la Fin du monde de Jean-Luc Lagarce dans une mise en scène de Bertrand Marcos

Joué au Théâtre de Belleville (Paris) du 24 Janvier au 4 février 2017

Ce n’est pas la fin du monde, c’est Juste la fin du monde et ce n’est « pas grave », donc.

Louis, trente-quatre ans décide de revenir dans la maison familiale après des années d’absence pour annoncer sa fin prochaine. Portant la mort au-dedans de lui-même il n’est qu’un passage parmi ce qu’il reste de vivant au sein d’une famille devenue étrangeté. Les souvenirs, les rancœurs, les non-dits, le manque, aussi, jaillissent dans un flot de violence verbale pour combler non seulement la gêne des premiers regards, des premières paroles mais surtout de l’absence qui a durée trop longtemps. Retrouvailles fortuites où Louis repart sans avoir pu délivrer son ultime aveu. Ce n’est « pas grave ».

Fidèle au texte de Jean-Luc Lagarce, la mise en scène de Bertrand Marcos propose de placer les cinq protagonistes dans un espace étroit qui a pour seul décor un canapé, lieu de prompts rassemblements et un micro, lieu de retraite solitaire, derrière lequel le personnage principal, joué par Dimitri Jeannest, livre ses sentiments et ses angoisses les plus secrets. Entrecoupées par l’obscurité, les scènes ressemblent à des photos de familles dont la stase permet de se figurer assez clairement que le retour exceptionnel de Louis souhaite s’inscrire dans une fixité temporelle et immuable. Cette mise en suspens est toutefois contrebalancée par une autre temporalité : celle qu’il faut rattraper au vue de la fragilité de l’instant, si court soit-il, qui est donné. Il y a urgence. Urgence de dire avant que Louis ne reparte et ne disparaisse à nouveau. Alors, chacun leur tour : Suzanne, la Mère, Catherine et Antoine se débattent, seuls, avec l’ineffable.

Juste-la-fin-du-monde-.jpg   ©Théâtrorama Le panorama du spectacle bien vivant

Au prix de bien des maladresses, le « Dire » comme impératif se heurte bien souvent à l’impossibilité d’aller à l’essentiel. Ainsi, les cinq acteurs de Juste la fin du monde, au théâtre de Belleville, rendent au langage de Lagarce ses lettres de noblesse. Le rythme adopté porte un témoignage déchirant de la lutte permanente qui se joue dans une course effrénée contre le temps. La puissance dramatique s’élève à la cadence des paroles et des répliques déversées par les personnages. A un point tel que le langage, devenu organique, est un coup de poignard donné en plein ventre à ceux qui le censure. Et, c’est sans doute la raison pour laquelle, après son départ, Louis ne parvient pas à pousser son cri. Le cri n’est donc pas une alternative et son silence ne le convertit pas davantage. Aussi, du début à la fin de la mise en scène Louis est sur le seuil, seul, toujours sur la sellette. Les confrontations avec les membres de sa famille ne sauraient parvenir à créer du lien. La distance qui les sépare ne s’amenuisera pas au fil de la pièce si ce n’est au moment où Antoine, porte physiquement atteinte à son frère. Mais par la suite, le somptueux monologue d’Antoine – dans la dernière scène de la deuxième partie (où Ash Goldeh, le tenant de ce rôle parvient à arracher des larmes aux spectateurs) – empli d’amour et de haine, justifiant ce rapprochement « brutal », ne fait que creuser les écarts.

Au-delà d’une situation familiale, somme toute, relativement quotidienne et banale l’impossibilité d’établir les rouages d’une véritable communication confère à la pièce une dimension absolument tragique. Les acteurs, d’un bout à l’autre de la scène s’époumonent de tout leur soûl pour faire entendre le règne de l’incompréhension mutuelle. Difficile, alors, de connaître les réelles motivations du retour de ce fils prodigue. Mais là n’est pas la question. Qu’il soit présent, absent ou qu’il meurt ce n’est « pas grave » en soi, ce n’est qu’un repas de famille et ce n’est pas la fin du monde, c’est juste la fin d’un monde : celui de Louis et ce n’est « pas grave ».

Ce qui est grave, sans doute, serait de manquer le passage de ce prodige ! A bon entendeur, donc !

Marie Chateau

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