Juste la fin du monde

Juste la Fin du Monde de Jean-Luc Lagarce dans une mise en scène de Jean-Charles Mouveaux

Au Petit Louvre, La Chapelle des Templiers, 19h35, du 7 au 30 juillet (relâches les 11,18 et 25 juillet)
Une mise en scène aiguisée et tranchante
Jean-Charles Mouveaux a choisi de monter ce texte de Lagarce dans sa version intégrale en respectant quelque chose d’essentiel chez les personnages, la fracture qu’il y a entre livrer ses émotions et se retenir. Il interprète le rôle de Louis et les comédiens qu’il a choisi pour l’accompagner interprètent à la perfection les différents tracés des personnages dans les différents fragments de la pièce. La pièce pourrait se dérouler au cours d’une même journée, et est encadrée par le récit de Louis, le personnage central de la pièce, qui revient du pays des morts pour annoncer qu’il va mourir, au moins qu’il sait qu’il va mourir bientôt, puisque atteint du sida. Cependant, il repartira avant la fin de la journée sans avoir dit ce pour quoi il était venu. Ce texte de Jean-Luc Lagarce est sans doute une des pièces les plus importantes de la fin du Xxème siècle et révèle avec exactitude et tout en hésitations un moyen par l’écriture de nous libérer de la peur et du désespoir qui nous prend parfois, sans pour autant dénier la part obscure et presque imprescriptible de nos forfaitures. Aussi, on sent dans la mise en scène de Jean-Charles Mouveaux, rehaussée sans cesse par l’orage des possibles scéniques que sont ses comédiens, un véritable travail, presque sur chaque réplique. Rien n’est laissé au hasard et cette précision et cette justesse dans l’interprétation renforce la lucidité du texte, la traduit en langage scénique.
De même que le décor et le jeu sur les lumières est assez intéressant, il traduit à la fois le séquençage de la pièce et accule en même temps certains moments du texte en proposant à travers un jeu de table superposé ou la disposition du plateau, différentes strates de l’arène à l’intimité d’un salon qui vont susciter des aires de conflits. Le lieu qui est représenté sur scène est à l’image de la famille qu’elle exhibe, une superposition de plateaux qui fait qu’à certains moments les personnages ne parlent pas au même niveau. Cette disposition et cette manière de s’interroger toujours sur le lieu d’où les personnages parlent en jouant sur les lumières (composées par Ivan Morane) n’a de cesse de renforcer l’errance de Louis et toute la sollicitude que les personnages éprouvent à son retour, mais en même temps toute la rancœur et peut-être la tristesse qu’il ressentent, face à son abandon puisqu’il n’était jusqu’alors pas revenu les voir depuis très longtemps.
Mais Jean-Charles Mouveaux a parfaitement saisi ce qui fait la puissance de ce texte, à savoir qu’au final et presque dans un mouvement de pardon quasi-chrisitique, peu à peu leurs désirs seraient plus importants que leurs rancœurs, et en cela chaque comédiens montre dans le creux de son corps tout l’amour qu’il a pour Louis. Suzanne d’abord, interprétée avec énergie et tout en pépiement flanqués d’amertume et de colère, est parfaitement débordée par la comédienne qui donne à son personnage autant de fougue qu’une inquiétante sérénité. Le personnage de la mère est interprétée dans toute sa gravité mais aussi avec une authentique bienveillance qui sied à merveille à son personnage. Enfin le personnage d’Antoine est subtilement interprété dans l’humour grinçant qui le caractérise, mais aussi et surtout à la fois dans sa fragilité et dans sa férocité. Catherine quant à elle est donnée à voir par la comédienne comme un personnage plutôt assuré et qui assène à Louis quelques vérités inquiètes, et c’est là un choix du metteur en scène qui a voulu insister sur le fait que chacun avait quelque chose à dire à Louis, d’essentiel, d’unique, de singulier, mais que personne ne saurait le dire autrement qu’avec dureté.
juste-fin-monde
Car cette mise en scène n’est pas une manière d’insister sur la crise familiale en tant que telle comme Xavier Dolan a pu le faire dans son film adapté de la pièce et qui sera peut-être à tort à l’esprit des spectateurs mais bien une façon de sans cesse refuser la crise, qu’elle échappe au personnage et que cette tension ne crée pas un malaise permanent mais un questionnement constant.
Car cette pièce de Lagarce est aussi là pour nous dire que nous n’avons de cesse de nous raconter des histoires, de juger les autres, et ce qu’il explore par l’écriture, c’est la possibilité de créer pour chacun sa propre ligne de fuite, c’est-à-dire une manière d’échapper au réel pour mieux le dominer et d’inventer un langage qui pût cacher nos sentiments profonds. La crise est dès lors retenue par les lignes de fuite qui ne sont jamais déraisonnables, mais toujours élaborées pour affronter non pas le destin ou le monde extérieur, mais surtout les êtres humains eux-mêmes qui peuplent la terre d’abandons et de lâchetés quand elles ne se construisent pas pour combattre notre propre incomplétude.
Aussi, ce spectacle dans le festival OFF bien plus qu’une mise en scène montre un travail permanent jusqu’à la virtuosité de chaque morceau du texte et un questionnement infini sur ce que cela raconte dans les corps, dans l’imaginaire du spectateur et dans la théâtralité.
Raphaël Baptiste

Juste la Fin du monde de Jean-Luc Lagarce dans une mise en scène de Bertrand Marcos

Joué au Théâtre de Belleville (Paris) du 24 Janvier au 4 février 2017

Ce n’est pas la fin du monde, c’est Juste la fin du monde et ce n’est « pas grave », donc.

Louis, trente-quatre ans décide de revenir dans la maison familiale après des années d’absence pour annoncer sa fin prochaine. Portant la mort au-dedans de lui-même il n’est qu’un passage parmi ce qu’il reste de vivant au sein d’une famille devenue étrangeté. Les souvenirs, les rancœurs, les non-dits, le manque, aussi, jaillissent dans un flot de violence verbale pour combler non seulement la gêne des premiers regards, des premières paroles mais surtout de l’absence qui a durée trop longtemps. Retrouvailles fortuites où Louis repart sans avoir pu délivrer son ultime aveu. Ce n’est « pas grave ».

Fidèle au texte de Jean-Luc Lagarce, la mise en scène de Bertrand Marcos propose de placer les cinq protagonistes dans un espace étroit qui a pour seul décor un canapé, lieu de prompts rassemblements et un micro, lieu de retraite solitaire, derrière lequel le personnage principal, joué par Dimitri Jeannest, livre ses sentiments et ses angoisses les plus secrets. Entrecoupées par l’obscurité, les scènes ressemblent à des photos de familles dont la stase permet de se figurer assez clairement que le retour exceptionnel de Louis souhaite s’inscrire dans une fixité temporelle et immuable. Cette mise en suspens est toutefois contrebalancée par une autre temporalité : celle qu’il faut rattraper au vue de la fragilité de l’instant, si court soit-il, qui est donné. Il y a urgence. Urgence de dire avant que Louis ne reparte et ne disparaisse à nouveau. Alors, chacun leur tour : Suzanne, la Mère, Catherine et Antoine se débattent, seuls, avec l’ineffable.

Juste-la-fin-du-monde-.jpg   ©Théâtrorama Le panorama du spectacle bien vivant

Au prix de bien des maladresses, le « Dire » comme impératif se heurte bien souvent à l’impossibilité d’aller à l’essentiel. Ainsi, les cinq acteurs de Juste la fin du monde, au théâtre de Belleville, rendent au langage de Lagarce ses lettres de noblesse. Le rythme adopté porte un témoignage déchirant de la lutte permanente qui se joue dans une course effrénée contre le temps. La puissance dramatique s’élève à la cadence des paroles et des répliques déversées par les personnages. A un point tel que le langage, devenu organique, est un coup de poignard donné en plein ventre à ceux qui le censure. Et, c’est sans doute la raison pour laquelle, après son départ, Louis ne parvient pas à pousser son cri. Le cri n’est donc pas une alternative et son silence ne le convertit pas davantage. Aussi, du début à la fin de la mise en scène Louis est sur le seuil, seul, toujours sur la sellette. Les confrontations avec les membres de sa famille ne sauraient parvenir à créer du lien. La distance qui les sépare ne s’amenuisera pas au fil de la pièce si ce n’est au moment où Antoine, porte physiquement atteinte à son frère. Mais par la suite, le somptueux monologue d’Antoine – dans la dernière scène de la deuxième partie (où Ash Goldeh, le tenant de ce rôle parvient à arracher des larmes aux spectateurs) – empli d’amour et de haine, justifiant ce rapprochement « brutal », ne fait que creuser les écarts.

Au-delà d’une situation familiale, somme toute, relativement quotidienne et banale l’impossibilité d’établir les rouages d’une véritable communication confère à la pièce une dimension absolument tragique. Les acteurs, d’un bout à l’autre de la scène s’époumonent de tout leur soûl pour faire entendre le règne de l’incompréhension mutuelle. Difficile, alors, de connaître les réelles motivations du retour de ce fils prodigue. Mais là n’est pas la question. Qu’il soit présent, absent ou qu’il meurt ce n’est « pas grave » en soi, ce n’est qu’un repas de famille et ce n’est pas la fin du monde, c’est juste la fin d’un monde : celui de Louis et ce n’est « pas grave ».

Ce qui est grave, sans doute, serait de manquer le passage de ce prodige ! A bon entendeur, donc !

Marie Chateau