Victor F, une adaptation de Laurent Gutmann d’après Frankenstein de Mary Shelley

Spectacle joué au Théâtre de la Croix Rousse du 25 janvier au 3 février 2017.

Victor F est un Frankenstein moderne. Après la leçon politique du Prince de Machiavel proposé par Laurent Gutmann en octobre 2015 au théâtre de la Croix-Rousse, le metteur en scène-dramaturge est de retour avec une nouvelle belle réussite. A travers cette adaptation du célèbre roman de Mary Shelley, Laurent Gutmann remet l’histoire du savant fou au goût du jour et réussit son pari d’actualiser la vieille histoire de Frankenstein. Avec les comédiens Eric Petitjean (Victor F), Cassandre Vittu de Kerraoul (sa femme), Luc Schiltz (la créature) et Serge Wolf (l’aveugle).

Tandis que le public finit de s’installer, Victor F est là, assis sur une chaise et contemple l’assemblée d’un air rêveur. Son ami Henry, l’aveugle philosophe, arrive sur scène. Victor F finit par s’impatienter, et ne tient plus en place « C’est bon ? Tout le monde est là ? C’était prévu à 19h30… » lance-t-il d’un air pressé.

Le spectacle commence telle une conférence, et Victor entame alors une brève présentation autobiographique. Il nous parle de lui et de sa douce enfance. Nous découvrons, par un ingénieux moyen, sa Suisse natale et les paysages verdoyants des bords du lac du Lungerersee auprès desquels il a grandi. Un malaise s’installe petit à petit quand il nous présente avec malice son hamster Gérard qu’il a empaillé. Vient ensuite le portrait de William, son petit frère qui disparut à l’âge de douze ans… Un décès prématuré qui l’a amené à se questionner sur la vie, la mort, le cosmos et bien d’autres grandes questions existentielles. Cette manie de garder auprès de lui des morceaux de vie tels que des mèches de cheveux de son défunt frère, des feuilles d’arbres, et autres animaux empaillés, perturbe et intrigue. C’est véritablement un drôle de personnage. Le ton est donné, l’adaptation théâtrale du roman par Gutmann sera humoristique et prendra à contre-pied le romantisme gothique de Shelley.

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© Pierre Grosbois

L’arrivée tant attendue.

Déjà étant petit, Victor F regardait par la fenêtre et essayait de comprendre. Et cette envie se renforça avec l’âge, avec l’apparition d’une idée fixe : pourquoi ne pas essayer de créer ex nihilo un être humain parfait ? Mesdames et Messieurs, ce soir « vous allez assister à la naissance du premier être humain conçu de manière totalement artificielle, né de la seule intelligence humaine !  » nous confie avec enthousiasme Victor F. La scène se transforme alors en un « laboratoire clandestin », où le savant a travaillé pendant sept ans jour et nuit pour l’élaboration de cet « Homme nouveau ». Sa femme fait soudainement irruption et manifeste son désaccord « Ton homme nouveau, on l’embarque avec nous ? On emménage à trois ? On le scolarise ?! »

Trop tard, la machine infernale est enclenchée. Le créateur rencontre sa créature derrière les hublots. Silence et intermède musical. Victor revient vers nous et nous hurle dessus : « L’expérience est terminée, vous pouvez partir ! ». Qu’est-ce qui a pu bien se passer de si terrible ?

L’expérience est achevée, la sentence est tombée. Victor F a connu un cuisant échec. Il suffit d’attendre un peu que la créature apparaisse pour comprendre. Concernant son apparence, nous n’allons pas vous en dire plus… Si ce n’est que son équilibre corporel reste discutable. Imaginez un mélange hasardeux entre Elephant Man et Donald Trump, le tout saupoudré d’un air des frères Bogdanov !

Le scientifique désabusé fuira en Suisse pour tenter d’oublier sa créature. Malheureusement celle-ci se sentant profondément seule et abandonnée, ne l’entendra pas de cette oreille. Poursuivant son créateur pour chercher des réponses, elle terrorisera tous ceux qui auront le malheur de la croiser. Gutmann questionne ici l’injustice de l’apparence physique. On ne choisit pas son corps et quand on est laid, aucune consolation n’est possible. Au savant de répondre quand il est en face de son monstre : « quand je travaillais à ta fabrication, je te rêvais fort, déterminé, débarrassé des peurs qui nous entravent nous les humains. Alors là, j’ai dû merder quelque part ! ». Mais voilà la créature qui réclame désespérément une filiation. « Papa » n’est pas du même avis : « Je t’ai fabriqué certes, mais ça ne suffit pas à faire de moi ton père ! »

L’homme « sans-nom ».

Qui est responsable de la fin tragique de l’histoire ? Le savant-père qui n’assume pas sa création et qui a même oublié de la nommer ? Ou bien ce monstre-enfant qui se transforme en tyran par manque de reconnaissance ? La pièce porte cette interrogation qui était bien présente dans le roman de Mary Shelley. Ce sera au public – les jurés – de juger lors de la dernière et ultime scène. Laurent Gutmann semble refuser de nous donner la leçon de cette histoire, cela serait trop simple ! On ne sait pas trop quoi en penser et c’est peut-être d’ailleurs ce qui fait toute la réussite de Victor F, car la pièce donne à penser avec amusement et légèreté. Et pourtant, même si c’est drôle, est-ce que j’ai le droit de rire? Le monstre est effrayant quand il prend son allure de tyran et pourtant, de manière paradoxale, nous pouvons éprouver une profonde pitié pour lui… Tout se passe comme si Gutmann voulait nous perdre dans ce mélange d’émotions, afin de mieux souligner la difficulté de juger.

Dans cet univers fantaisiste (voire à la limite du kitch) de la Suisse, l’aspect plastique est primordial. Entre grotesque et poésie, le décor est réussi et correspond bien à l’univers de la pièce. La scénographie élaborée avec brio par Alexandre de Dardel vient appuyer la virtuosité des comédiens. Enfin la mise en scène et la profondeur du texte confirme la richesse de l’adaptation, empreinte de religiosité, de Laurent Gutmann.

La pièce nous offre une profonde réflexion sur les limites de la création scientifique moderne, et les capacités de rêver, en lien avec le transhumanisme. Le pari d’adapter le roman de Mary Shelley à notre horizon scientifique contemporain est une réussite ! Aujourd’hui il ne s’agit plus uniquement de créer un homme ex nihilo, mais bien d’en faire un homme parfait. Mais l’homme est souvent bien trop orgueilleux pour reconnaître ses échecs, et ayant voulu dépasser les limites de la science et s’étant pris pour un Dieu créateur, Frankenstein devra subir la perte de sa femme et de son meilleur ami.

« Laissons la nature tranquille, moins l’homme s’amusera à la tripatouiller, mieux le monde s’en portera » comprendra-t-il (un peu) trop tard !

Alice Mugnier

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