Le Radeau de la Méduse de Georg Kaiser dans une mise en scène de Thomas Jolly avec le Groupe 42 de l’école du TNS

Jusqu’au 20 Juillet

Thomas Jolly met en scène le groupe 42 pour leur spectacle de sortie de l’école et conçoit avec l’ensemble de la promotion un spectacle total aux décors et à l’atmosphère enivrantes en même temps que plongés dans une noirceur obscène. Il y a quelque chose d’obsédant dans ce travail, quelque chose d’une immobilité perverse. En effet, les comédiens s’entassent dans un bateau de sauvetage, leur scène constitue le plancher douloureux où les 13 comédiens évoluent.

Le texte de Georg Kaiser écrit en 1942 très peu monté habituellement au théâtre s’inspire d’un fait divers : des enfants pendant la Seconde Guerre Mondiale quittent leurs pays, le Royaume-Uni pour s’éloigner de la tourmente. Le bateau est torpillé et 13 enfants arrivent à en réchapper. Rescapés, ils errent sur la mer pendant sept jours entiers…

La situation est fixée, la scénographie tente de reproduire cette errance. En effet, le bateau est placé au centre d’un dispositif immobile dont les contours et la couleur grise évoquent une mer menaçante et stérile. Le bateau tourne sur lui-même comme pour accentuer la dérive et mettre en perspective les différents personnages qui le peuple. Les dispositifs lumineux éprouvent tantôt une obscurité partielle et parcellaire censée représenter l’épaisseur de la brume, tantôt une lumière plus chaude. Cependant la lumière reste toujours à contre-jour, de même qu’elle irradie les faces livides des comédiens en précipitant sans cesse une lumière latérale rasant les corps sans jamais les dévoiler entièrement, à part dans la dernière scène où le sauvetage vient tout illuminer et la mort sonner son glas tonitruant par une poursuite glaçante. Ce dispositif lumineux qui au demeurant ne révèle rien, donne à la pièce un caractère davantage angoissant.

Les comédiens exhalent des costumes qui évoquent vaguement l’enfance, ou plutôt une enfance proche des costumes que portent les patins-enfants de Kantor. Les maquillages évoquent l’image d’une enfance décharnée, poussée dans ses retranchements et acculée à la survie. Le travail sur le son montre bien le désespoir des enfants qui ne reconnaissent plus rien et qui finissent par devenir sourd à leur propre détresse. L’ensemble de la dramaturgie et du travail d’acteur tend à montrer un monde désenchanté et dystopique.

méduse

© Christophe Raynaud de Lage

La pièce enchaîne ainsi les tableaux et les comédiens font évoluer les situations. Une des grandes forces de ce texte, c’est la gageure religieuse qu’il met en place. En effet, Georg Kaiser montre bien comment les enfants sont pétris par une superstition héritée de la bêtise de leurs proches et des extrêmes incontinences d’une religion en perte de sens et éloignée de ces récits fondateurs. Le texte en un sens serait une sorte d’apocalypse du monde de l’enfance, mais une révélation profondément aphasique et chaotique. Les enfants en même temps qu’ils sont capables de rationaliser l’effort, de rester unis contre le déchaînement des éléments, de partager leurs vivres, de jouer et s’amuser à reproduire des choses d’adultes comme l’organisation d’une sorte de mariage, sont aussi capables du pire, poussif et doucereux, leur violence est dans le silence et dans la croyance aveugle qu’ils sont les jouets de Dieu et qu’il faudrait sacrifier le « judas » pour ordonner le salut à l’embarcation.

Deux personnages émergent de cette troupe d’enfants, un jeune garçon dont la probité et la lucidité devraient suffire à arrimer l’espoir et la persévérance. Il est celui qui comprend les commandements de la religion sans en intérioriser les simagrées et les excès. La figure féminine de la pièce quant à elle au contraire incarne tout ce qu’il y a de plus inconséquent et de stupide dans la religion. Elle est l’initiatrice de l’idée du sacrifice du 13ème. Ces deux figures vont s’opposer, créant des débats extatiques, puis se marier comme pour fonder l’amour comme seul échappatoire à la mort. La figure de Petit Renard (personnage incarné par un enfant) sera bientôt sacrifiée au courroux des enfants prescrit par une éducation contre-indicative.

Le jeune garçon qui prétendait le défendre lâche prise, emporté par la fièvre de son mariage. Pendant « la nuit de noces », les enfants en profitent pour le jeter dans les eaux, désespéré, le jeune garçon refuse le sauvetage, sauvetage qui vient comme une condamnation. Les autres enfants abandonnent à son sort l’exalté, l’ami de Petit-Renard, symbole de leurs déchéances et de l’horreur qui compose leurs âmes. Les enfants perçoivent bien la différence entre les préceptes de la religion et son application en elle-même dans le monde, ils sentent l’ardeur de la foi qui se retrouve ici dans la force des chants religieux chantés à trois reprises a capela, mais ils sont en réalité incapables de la soutenir, non pas parce qu’ils sont des enfants, mais parce que c’est la religion dans sa forme la plus absconse qui est insoutenable. C’est finalement le païen, l’enfant prodigue qui refuse le meurtre pour de piètres superstition qui incarne la vraie foi dévorante de l’amour du prochain.

Ce qui pourraient être des jeux d’enfants, dans la teneur des comédiens tout juste jeunes professionnels se transforment en une incarnation de l’impossibilité de communiquer l’amour. Malgré tous les gestes d’affections et d’entraides qui poussent les enfants à la survie, l’ombre destructrice de la mort achève son œuvre de recommencement… Thomas Jolly donne aux comédiens quelque chose d’une lucidité et d’une clarté qui traversent toutes ses mises en scène, une recherche profonde du sens de chaque mot et du fonctionnement intrinsèque du collectif en un seul cœur tambourinant. Il fixe visiblement un horizon dramaturgique propre à l’angoisse feutrée et au souffle épique de ses travaux, en empêchant la grandiloquence de l’emporter sur la fragilité de l’émotion et la force du devenir théâtral dans le corps du spectateur. Il signe là avec des artistes en devenir un travail premier qui augure pour ses comédiens et ses techniciens un bel avenir dans le paysage théâtral…

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