Les Créanciers d’Auguste Strinberg dans une mise en scène de Frédéric Fage par La Troupe du Vent des îles Moorea.

Nous avons pu assister à la générale du spectacle présentée au Collége de la Salle ce mercredi 6 Juillet

Le metteur en scène nous livre une réflexion contemporaine sur ce texte d’August Strindberg donnée à entendre et à voir dans une mise en scène et une direction d’acteurs pleines d’injonctions angoissées et saisissantes. Le metteur en scène dans son projet dramaturgique reste fidèle à l’auteur suédois tout en donnant à entendre le texte dans une forme renouvelée rendant compte à mon sens avec intelligence des passions convulsives qui imprègnent l’agir des personnages.

L’ensemble se construit autour d’un érotisme plissé, partagé entre l’étreinte et la fadeur du désir sauvage, entre des sentiments irrigués par l’amour et des supplantations possédées par la haine de l’orgueil blessé des personnages. Le metteur en scène décrit sa pièce comme un huis clos, révélateur de notre enfermement, de nos limites à se dire les choses et notamment dans le couple. La troupe interroge ainsi ces différentes « créances », ce que l’on doit à l’autre en quelque sorte, l’idée que des êtres s’approchant mutuellement et se fondant en couple puissent se construire et se détruire l’un l’autre. Mais la pièce de Strindberg et l’interprétation flamboyante des comédiens dépassent ce que l’on pourrait considérer comme des banalités sur le couple.

créanciers

Il semble que le metteur en scène a su tirer une grande part des richesses de ce texte, et a su mettre en valeur quelque chose qui est évidemment présent dans le texte, à savoir l’érotisme des corps, l’idée des échanges qui seraient à la fois des caresses et des coups de couteaux. Cependant, Frédéric Farge paraît insuffler à son texte quelque chose d’une pulsion non plus seulement intime ou intérieure mais plastique. Les dispositifs qui entourent les comédiens, qu’il s’agisse d’une scénographie qui évoque vaguement l’atelier d’un artiste, ou bien encore de l’utilisation en simili d’images projetées qui sont des représentations artistiques de ce qui se déroule sur scène, ou bien même d’interstices musicaux et chorégraphiques, participent de l’émergence d’un monde non pas seulement psychologique attaché à la matière textuelle mais bien artistique, et c’est ce qui reste très difficile à réaliser lorsque l’on monte une pièce d’un auteur tel que Strindberg.

Si l’on s’attache à déniveler l’histoire, il s’agirait d’une sorte de récit à la fois vécu comme prisme du déchirement du couple mais aussi comme déchéance et mort de l’art. En effet, le personnage d’Adolph, représenté en demie-teinte et incarné par Julien Rousseaux, désespère de ce que son amante ou sa femme ne lui soit ni entièrement conquise ni entièrement dévouée. La sculpture présente sur scène qu’il est censé avoir réalisé est assez révélatrice de ce que l’art pour lui ne saurait se vivre sans passions, parce que l’art est à la fois politique et poétique, qu’il vient des idées et qu’il croit en l’espoir et en l’amour. Alors fatalement quand on ne croit plus à l’amour, ce qui est le cas d’Adolph, créer, c’est arracher des fragments. Créer une statue sans visages, un simple buste sans vie, c’est jouer de l’illusion sans illusions.

Le personnage de Tekla incarné par Maroussia Henrich revêt à la fois une dimension érotique et une concentration morbide inquiétante. Il reste que pourtant éprise et amoureuse d’Adolph, elle fait montre d’une passion folâtre et désinvolte, en réalité éprise d’elle même, et je ne sais si cela constitue un choix de costume pour le metteur en scène, mais la robe qu’elle revêt au cours de la scène avec Gustav, qui s’agrémente de sortes de bracelets arrimés à ses poignets qui se perpétuent en petites chaînes qui rejoignent un collier proche d’un torque, forme une image impérissable de son égotisme. Le personnage de Gustav quant à lui interprété par Benjamin Lhommas apparaît comme un ange destructeur à l’ombre de son accomplissement, la référence à la peinture de Jérome Bosch dans le texte est en cela parfaitement explicite. Il serait l’ancien mari de Tekla et devient par nécessité l’ami d’Adolph.

En définitive, le récit est grandi par l’ardeur des comédiens dont l’énergie reste pure et angoissante, convulsive tout en étant exigeante et claire. La compagnie nous dévoile ainsi avec art et discernement un grand texte classique tout en accordant à la dramaturgie un vrai travail de fond artistique et humain, un spectacle en somme qui n’est pas en mesure de décevoir tant on est intranquille de découvrir son déchirement à travers le retour de Gustav, une sorte de mari prodigue.

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