Le Sentiment d’une montagne d’après des textes de Christophe Tarkos, une création de la compagnie La Colonie Bakakaï

Au théâtre de la Renaissance en partenariat avec le théâtre de la Croix-Rousse

Nous avons là une forme altière d’art, au croisement des cultures musicales, théâtrales, littéraires, qui semble recentrer le propos sur la prostration de l’individu et son impossible éclaircissement.
La musique d’une part, nous raconte une histoire : elle s’élabore autour d’une sorte de chagrin exponentiel qui dérive vers une énergie furtive qui grandit, puis aussitôt s’étire, s’adoucit, et se replie sur elle-même. La voix exprime cette sorte de contrition dans l’oratorio poétique des textes de Tarkos expulsés par la comédienne et conceptrice du spectacle Chloé Bégou. Cependant, cette contrition semble s’intérioriser et ne jamais allumer une flamme dans le cœur des êtres.
La musique qui évolue dans le présent du spectacle, est composée comme une sorte de trio subliminal dont la présence charnelle s’intensifie au cours du spectacle. Au commencement, l’instrument accompagne l’oraison des textes qui meurent et souffrent sans cesse, parce qu’ils ne répondent qu’au corps de la comédienne et ne semblent pas résonner avec le reste du spectacle, ou peut-être de manière spécieuse…

Il n’y a véritablement que quelques moments intenses où l’on sent que la comédienne ne cherche pas à courir après la fable musicale et vidéographique, mais où elle se laisse porter par celle-ci, où elle se laisse arracher les mots, où ses mots ne font pas que platement prendre forme dans sa bouche, mais qu’ils résonnent dans tous son corps avec les désirs de l’altérité, avec justement la connexion qui émerge entre les différents arts et qui créent véritablement des moments magiques ; comme des instants assez plats et peu intenses où l’on assiste juste à une démonstration technique et à une performance qui s’approche un peu trop parfois d’une nunnation logorrhée .

Le spectacle se vit comme une expérience, comme une immersion, et de grands éléments de synesthésies coagulent dans les rouages de ce travail, avec de très belles innovations, que j’espère la compagnie saura réutiliser et s’approprier la pratique. Il s’agit de ce que j’appellerais ces marionnettes aériennes blanches et polygonales qui permettent d’une part de créer la montagne peu à peu, et de voir se contorsionner un corps de papier. Le travail vidéographique autour de ces formes marionnettiques aérienne qui constituent la scénographie, est d’une consistance incroyable et d’une beauté technique et poétique véritablement impressionnante. La scénographie ne sert pas assez la dramaturgie du spectacle, ni même sa musicalité, qui repose en grande part sur le principe de briser l’harmonie, de se détourner de sa suavité coupable et d’essayer de subordonner les bruits à la présence de l’être au monde, elle opacifie notre vision du monde et crée un grand moment de poésie.

La musique en cela est parfaitement réussie et elle se marie avec grâce aux ambiances vidéographiques projetées sur les éléments scéniques aériens, d’autant que la place des musiciens en avant de la scène et leur présence constante au corps de la scène en fait des acteurs de l’instant, dont l’instrument irrite la tension de l’épiderme et la concentration intense. Leurs voix qui se dégagent au cours d’ex-cursus choraux ou même de simples chants sont toutes fabriquées de douleurs et de consternations : ce sont des voix-caves dont l’altération et le passage de mélodies, à bruissements puis cris, révèlent toute l’obscurité de ce « sentiment d’une montagne ».

Le travail sur le texte au milieu de cette fascinante mélopée, où l’air et le son se répondent et frémissent l’un sur l’autre, où les accents tonitruant de la « technique » innervent la musique et le rayonnement graphique de la scénographie, semble assez peu en ordre ; ce qui est profération, ne nous permet de voir et de recueillir que les cendres du texte, une fois les mots brûlés dans une étreinte et dans un corps trop fragile. Peut-être est-ce la volonté de la comédienne de se laisser entièrement éconduire par un univers vacillant que sa parole permet de faire surgir ?

En tout cas, si les mots sont bien là, son interprétation manque de corps et j’ose dire même de sang. Le texte demeure un adjuvant beaucoup trop frénétique à un travail musical et graphique absolument génial, et finit par lasser… Excepté quelques courts moments où véritablement la comédienne parvient à faire corps avec le reste, le monde et les spectateurs. La métaphore de ce travail est bien ce vers luisant qui se déplace de corps en corps pour en éclaircir les traits et qui finissant de s’estomper, s’abreuve du manque qu’il a créé, pour créer une dernière fois de l’attente, peut-être aussi du désir, et sans aucune preuve, une sorte d’amour mystique.

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