Guillaume Clayssen

D comme Deleuze par la compagnie La Traversée dans une mise en scène de Cédric Orain

Vu au théâtre de l’échangeur, Bagnolet

Une création en lignes de fuite

Le spectacle est un objet étrange et lucide sur des questionnements relatifs à la scène théâtrale et à l’acte de création. Là où habituellement le théâtre nous invite à la réflexion par différents moyens que peuvent être l’émotion ou la mise à distance, ce spectacle nous plonge dans la germination d’une pensée. Les trois comédiens qui l’incarnent font ainsi l’expérience de sa discussion et de sa conception. La matière du spectacle est puisée dans L’Abécédaire de Gilles Deleuze qui fut diffusé à la télévision après sa mort et qui sont des sortes d’entretiens avec Claire Parnet son élève. On y perçoit toute l’exigence d’une pensée en même temps que toute son acuité qui se lit comme une ligne de fuite.

Au demeurant, le spectacle serait d’après le concept de Deleuze une véritable ligne de fuite :

« Mais c’est justement ça qu’on ne peut apprendre que sur la ligne, en même temps qu’on la trace : les dangers qu’on y court, la patience et les précautions qu’il faut y mettre, les rectifications qu’il faut faire tout le temps, pour la dégager des sables et des trous noirs. » ( Gilles Deleuze, Claire Parnet, Dialogues, Flammarion, « Champs Essais », 2008, Chapitre II, Première partie, p. 50).

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©Emmanuelle Stäuble

En effet, le spectacle s’attache à jouer quelques textes des premières lettres de l’Abécédaire en faisant des détours et des esquisses, moments chantés ou chorégraphiés, drôles et sensibles, qui mettent à l’épreuve la respiration des corps. Les comédiens ainsi assis autour d’une table se dégagent peu à peu du monde réel pour quitter l’injonction de la pensée et provoquer l’acte créatif. Car au fond, cette matière philosophique est d’une très grande évocation poétique, parce que tout comme le langage théâtral, elle présuppose que la philosophie est avant toute une expérimentation de la vie elle-même. La pensée elle-même ne modifie pas alors seulement notre rapport au monde, elle nous fait sans cesse voyager dans le vertige même de notre incomplétude. Cela, le spectacle le montre parfaitement : si au départ les comédiens se présentent comme des corps, leurs corps s’amenuisent peu à peu pour devenir des flux dans l’obscurité latente de la scène, des flux dont on entend les vocalises et la respiration, des flux encore qui se meuvent sans savoir où aller et qui ne pourront jamais s’arracher à leur impuissance.

C’est ainsi que Gille Deleuze désigne ces flux, qui sont en quelque sorte les différentes appétences de la dramaturgie et des comédiens :

« Qu’il y ait seulement des flux, qui tantôt tarissent, se glacent ou débordent, tantôt se conjuguent ou s’écartent. » Ibid, p. 59.

Ce qui se passe alors sur scène peut être désignée comme une cabale ou comme une performance. Dans les deux cas, il y a une recherche d’infini, puisque tout est fait pour créer un spectacle de théâtre, pour lui en donner l’aspect, tout en s’écartant peu à peu du modèle. Il est peut-être dommage qu’il n’y ait pas de musiciens pour prendre en charge les flux de la scène et pour les harmoniser. Plus encore, il aurait fallu une rage sans doute plus forte de la part des comédiens pour exprimer cette tension entre le corps en pensée qui cherche finalement à faire part de ses réflexions au spectateur pour le faire réfléchir et un corps en flux-tendus qui dans son rapport à l’espace scénique se situerait davantage dans la volonté de bouleverser le spectateur.

Au demeurant, le principe de ce spectacle est assez opérant, même si la puissance théâtrale n’est pas assez convoquée autrement que par l’humour qui donne un côté plaisant à cette création. Il y a dès lors trop de pensées… On perçoit ici un texte qui n’est pas suffisamment dégagé de ses mécanismes et qui aurait pu être débordé dans les instants où les comédiens errent et foulent la scène de leurs voix ou leurs respirations angoissées comme pour expérimenter ce qui vient d’être énoncé. Le metteur en scène a bien tenté de saisir ce vertige poétique de la parole philosophique de Deleuze en voulant en quelque sorte mettre en évidence la danse d’apparition de la pensée, mais l’édifice scénique n’est pas assez soutenu et est peut-être trop doux quand toute la philosophie de Deleuze nous pousse à faire face à notre propre échec :

« Qu’est-ce qui nous dit que, sur une ligne de fuite, nous n’allons pas retrouver tout ce que nous fuyons ? » (Ibidem, p. 49).

Dès lors, la création repose sur un véritable projet scénique et ne se contente pas de superposer les textes. Il se dégage du spectacle quelque chose d’insensé mais au fond d’insaisissable qui est que réfléchir est en soi un acte artistique parce qu’on refuse de renoncer et qu’on fait de notre lucidité, une arme pour interroger le monde…

RAF