Albertine en cinq temps de Michel Tremblay dans une mise en scène de Lorraine Pintal par le théâtre du Nouveau-monde et du Trident

Aux célestins

La vie se montre ici comme un passage, avec une lucidité enivrante tant les différents personnages d’Albertine dévoilent à des âges distincts, les différents degrés de la conscience.
Le personnage d’Albertine est en soi un personnage traversé par des souffrances, caractérisé par un abandon qui la couvre dans les différentes périodes de sa vie : mère seule élevant ses enfants, puis dépassée par ses difficultés à leur parler, enfin veille femme isolée puis troublée et rongée par la culpabilité de ne pas avoir agie moralement dans son existence. Chacun de ses âges semblent au premier abord s’exclure l’un l’autre, montrant par là, la difformité de la prétendue unité que pourrait avoir un individu au cours de son existence.

L’existence d’Albertine est caractérisée par une sorte d’amertume, un horizon qui ne délie jamais et qui jamais ne se livre à l’amour. Sa vie passe comme les traces d’un nuage, elle se dissipera comme un brouillard que chasse les milles couleurs vécues dans le coucher de soleil, ses jours seront le passage d’une ombre, mais d’une ombre qui se retourne sans cesse, qui dialogue avec elle même, pour montrer que si ce n’est le même sang qui coule dans les veines des cinq personnages d’Albertine, c’est bien « le vrai sang » qui fait enrager et vibrer leurs intériorités, le sang d’une langue inexpiable, qui ne connaît pas ses limites, mais qui happée par la souffrance et la culpabilité, se cloître dans un silence rassurant.

C’est donc bien le personnage de Madeleine, la sœur, qui va dialoguer avec les différentes Albertine et poser un questionnement, c’est celle qui va être à l’écoute de cette langue-fluide, de cette langue-sang qui va permettre à Albertine de se recomposer, d’assembler la dissemblance et de faire se ressembler chaque moment de sa vie. Le personnage d’Albertine ainsi ne semble pas être séparé en cinq temps autrement que dans la dramaturgie, et cela la metteuse en scène l’a bien compris dans sa direction d’acteurs. En effet, on remarque à plusieurs moments que les voix des Albertine se superposent, se contredisent, s’outrecuident, s’insultent, mais finissent par créer une histoire, celle d’une intériorité fracassée par un vague sentiment qui passe d’une prostration l’amenant à définir un espace de liberté, à celui d’exprimer d’amers regrets. Mais si tout cela peut correspondre aux différentes strates du personnage, la metteuse en scène dès avant en gratte le vernis. Sa mise en scène et notamment à travers le décor de Michel Goulet, rassemble les espaces et les lieux de vie en un seul ensemble, modulable et clairement distinct, qui représente bien les différentes périodes de la vie du personnage. De la chambre dans une maison de retraite à la maison de l’enfance, l’espace ne forme qu’un seul lieu en friche, certes composite, mais surtout décomposé que l’on rejoint ou que l’on quitte par des escaliers et différentes paliers.
Ce dispositif, en plus d’être admirablement bien conçu prend tout son sens dans l’histoire du personnage, et n’est pas simplement anecdotique.

Albertine évolue finalement dans un pays lointain, chacun de ses élans est brisé par la solitude et le manque d’amour qu’elle subit, le rejet de sa sœur Madeleine qui veut l’embrasser et lui prodiguer des caresses est en cela explicite. L’environnement sonore à travers les différentes vibrations musicales exacerbe les moments d’intenses tensions, où le personnage est submergé par ses silences et explose littéralement de peur, de cette peur de ne plus pouvoir dire les choses, de ne plus pouvoir rien donner d’autre que des coups, de se laisser détruire par une rage, celle là même qui fait oublier à la mère ses desseins familiaux. En effet, l’histoire dévoile peu à peu la difficulté d’Albertine à faire face à ses enfants, un garçon visiblement handicapé mental et une fille rebelle qui subit des violences avec légèreté et qui s’enfonce visiblement dans une vie disons peu propice au dialogue et à la communion. Chaque intervention est l’occasion d’un retour sur soi, mais d’un retour problématique puisqu’il ne résout rien, il ne fait qu’un peu plus dévoiler les blessures et finit de consommer l’apparente sérénité du personnage.
Dans le souvenir se trouve peut être le secret de sa rédemption ? Mais qu’est ce à dire lorsqu’on a le sentiment de tout avoir raté ? La rédemption est-elle possible ?
C’est justement dans cette dimension que le jeu des six comédiennes trouve sa complétude. Chaque souvenir opère sa rédemption en secret, et la seule chose qui pourrait lui permettre de déglutir, c’est le cri.

C’est dans l’intensité de ce cri, qu’il s’agisse, d’un cri indolent, d’un cri de rage, d’un cri de liberté et de joie, d’un cri intérieur de désespoir, et ou d’un cri troublé et rongé par la culpabilité, que s’exprime le personnage d’Albertine. Dans ces cris qui traversent le temps et qui ne rompent pas face aux souffrances de la vie, Albertine n’est pas un personnage qui ressent le moindre vertige de sensation ou d’extase, elle est déchue dès ses trente ans, blessée par une vie affadie. De fait, la pièce montre bien cette souffrance constante du personnage, qui ne s’exprime pas de la même manière selon les âges, cette souffrance presque ironique que la décomposition du temps permet d’accentuer, en montrant que les secrets espoirs d’une femme de trente ans se transforment à soixante et se dilue dans une désillusion presque cynique.

C’est aussi pour cela que l’on est grisé par le jeu des comédiennes, qui peut être consciemment ou inconsciemment, ne cherchent pas à faire unité, ou à unifier les impressions liées à Albertine pour faire émerger un seul bloc identifiable. Elles inventent par l’efflorescente de leur jeu, les différentes résonances de ce cri intemporel, de ce désir immémorial de faire naître l’amour dans la misère sans jamais y parvenir, et dans ce parcours essentiel de leur existence pour puiser dans le sang de cette vrai langue-fluide d’Albertine, le regard désespéré ou flamboyant d’une sourde rage assaillie par la sourde réserve et le silence coupable.

L’accent québécois des comédiennes s’il peut faire sourire dans les premiers temps de la pièce, finit par nous faire ressentir des émotions non-identifiables propres à cette langue-monstre (par monstre, j’entends différente de l’académisme classique et aussi l’idée d’une énergie insaisissable). On est troublé par sa puissance de sensations. Cette langue dramaturgique de l’après et de l’avant, ce témoignage des blessures de la vie, montre aussi le courage et l’aversion des femmes pour la veulerie et la lâcheté, ce théâtre dévoile les corolles de la compassion d’une femme qui essaye de ne pas se laisser étouffer, mais qui reste constamment en proie à l’angoisse et à la mélancolie.

Un chant d’amour dans un champs de ruine, c’est là le mystère enivrant de cette pièce, servie par un art subtil et délicat, et c’est en cela assez rare et unique au théâtre de pouvoir voir avec plaisir une belle œuvre sans pouvoir en saisir les rouages et la technicité, parce qu’ici les comédiennes dépassent la simple théâtralité, elles hurlent dans le silence, elles sont belles et fragiles dans leurs désirs, et ne sont jamais submergées par l’appareillage dramaturgique qui les entoure, elles vibrent, tout simplement.

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