Critique de spectacle, Spectacle du TDB

« La Seconde Surprise de l’amour » de Marivaux dans une mise en scène d’Alain Françon – Théâtre des nuages de neige

Vu au Théâtre Dijon Bourgogne

La langue de Marivaux a toujours quelque chose d’un parler-vrai qui peut très vite s’estomper et devenir un pur langage théâtral si on essaye de jouer ou de surjouer : la réussite de cette mise en scène est de créer un espace théâtral figé et comme indolent dans lequel les comédiens jouent avec leurs corps d’abord et sans jamais forcer sur les voix ou les postures, particulièrement pour les rôles de valet et de suivante que Thomas Blanchard et Suzanne de Baecque incarnent avec une tumultueuse sérénité. Pour autant, chaque personnage est parfaitement délimité dans la dramaturgie et ce qui pourrait paraître ridicule ou forcené dans l’écriture devient dans l’espace scénique une marque de fragilité, un abandon, un renoncement.

Georgia Scalliet dans le rôle de la Marquise
© Jean Louis Fernandez

Le décor, un jardin d’agrément avec un bassin entre deux entrées de maisons flanquées d’escaliers, s’étire vers une grande peinture en fond de scène, offrant une impression de nature. Les couleurs de cette grande peinture sont comme immobiles et deviennent comme une expression sensible du langage : moirées quand les passions s’échauffent, ternes quand la souffrance vraie s’écoule ou mouvantes et colorées quand les sentiments s’animent. Le décalage entre ce décor albâtre et maçonné et cette toile de fond confère à la pièce une sensation d’immobile complaisance comme si rien ne pouvait s’échapper ou se soustraire dans les échanges. Là où Marivaux aime souvent à jouer avec les codes de la théâtralité, Alain Françon donne à entendre cette théâtralité en lui retirant toute son aura, tout son piquant, et toute sa préciosité. Sa théâtralité est présente dans les costumes qui sont au plus près du corps et qui révèlent l’humain derrière le fard, le plaisir naissant et le vermeil derrière la douleur et la sincérité. Le découpage des scènes, les jeux de lumière qui marquent le passage des actes et la musique qui vient parfois comme annoncer l’entrée d’un personnage ou créer un effet de surprise ont quelque chose d’une machinerie théâtrale délicate et fluette et marquent parfaitement le passage du temps, temps qui fait grandir les personnages au lieu de les acculer et les tromper.

C’est peut-être ce qu’il y a de plus beau dans cette pièce et qu’Alain Françon a parfaitement réussi à mettre en évidence, le temps qui s’accomplit et les épreuves amoureuses et douloureuses de la vie ne nous permettent pas de maîtriser notre langage pleinement, quelque chose nous échappe toujours, que ce soit délibérément ou que ce soit involontairement. Le temps et l’expérience ne servent à rien et les mots peuvent toujours blesser : toutes les prévenances du monde, dussent-elles montrer le meilleur de nous-même, ne permettent pas de révéler nos vraies ardeurs. Et c’est précisément pour cela que l’émotion dans ce spectacle se vit par les regards, par des petits gestes, par des déplacements furtifs ou amples, par des étouffements de voix, enfin toujours quelque chose qui nous échappe, qui nous trahit et qu’on ne maîtrise pas totalement. Ce qui est très réussi dans le jeu d’acteur, c’est que les comédiens n’ont pas cherché une solution de repli entre la théâtralité et la spontanéité mais qu’ils se sont abandonnés à l’œuvre en dessinant les contours des êtres humains derrière les personnages de théâtre. Ce n’est pas non plus un jeu physique ou psychologique qu’ils mettent en œuvre, ni quelque chose qui serait plaqué sur le texte pour le faire résonner de telle ou telle façon : ils jouent à traverser les incertitudes de chacun…

A ce titre, le personnage de la Marquise est parfaitement bien interprété par Georgia Scalliet qui instille à son personnage des tressaillements impatients et des silences attentifs pour montrer avec délicatesse à quel point les sentiments amoureux nous échappent quand on voudrait les cacher ou les taire. Le personnage de pédant d’Hortensius incarné par Rodolphe Congé s’offre avec toute une mélancolie et une angoisse morose qui donnent au personnage une grande authenticité en révélant l’impuissance des livres et du savoir à maîtriser nos passions.

On pourrait arguer que la pièce manque d’énergie mais la vie n’est pas toujours rocambolesque et exaltée et Alain Françon et ses comédiens parviennent à sortir le marivaudage de ses écueils : ce n’est jamais l’amour qui triomphe dans les pièces de Marivaux, ce sont nos faiblesses qui nous font aimer et qui triomphent de nous.

Raf.

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