Antigone, variation à partir de Sophocle de Jean-Pierre Siméon dans une mise en jeu de Christian Schiaretti

Produit par le Théâtre National Populaire

Le texte a été publié aux éditions les Solitaires Intempestifs.

Antigone s’inscrit dans la lignée d’un travail de réécriture des mythes et des grandes tragédies grecques déjà engagé auparavant avec Philoctète et Electre par Jean-Pierre Siméon, poète associé au TNP.

Le travail est conçu comme un palimpseste selon les mots du poète. L’approche de Jean-Pierre Siméon contiendrait en elle les germes d’une poésie lancée comme un jet, excessive et en même temps pleine de retenue. Des mots émanent une force, une certaine jubilation à la fois aimante et angoissée. L’ensemble ne prétend pas réécrire l’histoire comme pouvait le faire platement un Anouilh mais simplement nous la faire entendre. En effet, les comédiens dans le simple appareil de leurs corps dévoilent cette parole parfois forte, parfois fragile, mais sans artefacts en soulignant néanmoins farouchement les codes théâtraux et la pressure tragique.

L’histoire touche à l’universel de nos sentiments et interroge en même temps le fondement de nos valeurs et les fondements du théâtre et c’est peut-être en cela qu’elle est palimpseste ; elle dépasse un simple questionnement de valeur, elle recouvre littéralement tous nos souvenirs de ce mythe, nos souvenirs de la pièce de Sophocle, de l’histoire des Labdacides… Les comédiens dans leurs interprétations mesurées et tranquilles concentrent toutes leurs forces dans l’articulation du texte et dans la démesure, qui au lieu de se concentrer dans leurs corps, s’efforce de transparaître dans les mots et de s’illuminer par l’action théâtrale, dans la pâleur et la rigidité des corps que la tragédie traverse sans les ébranler. Toute action est démontrée et montrée dans un hors-champs pudique, telle que la tragédie classique l’exige, mais en même temps chaque acte fait face à la parole, et chaque parole fait face à l’assemblée et surtout au jugement des dieux, et en cela Jean-Pierre Siméon a parfaitement rendu un aspect essentiel de la tragédie : l’ensemble s’amorce comme une sorte d’oratorio théâtral et nous mène peu à peu à l’entendement de l’écriture poétique, à son érection totale et irréfutable, à sa toute sa lucidité.

Le poète ne transpose pas, il expose, mais son exposition est nourrie d’un imaginaire transfuge par l’apport des différentes poursuites et reprises de cette histoire. Cette variation ne naît pas de fait des cendres d’une des plus belles tragédies de Sophocle mais elle en prolonge le crépitement, parce que cette histoire accule le plus bel embrassement qui soit : la Parole pour dire l’amour, pour dire le refus de la haine, pour rêver de possibles plein d’espérances pour nos sociétés. La force du théâtre c’est qu’elle porte cette lucidité, elle la dit comme quelque chose de constitutif de sa nature parce qu’elle rassemble et assemble des morceaux d’histoires et de solitudes pour créer une confrontation. Dans ce spectacle, même si l’illusion théâtrale est totalement débridée, même si le souffle tragique se dévoile comme un murmure sans créer au demeurant un trouble qui serait peut-être plus exquis dans une profération organique, il n’en reste pas moins que le jeu des comédiens, dénué de pulsions et de convulsions est tout entier porté dans le geste de la Parole, et qu’il faut souligner que de fait cette pratique est assez rare au théâtre (on retrouve aussi cette dimension dans le travail d’Olivier Py autour des tragédies d’Eschyle par exemple et notamment dans son travail autour de Prométhée Enchaîné au dernier festival d’Avignon).

Il y a aussi quelque chose qui crée de l’incertitude dans le passage de la lecture à la « dicture » (entendu comme l’idée que l’on profère une Parole), le jeu se dévoile progressivement et il n’y a pas de frontière entre le public et les comédiens, comme si le public était sans cesse exhorté à donner son avis. Mais qu’il soit peuple de Thèbes ou public du TNP, il se tait et se fige dans son impuissance, et comme l’essentiel de l’histoire de nos sociétés face à la démesure et l’horreur d’un pouvoir tyrannique et inhumain, rares sont ceux qui s’insurgent et font face à l’ordre établi et potentiellement meurtrier. Antigone nous raconte avant tous une histoire de notre démocratie et des ses valeurs, et elle nous ordonne par là même à respecter les lois de l’amour. Même si au demeurant le thème peut sembler rabattu par des milliers d’année dans l’exploitation littéraire et qu’il est presque devenu dans nos productions culturelles de masse un fond de commerce plat, il se ravive ici, se superpose à tout notre corpus amoureux, toutes nos lectures, à tous les fragments épars de nos existences heureuses ou malheureuses et crée une perspective nouvelle.

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© Michel Cavalca

Antigone nous fonde et en même temps elle se fond en nous, elle nous fascine en même temps qu’une pitié et une honte naissent pour son bourreau Créon dont les forfaits engendrent des crimes impardonnables. On pourrait croire à tort que tout a été dit sur Antigone, que tout a été fait ; et pourtant même en pensant à toutes les autres adaptations, à la pièce même de Sophocle, il faut reconnaître la force de ce travail qui démontre la force de la Parole quand elle est écrite par un poète et qu’elle est représentée simplement, nue dans sa chair fragile et mortelle, mais qu’elle rassérène malgré tout notre croyance en l’humanité et en son avenir si noir si nous l’acceptons comme tel, plein d’amours et de sacrifices, si comme Antigone, nous avons la force de nous dépasser et de nous embrasser contre la violence de l’histoire et les frayeurs de la vie.

Christian Schiaretti et Jean-Pierre Siméon avec tous les comédiens du Théâtre National Populaire présents sur cette création nous donnent à voir un travail ordonné à la puissance fébrile et mesurée, un bel ouvrage théâtral en somme qui gagnerait encore à grandir en intensité mais qui envers et contre tout, dans la peur et dans la crainte, nous emporte dans un souffle poétique exalté représentant à la fois la grandeur et la misère de l’homme.

Cet élément est renforcé par la présence ambivalente du chœur qui au lieu de dénoncer l’hubris de Créon et de porter toujours un questionnement sur les valeurs comme la tragédie grecque a coutume de le faire, devient un élément de pure contingence et complètement inutile à la fable. Le chœur commente mais ne renchérit pas, il est passif et impuissant, enfermé au creux de ses propres contradictions. Finalement, Antigone et Hémon restent les deux personnages les plus récalcitrants, les plus libres, à nous de nous questionner sur ceux à qui nous ressemblons le plus entre ceux qui se lèvent et ceux qui se taisent…

Raphaël Baptiste

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