Bérénice d’après l’oeuvre de Jean Racine dans une mise en scène de Maxim Prévot par la Compagnie les Rivages

Un miracle théâtral !

Cette compagnie initiait ici son premier Avignon et signait son premier spectacle !

Il y a en premier lieu un seul mot pour définir ce qu’ils ont produit : magistral. Il y a plusieurs raisons à l’utilisation d’un tel terme : d’abord il y a une maîtrise absolue du vers racinien exécuté avec une ardeur et un génie que je n’avais encore jamais soupçonné. Chaque comédien portait en lui la marque ardente du théâtre, l’éclat absolu de la frénésie et de l’outrage. En second lieu, la compagnie a osé un resserrement du texte en évacuant les personnages d’Antiochus et d’Arsace. En effet, leur volonté dramaturgique a été de ressaisir le texte de Racine en se concentrant sur le couple Bérénice-Titus.

De fait, la fable lorsqu’on lit la pièce est spécieusement encombrée par Antiochus qui vient comme parasiter la douleur et l’amour de Bérénice. Antiochus est clairement un adjuvant stérile au drame, et retirer purement et simplement les scènes où il apparaît, permet tout de même de garder une certaine logique sans quasiment rien devoir ajouter au texte racinien.

Ainsi, ce qu’a réalisé la compagnie relève d’un miracle théâtral… Dans la petite salle du Verbe Fou où ils ont joué à Avignon, s’est passé lors de cette dernière à laquelle nous avons pu assister un grand moment de théâtre. D’abord l’agencement du texte et de la mise en scène propulsés par des moments musicaux ou de simples effets de lumières donnaient à la scène l’épaisseur d’une tempête, d’un orage provoqué par le vent de l’histoire comme si Rome renaissait de ses cendres pour apparaître une dernière fois au faît de sa gloire. La performance d’acteur relève elle aussi du miracle, loin de l’appareil pompeux de l’alexandrin ou d’une piteuse récitation telle qu’on le voit souvent à l’oeuvre lorsque des petites compagnies montent Racine, les acteurs ici sont la parole racinienne. Chaque mot résonne dans le corps du comédien et chaque phrase est une posture, un monde révélé en soi par le talent des comédiens.

Il n’y aucun automatisme, aucune facilité, il n’y a que du génie. Un génie flamboyant tel que celui d’Ophélie Lehmann qui interprète le rôle de Bérénice ou bien encore celui de Julien Dervaux qui interprète Titus. Les autres comédiens qui interprètent Paulin et Phénice sont tous aussi brillants quoique moins présents. En effet, leurs apparitions, leurs soutiens à leurs maîtres en font des soupirants de l’intrigue, à la fois exsangues et impuissants, cherchant à concilier le devoir et l’amitié, et devenant bientôt des images de grâces, au demeurant impassibles à la douleur, mais la soutenant pourtant de leurs bras abalourdis. Pauline Rémond et Damien Burle en cela accompagnaient leurs pairs avec la même sollicitude théâtrale.

Si on se penche plus avant sur l’interprétation du texte, le resserrement dramaturgique fait qu’on ne peut plus considérer Bérénice seulement comme une femme sensible et triste. La comédienne apparaît au cours des premières scènes comme une figure charnelle et tentatrice inspirée par l’orientalisme. A certains égards, son épaisseur et son fard pourrait l’assimiler au mythe de Salomé, tandis que en sens contraire, après l’annonce de son abandon, elle apparaît dans une tenue simple, une sorte de tenue de danse. Son jeu évolue d’une pieuse complaisance amoureuse à une colère sourde et méprisante. Il s’agit là pour la comédienne d’une maîtrise totale et implacable de son rôle. Quant à Titus, la gloire du pouvoir et l’impériosité du personnage sont autant d’attributs que le comédien dépouille de son être pour arriver à une interprétation douce et lumineuse de la souffrance de Titus et la force de son amour qui bientôt l’emportera sur son devoir.

L’ensemble se teint d’intermèdes chorégraphiques qui viennent exprimer avec une beauté ravageuse non seulement les convulsions des personnages et notamment celles de Bérénice. De même qu’une danse du frottement, héroïque et érotique, vient précipiter les fantasmes et accentuer l’amour que se porte les deux personnages malgré la distance qui pourrait les séparer. La dernière scène où Bérénice abandonne Titus à son destin d’empereur et lui promet de ne pas se suicider et de vivre atteignait l’apothéose, la souffrance laissait place à la lassitude et la frénésie à l’honneur et ce dernier soubresaut terminait d’achever la grandeur de ce travail.

Ainsi, l’Alchimie du Verbe fait plus que recommander ce spectacle, mais ose affirmer qu’il s’agissait là d’un des meilleurs spectacles vu cette année à Avignon IN et OFF confondus et promet le plus bel avenir qui soit à cette compagnie qui a montré avec ce spectacle, sa maîtrise totale et inconditionnelle de l’émotion théâtrale…

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